Ce qui survit à la mort

« vois comme le jardin / la maison désormais / et comme ici nous sommes / seule à seul désormais ça n’a plus d’importance » : il  faut peu de temps pour être convaincu que Beaupré, d’Éric Sautou, est un livre d’une qualité rare, dont toutes les formulations, déroutantes au départ, sont justifiées. Leur cohérence et la temporalité particulière qu’elles créent font vite naître la certitude qu’elles ne sont pas les conséquences d’un parti pris formel mais qu’elles permettent de rendre présent ce qui survit à la mort.


Éric Sautou, Beaupré. Flammarion, 120 p., 16 €


Beaupré, d'Éric Sautou : ce qui survit à la mort

Éric Sautou © Sébastien Dolidon/Flammarion

« je  suis avec toi (qui me ressembles)

avec toi qui me ressembles oh vivre là depuis toujours avec toi

qui me ressembles »

Le besoin de faire entendre sa douleur est à l’origine d’une somme incalculable de poèmes, malheureusement le nombre de ceux qui évitent les pièges de la sincérité et de la déploration est infime. Dans leur immense majorité, s’ils éveillent la compassion, ils échouent à concerner un lecteur. À l’inverse, les 96 + 4 fragments de Beaupré sont le témoignage d’un amour total et le produit de préoccupations esthétiques constantes. Ils résultent d’une dialectique ininterrompue durant des mois entre l’amour du fils et les exigences de l’écrivain nourri par la littérature du XXe siècle. Avec une « infinie précaution », ils inventent une forme de Centaine qui renouvelle le genre du Tombeau, en sauvant par le langage les derniers moments de ce rapport privilégié qui peut exister entre une mère et son enfant.

« il n’y a

dans la véranda

que la table où nous sommes où nous ne sommes

pas

quelque chose

n’est plus moi quand j’écris mais je t’écris encore »

Du côté du minimalisme, l’écriture refuse aussi bien l’élan lyrique que les ressources de la narration. Elle restreint la vie à un lieu – une maison, un jardin, un lac – , à quelques repères – des arbres, des fleurs, la pluie –, à quelques actes – attendre assis, tomber,  regarder, écrire – et anime le mezza voce d’un dialogue avec une grande économie de moyens, en n’hésitant pas à intercaler des moments où l’on ne sait plus qui parle, et d’autres où le survivant s’adresse  à une photo.

« c’est la pluie ça n’a plus

d’importance

écrire lire souviens-toi ça n’a plus

d’importance je parle avec toi

c’est juste simplement ça (mais c’est là)

est-ce que tu vois

comme le jardin là-bas (voilà c’est là) vois comme après la

pluie le jardin ça n’a plus

d’importance

ce que je te dis c’est que ça n’a plus

d’importance

voilà c’est là rendors-toi »

Dans le droit fil de la distinction de Pierre Reverdy entre émotion et émotion poétique, l’auteur transforme le blanc et la succession des pages en un champ mental, lequel est indispensable pour que puissent durer ses phrases coupées, qui sont autre chose que des vers. Cette convention qui a une histoire forte, du Coup de dés de Mallarmé à Dans la chaleur vacante d’André du Bouchet, lui permet d’explorer les possibilités de l’absence de ponctuation, de la  répétition et de la mise entre parenthèses qui suggèrent, décalent, font entendre différemment. À force de relectures, de corrections à la syllabe près, de rééquilibrages de l’ensemble puis de nouvelles relectures et de nouvelles corrections, Éric Sautou a réussi à fixer la réalité sous-jacente aux visites faites durant des mois et par là à défier la finitude humaine.

« quelque chose

de ton souvenir

n’est déjà plus le même

entendre

ma voix tu ne l’entendras plus que ne l’as-tu

écrite

et quand je pense à toi il n’y a plus que des mots

perdue

noyée dans le seul mot qui reste

Beaupré »