L’esprit d’aventure

Yves di Manno a animé depuis 1994 la célèbre collection « Poésie/Flammarion » qui s’arrête aujourd’hui. Si l’on admire ce parcours, ces découvertes, cette énergie à porter des textes, on regrettera d’évidence son arrêt et le vide qu’elle laisse. Foin de nostalgie ou de tristesse infécondes. Parlons livres, voix, poésie, Amérique, en plongeant dans son dernier ouvrage intitulé Élagage et célébrons une passion et un désir de partager.

Yves di Manno | Élagage. Flammarion, coll. « Poésie », 338 p., 22 €

Une aventure intellectuelle et créatrice peut-elle vraiment se terminer ? N’est-elle pas une posture existentielle qui ne connaît de terme qu’avec la mort ? Jankélévitch distinguait en 1963, dans L’aventure, l’ennui, le sérieux, trois types d’hommes : celui qui est animé par l’esprit de sérieux, absorbé par ses affaires et ses travaux quotidiens, préoccupé par sa seule personne ; celui qui est caractérisé par l’ennui, et se retrouve, malade, pris au piège d’un présent qui n’avance pas ; et enfin l’aventureux, qui représente un véritable style de vie. En effet, ce dernier est un voyageur nomade et vagabond, qui sait jouir de l’instant, mais d’un instant qui, toujours, ouvrant de nouvelles perspectives d’avenir, redéploie de manière dynamique le temps. 

Yves di Manno, poète, critique, lecteur, directeur de collection, a su insuffler cet esprit aventureux à toutes ses entreprises. Et si la collection qu’il a animée aux éditions Flammarion depuis 1994 s’arrête brutalement aujourd’hui, les découvertes, les projets, les textes qu’il a portés, accompagnés, observés et défendus sont plus que jamais vivants, et constituent une bibliothèque d’une richesse incomparable. Bibliothèque restituée à la fin du volume, laquelle rappelle, année après année, les différents titres parus. Attention, diversité, audace, engagement caractérisent ainsi ces choix éditoriaux, qui, une fois n’est pas coutume, n’oublient pas les femmes. Quelques exemples de parutions rapportées à une année ? 1999 : Ariane DreyfusUne histoire passera ici, Hélène SanguinettiDe la main gauche, exploratrice, Paul Louis RossiQuand Anna murmurait, Bernard ChambazÉchoir, Emmanuel MosesLe Présent, Yves di Manno, Endquote, digressions. 2012 : Ivar Ch’Vavar, Le Marasme chaussé, Éric SautouLes Vacances, Cécile Mainardi, Rose activité mortelle, Paul Louis Rossi, Les Variations légendaires, Laurent AlbarracinLe Secret secret, Fabienne Courtade, Le même geste, Serge Pey, Ahuc, poèmes stratégiques.

Yves di Manno Elagage / Flammarion
Yves di Manno © Pierre Bertini

Ainsi, Yves di Manno, tel un funambule, a su être tout à la fois dans et en dehors de la poésie. En dehors quand il la lit, la commente, l’explique, l’analyse ; et dedans lorsqu’il crée et nourrit une collection tout en travaillant à ses propres écrits ou en menant une activité de traducteur. Cette position (sur un seuil toujours en mouvement ?) affirme ainsi de manière souveraine sa liberté, qui s’exerce dans les choix qu’il a effectués, les jugements qu’il a énoncés, la curiosité qui l’anime. Or cette liberté dans cette volonté de connaître et de faire connaître est justement au centre d‘Élagage : le recueil regroupe toute une série de textes qui, remontés et organisés, relus et cette fois précédés d’une présentation, dessinent un autoportrait d’Yves di Manno en lecteur, découvreur, créateur impeccables. Revenons, également, sur le beau titre de l’ensemble : élaguer consiste à mettre de l’ordre et à arranger une série hétéroclite. Mais ce geste consiste aussi à prendre soin d’un arbre en coupant certaines branches qui nuisent à sa croissance. Ici, l’arbre est la vie dans les livres et la vie par les livres, une vie via les lettres et le papier qu’Yves di Manno a su réinventer. Et de cet arbre, nous voyons aujourd’hui les racines, le tronc, les branches, et surtout les feuilles qui, automnales, n’en continuent pas moins de vibrer sous nos yeux. 

