Compagnonner avec García Lorca

Traducteur de grands écrivains de langue espagnole, dont Mario Vargas Llosa, et critique littéraire, Albert Bensoussan est aussi et surtout écrivain. On l’oublie trop souvent. Ainsi, Federico García Lorca. Et si… n’est pas une biographie classique qui se voudrait banalement objective. C’est le regard d’un auteur sur un autre auteur qu’il admire, une œuvre de passion qui utilise toutes les ressources de la subjectivité pour mieux mettre en relief la complexité du grand poète andalou.

Albert Bensoussan | Federico García Lorca. Et si…. Élysande, 270 p., 18,90 €

La première partie de l’ouvrage est une uchronie. L’auteur imagine que García Lorca a échappé à son exécution par les franquistes et qu’il a réussi à fuir en Amérique (Montevideo et quelques escales à Buenos Aires et New York), avant de revenir en Espagne après la mort de Franco. Le récit s’écrit à rebours et remonte le temps à partir de 1976 jusqu’en 1936, date à laquelle il fut réellement assassiné. Quel aurait été son destin s’il avait vécu ? Bensoussan l’invente, en tenant compte de la postérité qui fut la sienne. Il le fait assister, entre autres, à la représentation de sa pièce La maison de Bernarda Alba – qui connut dans l’après-guerre un succès mondial – au Studio des Champs-Élysées, en 1976, et rencontrer Antonio Gades pour le projet de mettre en ballet Noces de sang qui deviendra un chef-d’œuvre du flamenco dramatique. C’est l’occasion pour Bensoussan de reconstituer toute une époque où l’on croise Salvador Dalí, Luis Buñuel, Leonard Cohen, Manuel Puig ou encore Almodóvar. Il ne cache rien de l’homosexualité de García Lorca et en fait même l’une des clés pour la compréhension de son art.

Si la deuxième partie revient à la terrible réalité avec les circonstances de l’assassinat du poète dont on n’a jamais retrouvé le corps, les deux chapitres suivants se consacrent plus particulièrement à la biographie et à l’œuvre de ce grand dramaturge et poète. « Tout dans la vie de Lorca est théâtre », écrit Bensoussan. Dans ses pièces, il s’évertuera à « donner une représentation dramatique à la vie de tous les jours, avec des personnes d’ardente chair criant, hurlant leur vérité et clamant leurs frustrations ou leur douleur. Mais toujours haussés, par la grâce de la poésie et la force des mots, à la hauteur de mythes ». Sur fond de dénonciation de la société patriarcale espagnole, il y exprimera ses propres obsessions, la tragédie de la paysanne andalouse, celle de la femme libérée (Noces de sang, 1933), de la femme stérile (Yerma, 1934), des femmes recluses (La maison de Bernarda Alba, 1936). En ajoutant la dernière, Doña Rosita l’esseulée, qui se déroule dans un contexte citadin, Grenade, et non plus paysan, celles qu’il disait « impossibles » – Lorsque cinq ans seront passés et Le public , Albert Bensoussan analyse minutieusement, dans le contenu, la forme et le contexte sociétal, chacune de ces pièces, au regard de l’angoisse existentielle de Lorca, sa mélancolie, voire sa dépression, et son homosexualité.

Salvador Dalí et Federico García Lorca (Barcelone, 1925) © CC0/WikiCommons

Federico García Lorca, écrit l’auteur, « n’a d’attirance que pour le corps et la beauté de l’homme ». S’il admire la femme, il la considère « comme un être inaccessible et beau, mais intouchable ». C’est au théâtre, « qui est lieu de plus grande liberté sous le masque, mimant la vie et le langage de tout un chacun, et tout particulièrement dans Le Public, que Lorca saura dire, sans fards ni travestissements, son homosexualité ». En poésie, il ne l’exprime le plus souvent que par allusion et métaphore. Dans un long passage, Bensoussan évoque l’importance du diplomate chilien nommé à Madrid Carlos Morla Lynch et de son épouse, Isabel María Vicuña, surnommée « Bebé », qui tenaient jadis salon dans la capitale espagnole où ils recevaient nombre d’intellectuels et d’artistes. Lorca était devenu un intime du couple et y avait ses habitudes. Lors des réceptions, il faisait lecture de ses poèmes et de ses pièces de théâtre, aimant à l’occasion se travestir. C’est d’ailleurs à ses hôtes qu’il va donner la primeur de son théâtre « impossible » et, en première lecture, les poèmes du Poète à New York, dédié « À Bebé et Carlos Morla », et la quasi-totalité de sa production. « En définitive, la fréquentation des Morla Lynch et de leur salon a beaucoup servi à Federico pour s’exprimer, pour tester ses textes », précise l’auteur, et éventuellement les modifier, car il accordait une grande importance à l’écoute et aux réactions de son public.

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La dernière partie est une longue et chaleureuse lettre posthume, aux nombreux aspects biographiques et analytiques, que Bensoussan adresse à Federico García Lorca dont il fréquente l’œuvre depuis sa jeunesse, allant parfois jusqu’à l’identification. Le hasard, que l’on pourrait dire ici « objectif » au sens des surréalistes, lui a fait rencontrer Luis Sáenz de la Calzada qui fut l’un des acteurs de la troupe de théâtre itinérant dont le célèbre dramaturge andalou fut le directeur. D’autres coïncidences bienveillantes renforceront son adoration – il faut bien l’appeler ainsi – pour le poète, telle sa première épouse d’origine catalane qui partage la même passion et dont la tante, qui était chanteuse, accompagna de sa voix Federico lors d’une conférence à La Havane. Albert Bensoussan est un Méditerranéen, à la voix vibrante et habitée par le soleil. Citons-le, à propos de Lorca : « Ton théâtre est une ardente représentation de la vie, de ses passions, de ses frustrations, de ses aspirations ou de ses manquements. Nourri de théâtre classique et tout autant ouvert aux esthétiques nouvelles, tu as l’art de camper, d’un bout à l’autre, une galerie de personnages archétypiques et de situations exemplaires. C’est pour cela que ton théâtre parcourt les ans infiniment… » Lisant ce livre, derrière la biographie, c’est aussi une autobiographie que l’on découvre en filigrane.


Albert Bensoussan est un collaborateur d’En attendant Nadeau.

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