Lire Le rêve a les yeux ouverts suffit à convaincre de la puissance et de l’importance de la poésie de Rose Ausländer (1901-1988). Méconnue en France, il faut d’urgence la lire et faire l’expérience littéralement bouleversante d’une langue à la fois simple, accessible et de la cohérence fascinante d’un imaginaire qui n’existe que par le langage. Une expérience formidable et rare.
Comme il est étrange qu’on ne lise pas davantage en France la poésie de Rose Ausländer. Car c’est peu dire qu’elle le mérite. Elle dégage une puissance franche, simple, évidente plutôt. On y perçoit la cohérence d’une voix, la chorégraphie obsessive d’un poème-conte qui ravive les douleurs fondatrices de son existence – la survie au ghetto, l’exil, le retour –, explore nos paradoxes premiers et trouve dans le langage l’équilibre d’une vie qui lutte contre un désaccord primordial. Face à l’immobilité de la disparition, de la mort, face à la grandeur métamorphique de la nature, seul un travail de la langue, une expérience de la narrativité intérieure dirions-nous, peut faire entrevoir une possibilité de sursaut, de grâce.
On y entend une dimension de la poésie comme expression du réel, d’un mouvement, d’un souffle, et comme contrevenance à la condition humaine, à ce qui nous empêche, nous détruit, pour réactiver quelque chose de magique dans la vie. C’est que les poèmes de Rose Ausländer ont à voir avec le conte, avec une parole à la fois sacrée et prosaïque, avec ce qui fonde l’identité humaine, son possible en quelque sorte. Ainsi, tout chez elle apparaît à la fois concret, présent, immédiat et en même temps prophétique, métaphysique. Comme si de l’homme, ses sens, ses histoires et ses conditions minuscules n’existaient que dans leur expression dans le travers de la langue, dans sa scansion, dans ce qu’elle défait de nous-mêmes.
Elle fait partie, à l’instar de son ami Paul Celan, de ces poètes qui traversent le siècle, ou plutôt qui existent dans l’instant suspendu de son mitan traumatique. Ils refondent une part fondamentale de la langue, la ravaudent. Ils rétablissent en quelque sorte une part de la langue allemande, lui offrent des possibles de figuration qui englobent et dépassent l’expérience indivise. Le poème ordonne alors un mouvement, défait une situation, explore une psyché et l’affront du réel. Ainsi toute la poésie de Rose Ausländer se tient-elle peut-être dans ces quelques vers qui impriment le mouvement d’une œuvre qui fait de la langue le seul lieu possible d’existence apaisée face à l’histoire, au traumatisme, à la violence, au défaut des êtres.
Laisse-moi trouver
le mot premier
pour prendre part
à moi-même
où tu me traques
démon
entre étoile et route
dans le bon présage
Joie

Il faut dire que tous ses poèmes racontent une hantise de la mort et de l’émerveillement paradoxal des choses et de la vie. Que dans cette voix se tient une puissance incroyable, angoissante et rassurante en même temps. Comme certains passages de textes mystiques qui échappent et qu’on relit sans fin. La poésie d’Ausländer porte en elle des énigmes. Celles d’une existence qui a dépassé la survie, celles qui hantent pour toujours et dont nous savons que nous ne faisons que les effleurer. Une poésie qui affronte la première d’entre elles, celle d’une identité impossible, contradictoire, empêchée, toujours en recherche d’un appui, d’une cohérence.
pour maintenir
l’équilibre
dans le cosmos
et
en toi
Il lui faut cadrer avec son environnement, avec sa densité. Faire tenir soi et le monde, de se concevoir dans un temps qui dure. C’est une poésie qui investigue le monde, tente de l’éclairer de lueurs. Une œuvre de déchiffrement du réel passé au tamis de l’expérience singulière, de son extrémité. Une poésie qui admet cette simple figuration par la langue, dans l’ordre des mots, des mystères qui béent devant nous, gouffres immenses et peut-être infinis.