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Le livre est composé de six ensembles qui disent les centres d’intérêt d’Yves di Manno : « Quelques portraits (d’ouvrages) », « Supplément aux Objets d’Amérique », « Des extrémistes discrets », « D’autres complices », « Un feuilleton catastrophique » et « Pénombres du surréalisme ». Il est encadré par deux textes qui dressent une forme de bilan parfois teinté de mélancolie : le premier s’intitule « Devant les pages », le second « Dernier rappel ». On entend dans ces divers titres la joie et la fierté, la tristesse aussi, d’un acteur essentiel de la poésie contemporaine à qui on enlève, pour des raisons commerciales, la possibilité de poursuivre le travail de presque toute une vie. Élagage restitue ainsi les étapes d’une longue enquête de terrain, tout en constituant une recherche continue : Yves di Manno n’a cessé d’arpenter des territoires et des lieux divers, des contrées plus ou moins lointaines et inconnues, se mettant à l’écoute de cet « art du langage » si spécifiquement audacieux qu’est la poésie. Ainsi, les notes et articles réunis ici constituent autant de « digressions » grâce auxquelles on découvre ce qui s’écrit ailleurs, ou ce qui s’écrit ici, mais qui reste encore caché ou à découvrir. C’est bien dans les marges et depuis les marges qu’Yves di Manno brosse un tableau des poésies contemporaines. 

Grâce à cet arpenteur et glaneur attentionné, j’ai pour ma part découvert les écrits de Hilda Doolittle. Yves di Manno lui consacre de très belles pages qui constituent un véritable roman d’aventures. Les aventures, dans ce cas, sont celles de la biographie pour le moins accidentée d’une femme qui a connu et fréquenté, entre autres, Ezra Pound, William Carlos Williams et Freud ! Ce sont celles aussi d’une écriture qui trouve son inspiration dans la mythologie et le théâtre grec antiques. Écriture protéiforme qui cherche à édifier un autre réel dans des romans, des épopées et des drames statiques absolument novateurs que l’on peut découvrir dans une traduction du dialogue platonicien Ion, mais aussi dans Helen in Egypt ou Tribute to Freud

Un texte, enfin, semble faire exception dans cet ensemble, qui relève majoritairement de la prose critique. C’est celui intitulé « XIII façons de considérer la traduction » paru initialement dans La Quinzaine littéraire puis sur le site alligatorzine qui propose des réflexions sur cet acte de réécriture si spécifique, qu’Yves di Manno considère comme « une simple extension de la lecture », une traversée qui « se fait à l’aveuglette, entre deux contrées mitoyennes », « une proposition, une possibilité (de lecture) » par laquelle on s’approche d’un « poème inconnu qui cherche à naître ». La traduction permet le miracle d’une « invisible rencontre » et fait entendre une parole, qui, paradoxalement, échappe « aux langues qu’elle traverse ». Il ne s’agit donc pas tant de traduire le sens d’un poème que sa couleur, son aura, son atmosphère, qu’il faut s’efforcer de restituer avec des outils nouveaux. Ces treize fragments aboutissent à une définition du poème, texte vivant et fragile que le traducteur (comme le lecteur !) a aussi pour devoir de réveiller, voire de ranimer : « La poésie est ce qui mérite d’être traduit : le poème meurt s’il n’a aucun lieu où aller. / Traduire, c’est apprendre comment s’écrit la poésie. / Tout peut se traduire : ce qui est intraduisible n’a tout simplement pas encore trouvé son traducteur. / Peu de traducteurs entendent ce qu’ils ont écrit. »

Élagage découpe ainsi un arbre de vie et de mots qui incarne une fascinante poétique active : les ombres des mots et des sons continuent d’avancer, à nous lecteurs de savoir les saisir sans les abîmer. Cet ouvrage, comme le rapporte Yves di Manno à propos de certains livres essentiels, semble venir à nous autant que nous nous devons d’aller vers lui.