Quand souffle la lumière 

Depuis Les marges du jour (1981) jusqu’au Livre de verre aujourd’hui, Jean-Pierre Lemaire construit avec patience une œuvre poétique ouverte et engagée, sensible et singulière. La musique du réel y circule avec beaucoup de simplicité et de justesse, et un tel ton de sobriété s’y donne à entendre que l’abandon à un autre que soi l’illumine. Faire droit à l’expression de l’intime, c’est, chez cet écrivain, attester une fidélité à soi vivant au souffle d’une fidélité au Christ.

Jean-Pierre Lemaire | Le livre de verre. Gallimard, 126 p., 16 €

Dans les six sections de ce recueil, l’écriture, d’un classicisme « moderne », obéit aux règles neuves de son propre rythme : vers pairs et impairs, très brefs ou somptueusement lents avec des entre-deux – une poignée de syllabes, 4, 5, 6, pour redonner souffle à des alexandrins.

Les vitraux de la cathédrale de Strasbourg, leur rosace cerclée d’épis de blé et la mise en relief du Jugement dernier, sont à l’origine du Livre de verre. Pour l’humanité toujours en devenir, « passer en jugement », c’est laisser retentir l’avenir dans le « maintenant » de sa vie : toutes et tous sont « sommés de répondre / de leur nom, de leur histoire / de leur chance d’être en vie ».

Ce thème si difficile à envisager – le salut ne vient pas des satisfactions d’une belle âme riche de ses propres vertus ; qui aime jusqu’à la fin échappe au jugement – prend ici tout son sens à partir de l’évocation de la pandémie : le Cavalier vert, qui introduit l’ouvrage avec elle, va droit à des enjeux de vie et de mort qu’aucune téléologie systématique n’alourdit d’un discours en surplomb. Il s’agit d’assembler des fragments, des images, de petits récits et de ne pas oublier. Comment un tel suspens de toutes les activités a-t-il été possible et quelle espèce de régression étrange vers un no man’s land a réinscrit au fil d’un quotidien devenu méconnaissable la dimension apocalyptique de la vie ? Cette révélation contemporaine des « fins dernières » ne tient pas à des phénomènes fantastiques et spectaculaires mais au réveil d’une conscience endormie par l’illusion d’une maitrise du monde et du temps :

Dans le monde dépeuplé
le ciseau du jour dégage
les choses une à une
de la gangue des siècles,
le lit et l’armoire,
la pendule et les chaises.
 

Détail de la verrière du Jugement dernier (cathédrale de Strasbourg) © CC BY-SA 2.0/Morio60/WikiCommons

Même les saisons s’y montrent déréglées, avec le printemps qui « garde ses distances » et « les jonquilles que personne ne cueille ». De plus, la nécessité du confinement dévoile une crainte, une finitude à laquelle nous ne pouvons pas sciemment consentir :

Nous ne sortons pas, craignant de toucher
ou d’être touchés.
Derrière nos portes

qui n’ont pas arrêté la vie souveraine,
nous n’osons même pas avancer la main
pour effleurer les plaies du Ressuscité,

comme il nous y invite.
 

Les misères de la survie et d’un retrait forcé de toute communion en acte disent les infirmités d’une condition humaine livrée à elle-même mais elles ravivent l’utopie d’un même combat contre un fléau aussi universel qu’invisible. L’artiste y a participé, à la manière des « premiers chrétiens sans droit de cité » ou des enfants, en dessinant « un poisson, un cerf, des colombes / les douze brebis du bon pasteur / la corbeille de pain ; / de quoi nourrir l’espoir dans les catacombes ».

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Retrouver en soi le lieu de l’enfance, c’est retrouver la liberté de l’infans, de celui qui ne se laissait pas encore piéger par les conventions du langage, le prestige et les fables des hommes. Le poème inaugural de la seconde section du recueil, « Album pour la jeunesse. Premiers jours », tutoie un nouveau-né au visage « rond comme le soleil de la mer ». Il est une nouvelle occasion de nommer les êtres avec simplicité, de cultiver un cœur reconnaissant pour tout ce qui vient à nous comme la signature vivante d’une origine. Éprouver ce qu’elle a d’insaisissable détourne de tout ésotérisme ; ce sont les yeux neufs de l’enfant qui portent la lumière aux adultes et interrogent l’antériorité de la vie aux savoirs constitués et aux mythes aliénants : « Et vous, d’où venez-vous ? », dit la fin du poème.


