Étrangère à elle-même

Le deuxième récit d’Elisa Shua Dusapin est l’une des belles réussites de cette rentrée littéraire. À contre-courant des modes, Les billes du Pachinko amplifie des choix esthétiques qui forment l’étrangeté du texte, la matière d’une réflexion sur l’identité, les langues et une réalité difficile.


Elisa Shua Dusapin, Les billes du Pachinko. Zoé, 144 p., 15,50 €


Claire, une jeune femme suisse d’origine coréenne, rend visite à ses grands-parents qui tiennent un pachinko [1] à Tokyo, dans le quartier de Nippori, avec le projet de les emmener faire un voyage en Corée, qu’ils ont quittée au moment de la guerre et où ils ne sont jamais revenus. Pendant son séjour, elle donne des leçons de français à Mieko, une petite fille que sa mère élève seule dans un hôtel en réfection. Comme celle d’Hiver à Sokcho, la trame du deuxième livre d’Elisa Shua Dusapin semble d’une simplicité et d’une clarté totales, revenant aux mêmes thèmes, à une même obsession pour les appartenances hasardeuses, l’incongruité des rapports affectifs. Et pourtant, Les billes du Pachinko relève au contraire plus encore d’une opacité extrême, élevée au rang de principe esthétique. Comme si le monde, sa réalité, les plus petits détails du quotidien, les contacts humains, les relations familiales, ne gagnaient la densité du réel qu’en s’obscurcissant. Tout le récit ne prend ainsi corps que dans la façon très subtile dont les manifestations du monde se déforment, se décalent, se modifient, pour devenir étrangères.

Dans ce récit bref, extrêmement dense, tout paraît bizarre, inadéquat, instable. Les situations – la relation de cette jeune femme à sa grand-mère qui refuse de parler japonais, démonte des Playmobil et avec qui elle joue au Monopoly, celle, silencieuse, qui l’unit à son grand-père qui consacre tout son temps à leur pachinko dans lequel se presse tout un petit monde de joueurs compulsifs, les jeux avec Mieko, leurs sorties à Disneyland ou dans un parc à thèmes consacré à Heidi, les leçons informelles qu’elle lui donne, la distance qui s’impose avec sa mère, ses brusques changements d’humeur ou sa dureté, les promenades dans le cimetière derrière la maison, les déplacements dans les transports en commun… – produisent un effet frappant d’étrangeté. Il y manque toujours quelque chose ou, pour le moins, leur perception et leur expression semblent ne pas coïncider. Tout n’y prend sens que dans un certain écart, un effet de distanciation troublant qui provoque un questionnement permanent de la lecture. Les images, le lexique, les rythmes, les personnages mêmes, constituent des arrêts, des fixations incongrues. Et ce n’est ni par une coquetterie mal placée et vaine ni pour sophistiquer un récit qui se suffirait à lui-même, mais bien parce que cette forme, ce suspens, donne au livre sa force.

Elisa Shua Dusapin, Les billes du Pachinko

Une salle de pachinko © Matthias Mueller

Il y a dans Les billes du Pachinko des thèmes évidents : l’appartenance, le déracinement, la complication des origines et le métissage, l’entrecroisement des langues, la filiation, le dépaysement, le voyage, le dérangement de l’ordre social, l’aliénation, l’incommunicabilité… Et pourtant il ne faudrait pas s’arrêter à les reconnaître car on passerait alors à côté d’une œuvre qui ne se contente pas de dire les choses, de les raconter simplement, mais qui les transfigure et les inscrit dans une langue. Shua Dusapin est une vraie styliste, qui conçoit la langue comme un déplacement ayant lieu dans le corps. Cette langue est belle, sonore, souvent empreinte d’une élégance aérienne, et soudain elle accroche, heurte. Des impropriétés grammaticales, des choix lexicaux déroutants et dissonants, des rythmes faussement harmonieux, ponctuent le récit comme les signes que quelque chose se joue au-delà du récit même.

Au-delà de l’organisation très habile de questions qui mettent au centre la langue et l’identité, le malaise existentiel qui en découle, ce qui compte vraiment dans ce livre, c’est la façon dont la perturbation du langage et du récit – il est parfois difficile de savoir lequel procède de l’autre – produit de la pensée. Il y a en effet chez Shua Dusapin un refus absolu du didactisme et de l’explication. Le texte est là, parfaitement autonome, sans discours ou commentaires parasites. Et si, en suivant les aventures minuscules de Claire, on s’interroge sur ce qu’être veut dire, sur la complexité d’une identité comprise entre des espaces géographiques et mentaux différents, sur la manière dont les langues coexistent chez un individu, sur les conflits qui surviennent de relations impossibles entre elles, ce n’est pas à partir de la matière du récit, de son déroulement, mais bien par son organisation singulière. Shua Dusapin transforme tout en une matière étrangère. Et c’est là la remarquable réussite de son livre : ne pas dire ou affirmer, mais faire procéder d’une forme, de son potentiel, à partir de son étrangeté même, une réflexion plus profonde que si elle se posait d’évidence.

Son récit exprime l’inconfort de n’exister dans aucune langue, d’être traversé par plusieurs, d’en éprouver les disproportions, jusqu’à rendre le réel étranger et intolérable. Intégralement projectif, il définit le rapport à la pluralité linguistique – et donc à des vies possibles ou impossibles – selon une modalité de deuil permanent, de doute, de refus. Provoquant une relation au monde faite d’infinis tâtonnements qui rendent tous les éléments du réel plus étranges encore qu’ils ne sont. Les billes du Pachinko est finalement le récit en creux de ce mouvement vers l’étrangeté, qui en explore la nature, les manifestations successives, qui en exprime en permanence l’impossible solution. Le livre accepte ses propres contradictions et leur trouve une forme poétique. Elisa Shua Dusapin exprime directement la position impossible qui consiste à exister de manière plurielle, contradictoire, étrangère. Et lire la succession des expériences de Claire, en explorant avec elle ce sentiment d’une existence impossible, insupportable, en éprouvant les mêmes errements existentiels, n’est possible qu’en faisant l’expérience d’une langue, d’un réel transfigurés. Les choix esthétiques de l’écrivain, cette manière d’altérer le réel dans la langue, le refus radical d’une littérature qui s’explique elle-même, tranchent radicalement avec ceux qui prévalent aujourd’hui et provoquent le sentiment étrange d’une lecture profondément nécessaire.


  1. Le pachinko est une machine, entre le flipper et la machine à sous. Les salles de pachinko sont très populaires au Japon.

Hugo Pradelle

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