Quand le temps se cache
derrière le ciel
les étoiles
ne le trahissent pas
Tout est calme
des hommes figés
espèrent un signe
Peut-être
inscrit dans Orion
et nul ne sait le lire
Alors, le poète s’essaie à offrir des signes lisibles, à faire tenir dans la langue la stupeur de ne savoir que faire ou que dire, ou de chercher dans le langage une manière de se tenir, d’exister, tout simplement. Elle écrit, avec une force et une simplicité qui désarçonnent :
Chagrin profond
joie claire
Des mots
me cherchent
je les trouve
Une façon de dire qu’on trouve le propre de l’homme, son suspens, l’arrêt qu’il figure, disruptif, dans la nature. Elle le synthétise avec douceur :
Ce monde merveilleux
air lumière
mer sonnante
et
mots
entre homme
et homme
Et si la poésie resitue l’être, son parcours, son histoire, ses traumatismes, ses angoisses, ses recherches infinies, elle ressasse aussi l’horreur qui ne passe pas, le manque, le vide. Le langage semble alors hanté par le passé, par les morts qui semblent revenir, accusateurs, silencieux.
Depuis longtemps les morts sont
ressuscités
les vivants morts
indiscernables
dans la durée
poussière contre poussière
le mur haut comme le ciel
des ombres colorées
y jouent
le jeu du temps
Le poète se trouve saisi, arrêté, empêché. Pris entre des temps, entre des strates de langue, figé, hagard, littéralement stupéfait. C’est en faisant le compte des jours, des choses, du réel, qu’il peut faire un peu tenir le monde et sa conscience des choses. Car tout dans la langue d’Ausländer relève du temps, du suspens, de l’arrêt et de la reprise. Ses poèmes sont des flux lyriques qui paraissent s’empêcher eux-mêmes. Comme si la poésie et son langage propre étaient conscients de leurs limites sans renoncer à les faire craquer. Chaque poème se muant en une fissure dans le grand mur opaque de l’existence et de ce qui la dépasse. La poésie exprime une expérience métaphysique par la langue. Elle écrit :
Le jour
est mon livre
Ici j’inscris
la vie
qui me
comble
que
j’endure
Il faut s’obstiner, chercher, observer, se reconnaître dans le monde physique. Car sa poésie relève d’une progression dans la matière et du monde et de sa psyché et du temps lui-même. Elle oblige à une lucidité extrême, radicale. Car il faut :
Aller dans le jour
Ne pas esquiver
les choses
Chacune
à sa place
Nombreuses les places
Il s’agit de
trouver sa place
dans le jour
Le rêve a les yeux ouverts concentre les derniers efforts de la poète pour retravailler, réassembler, rejointer en quelque sorte, des poèmes écrits entre 1965 et la fin des années 1970. Ils procèdent d’une concentration. Tous les grands thèmes de l’œuvre y jouent – la violence extrême, la mémoire, l’exil, la différence, le retour, le fantastique du réel, l’étrangeté de l’existence. C’est une poésie à la fois d’une grande simplicité d’expression, d’une clarté météorique, et d’une densité étrange, d’une lucidité face au malaise existentiel. Le poème relève ainsi d’une hantise, d’un éternel retour de la mort, d’une vie habitée par des fantômes, par une angoisse de ne savoir pas dire, de ne pas trouver les mots justes. Ceux qui s’inscrivent pour toujours dans l’esprit du lecteur.
La nuit
quand les pensées
s’invitent
les morts sortent
de leurs cachettes
Leurs yeux
me subjuguent
leurs voix moussues
me convainquent
Nous devisons
de choses terrestres
tout les intéresse
je ne peux répondre
à leurs questions
ils sont mieux informés
Parfois il en résulte
un échange
sur Hölderlin ou Spinoza
Jamais on n’évoque
qu’ils sont morts
leur parole est claire
ombre et lumière
réparties
Nous oublions l’incident
Mort
nous sommes ici
sous la même couverture
rien ne m’empêche de croire
que je vis encore

Il y est affaire de relation, de suspens. Les mots paraissent s’extraire du temps pour travailler le présent – figuration face au percept –, rendre une survie possible. La poésie de Rose Ausländer s’impose, à la fois ancrée dans le réel, dans ses manifestations les plus concrètes, et dans leur absorption par la psyché, par une sensibilité qui en perturbe l’ordre, y fait surgir la voix d’un individu. C’est sans doute pourquoi semblent frotter ensemble la description la plus rigoureuse et la plus directe du monde, de ses manifestations, et une sorte de récit quasi magique, irréel, métaphorique. Tout est passé, non pas au crible de l’imaginaire, mais de la langue elle-même, de ses associations, de sa liberté, de ses congruences improbables.