Là encore, la relation aux enfants ne se signale pas par une idéalité factice mais par l’attention sensible à la géographie des objets quotidiens, et surtout à  ce qui est en bas. Demeurer là avec eux, c’est s’éveiller au monde, à la surabondance de vie qu’il promet avec eux. La « foi perceptive » des simples fait  comprendre le monde « le temps d’un éclair » et c’est pourquoi l’enfant ouvre avec tant d’aisance à une réserve inépuisable de signes, de lumière et d’images. Mais les affections de la vie sociale et familiale sont telles que leur exubérance si humaine peut éclipser bientôt et même faire oublier le perpétuel étonnement de l’infans. Nous ne pouvons pas le supporter trop longtemps, un peu comme un face-à-face prolongé avec la clarté du soleil.

Jean-Pierre Lemaire, Le livre de verre, Gallimard, 126 p., 16 euros 
Détail de la verrière du Jugement de Salomon, dont les parties historiées datent de la fin du douzième siècle (cathédrale de Strasbourg) © CC0/WikiCommons


Enfin, la célébration de la présence comme poème d’une nouvelle naissance affleure encore d’une autre façon dans le troisième volet du recueil, « Barques dans l’océan ». Cette fois, c’est l’empathie au cœur des blessures de l’existence ordinaire qui suscite l’instant favorable d’un nouveau langage. La nostalgie d’une immigrée suspendue au carillon de sa pendule qui lui rappelle « le pays d’en face », les séquelles disgracieuses d’une opération sur le corps d’une jeune femme craignant d’avoir l’air repoussante, la seconde vie d’un ancien directeur « poussé vers la sortie » joyeux de son nouveau mariage et de ses projets inédits de sculpteur : il y a là toute une humanité suggérée avec tendresse et respect. Ainsi, le partage éphémère d’une chambre d’hôpital redonne à la parole quelque chose de nécessaire et de sacré. « La femme entre deux âges, la jeune fille noire et la musulmane » redonnent droit à la vérité du corps éprouvé et à celle de la prière commune. En poésie, une litote, un instant de communion dans le secret, épargnent au moins un temps de l’imagologie.

Enfin, les dernières sections du recueil rassemblent des motifs très divers : des relations de voyage, des croquis savoureux de crépuscule, des questions adressées au lecteur autour du soleil et de la mer, des roses de novembre, un araucaria. Il en émerge le trésor gratuit d’une mémoire subjective alliée à celle d’une histoire monumentale, sacramentelle et objective. Le retour à Hellemmes, au soir de l’existence, renvoie à l’église de l’adolescence désormais promise à la démolition : ce qui n’est plus qu’une construction de briques vidée de sa substance souligne la nécessité d’une expérience poétique et spirituelle du monde. L’Esprit-Saint souffle où il veut et nous ne savons pas d’où il vient ni où il va. La limpidité du Livre de verre tient dans l’art d’éviter le plan des représentations et des discours : si l’expérience de l’espérance, du pardon et d’un amour vrai dépasse infiniment la visibilité de l’Église, cette dernière atteste au cœur même de son humanité faillible l’alliance ineffaçable de l’homme et de Dieu, du Jésus de l’histoire au Christ de la Trinité.

Ce « Christ que l’on reconnait à son auréole rouge, cruciforme » est toujours l’objet d’un combat entre ceux qui voudraient l’imposer par la force, de l’extérieur, comme un patrimoine national et identitaire, et la lumière se change en cécité, et ceux, qui, comme le poète conscient des limites et des risques de toute expression publique de devenir politique, préfère la voie d’une raison mystique au plus près d’un existentialisme humble et fécond. L’innommable du passage de la mort à la vie, d’une douleur imméritée, innocente à un surcroît de joie et d’amour incarné, cet innommable recourt dans Le livre de verre à des figures de guérison de l’Évangile. La Résurrection s’y devine dans la dépossession des corps, mais c’est surtout la possibilité de se lier à d’autres selon une libre et réciproque utopie qui aide à traverser les affres de la Passion toujours d’actualité. Même au milieu du pire, c’est un joug léger, une écriture vraiment douce et comme performative, qui peut rouvrir un horizon : l’amour de Dieu est l’oiseau sur la branche et un coin de ciel pur toujours disponible au cœur sans emphase.