Ainsi, dans l’univers qu’ordonnent les poèmes de Rose Ausländer, les morts « chantent aux ossements une berceuse », les « fenêtres ouvrent leurs yeux gris », « le vent mélange les couleurs » et « connaît toutes les directions », « les nuages voient la pluie », « des fous pêchent la lune » qui « est un bateleur », « les étoiles se taisent » et « ne veulent pas toujours voir les hommes », « les poissons dansent », le « présent brisé boite vers l’espoir » en quête d’un « cœur enténébré ». Dans ce monde singulier et libre, « la lumière est mensongère », « les roses dorment », « le bleu est bleu » et « des sirènes découpent l’air en lanières ». Il y a « des pensées de verre dans la bataille de grêle », « des forêts de pensées ». Alors que « l’étranger quitte le lieu perdu », « l’heure tombe dans le piège des soixante minutes », « l’horloge chante la rime des secondes », « les drapeaux ne sont pas blancs ». On y sait « la langue des fleurs dans le poème », on s’y « cache dans le rêve des fées » et la « conversation sur les arbres n’est jamais terminée tant qu’il y a des mots et des arbres ». Comme elle le dit tout de go, « chaque instant t’offre l’éternité » et il « ne reste que la consolation des rêves ».
La grande aventure de sa poésie : trouver le rythme parfaitement juste pour dire le désordre de l’existence, des souvenirs de la violence, de l’inconfort à être tout simplement. C’est dire l’absolue beauté des rencontres, des choses belles, de la douceur aussi. Quand elle écrit :
Tu aimes
des hommes des mots
la vie insaisissable
Faisant de la langue poétique quelque chose qui relève d’un réapprentissage de la vie :
Je partis
pour apprendre la vie
Ma maison quittée
j’habite le mot
Ce qui frappe dans cette poésie qu’il faut urgemment lire, c’est sa précision évidente, sa limpidité, son efficacité. Une sorte de maîtrise du langage poétique – avoir des audaces et des associations sans choir dans un lyrisme falot et ridicule –, savoir tenir la tension d’une narrativité hachée, indirecte, coalescente. Il y faut un évident labeur, et du temps, et de la modestie, et de la retenue, et de la folie. Les lecteurs seront interloqués par la franchise de l’expression, la netteté de la langue, sa dimension cristalline, faussement claire. La force de cette langue se loge dans un art de la coupe, de l’arrêt, de la composition même du poème.
C’est une forme d’évidence, de clarté ténébreuse, de magie instinctive. On est saisi, happé, par l’évidence d’une image, la clarté d’un propos, la force d’une vision. La langue est forte, claire, nette. Elle claque avec douceur. Elle touche à la vérité des choses réelles et simples en même temps qu’aux grands rêves de l’esprit, aux angoisses de la conscience égarée dans le temps. La poésie de Rose Ausländer touche aux paradoxes de l’existence, à ce qui ne va pas au fond de nous. Elle s’emploie à combler un vide fondamental, effarant. Un écart entre le senti et l’imaginé, le passé et le présent, le rêve et la réalité, quelque chose manquait toujours – une durée, une image, un mot.
Comme si le rêve, la croyance, le regret d’une unité perdue se logeaient à la source de tout poème, de toute voix. C’est un visage dans l’ombre qui échappe, c’est ce que l’on ne peut attraper que par l’imaginaire, le poème, cet instant suspendu, quand « le rêve a les yeux ouverts ». Elle écrit, avec une générosité désarmante :
Offrir des perles
elles se changent
en mots
inauthentiques
authentiques
Seul
le conteur
sait les
reconnaître
Voilà, c’est tout simplement cela – reconnaître, entendre, vivre autrement. On est bouleversé par ses poèmes, une voix qui nous hante et éclaire pour nous une obscurité effrayante, comme une flamme qui vacille. On y entend l’obstination de la vie, contre tout, face à tout, toujours. Car elle l’affirme, avec une force peu commune, ici en reprenant ces poèmes à la fin de sa vie :
je suis
une créature
de mots
Ajoutant lucidement :
et j’aime
la vérité
