La poésie comme un boomerang

À l’heure des grands bouleversements dans le monde de l’édition, il est bon de rester attentif à des formes littéraires de résistance. La poésie, notamment, fait preuve de vivacité. Les auteurs rajeunissent, leurs livres rejoignent les classiques. Certains inventent des modes nouveaux d’écriture, plus proches de la performance, inspirés par les réseaux sociaux. Quant aux lecteurs, ils cherchent dans la poésie un travail formel parfois absent de la prose.


Bien que le paysage éditorial ait connu ces dernières années bon nombre de bouleversements inquiétants (concentration économique ; mise au pas de groupes éditoriaux ; réduction de la part consacrée à la lecture au sein des habitudes culturelles ; best-sellerisation du marché ; déclin des ventes d’ouvrages en langues traduites ; alignement de plus en plus sensible de l’offre éditoriale sur un présupposé « goût du grand public » ; compression des espaces alloués à la critique ; travestissement de la notion d’« indépendance » des maisons d’édition pour des visées marketing), il reste des occasions éparses de se réjouir. Le regain d’intérêt des lecteurs français pour la poésie est l’une d’entre elles. Précisons en préambule que la poésie, avec un chiffre d’affaires de 18,3 millions d’euros en 2025, représente une part plus qu’infime du chiffre d’affaires global de l’édition française : 0,47 %. Cela ne signifie pas pour autant que n’ont pas lieu, dans cette « niche » éditoriale, des phénomènes instructifs, voire exaltants.

Si, en 2024, le Centre national du livre faisait état, pour la poésie, d’une hausse du chiffre d’affaires de 17 %, celui-ci a décru de 11,6 % entre 2024 et 2025. Un « marché » qui peut donc apparaître extrêmement volatil et dépendant de facteurs en partie imprévisibles. Cette volatilité est néanmoins à tempérer : si l’on regarde les chiffres des vingt dernières années, l’édition de poésie en France affiche une très grande stabilité, à tel point que les oscillations comptables d’une année sur l’autre ne semblent pas significatives rapportées à ce temps plus long. Les livres de poésie qui rencontrent un grand succès ne sont plus les mêmes : là où, il y a encore une quinzaine d’années, les grosses ventes étaient presque exclusivement réalisées par des classiques (Baudelaire, Rimbaud, Apollinaire), elles sont maintenant réalisées par de nouveaux auteurs, souvent jeunes (Rupi Kaur, Arthur Teboul, Clara Ysé) et parfois venus du roman (Cécile Coulon, Nicolas Mathieu). Pour le dire autrement : les Français se sont mis à lire de la poésie écrite par des vivants ; et à en lire, aussi, en dehors du cadre scolaire.

Il n’est plus rare de trouver des recueils poétiques en vitrine, des tables thématiques autour de maisons spécialisées – Le Castor Astral, Unes, Cheyne, Nous, Seghers, etc. –, ni des rayons de plus en plus étoffés de poésie contemporaine. Les temps où ces ouvrages étaient relégués dans un coin avec le théâtre – autre « parent pauvre » de l’édition française – apparaissent, sinon révolus, du moins de plus en plus lointains. Une appétence nouvelle ne se développe pas ex nihilo. Pour qu’un mouvement tel que celui-ci survienne, il doit au préalable avoir été préparé ou encouragé. On pourrait penser que la brièveté du poème, des recueils, a de quoi séduire dans un monde où la réquisition permanente de l’attention influe fatalement sur le temps que nous pouvons consacrer à la lecture ; mais le peu de succès de ces autres formes brèves que sont les nouvelles – et le désintérêt quasi général dans lequel elles sont plongées – nous fait dire que la réponse est ailleurs.

Il est possible que les lecteurs aillent chercher dans la poésie ce qu’ils ne trouvent pas assez dans les romans qu’on leur propose : un travail de forme et de langue. L’« offre » romanesque, oscillant entre romans conventionnels – la fameuse « bonne histoire qu’on ne peut pas lâcher » – et entreprises autofictionnelles lorgnant à la fois sur le témoignage et le sujet de société, fait en effet souvent l’impasse sur un aspect néanmoins fondamental : la préoccupation esthétique. La poésie leur offrirait ces partis pris qui font si cruellement défaut dans le roman d’aujourd’hui.

La poésie est d’Yves Bonnefoy et l’illustration de Pierre Alechinsky (Paris, rue Mouffetard) © CC BY 2.0/genevieveromier/Flickr

On pourrait y voir aussi le signe d’un renouvellement des générations chez les lecteurs. Depuis quelques années, nous connaissons, en France, un moment de désacralisation de la poésie. Ekke est la preuve qu’une nouvelle génération de lecteurs accomplit un geste qu’elle ne s’autorisait pas auparavant ; en s’en emparant, elle l’a transformée tant dans sa diffusion que dans sa nature.

L’« Instapoetry » (« Instapoésie »), née dans les années 2010, et dont la figure la plus notable est sans doute la Canadienne Rupi Kaur, a joué un grand rôle dans cette désacralisation et cette réappropriation de la poésie. En imposant une forme – poèmes lapidaires en noir sur fond blanc parfois agrémentés d’illustrations sibyllines – et des thématiques  claires – maximes, aphorismes proches du développement personnel, importance de l’expérience corporelle et intime –, Rupi Kaur a suscité des vocations chez d’innombrables épigones, tant dans le monde anglo-saxon qu’à l’échelle mondiale. Quoi qu’on puisse penser de la qualité strictement littéraire de cette production, elle a représenté un moment de bascule où la poésie a changé d’image publique : de pratique désuète, elle est devenue capable de s’adresser à nous tous, ici et maintenant.

Cette première étape a par ailleurs extrait la poésie du circuit éditorial traditionnel et de toutes les barrières symboliques et commerciales qui s’y rattachent, pour y préférer un rapport horizontal, la création de diverses communautés liées par des intérêts semblables. En faisant des réseaux sociaux un médium de création et d’auto-diffusion, elle a contribué à ouvrir le cercle autrefois fermé de la poésie. Il n’est pas étonnant dès lors de voir se créer un nombre incalculable de revues, de soirées poétiques plus ou moins régulières – par exemple, les soirées du Bordel de la Poésie, les événements de Chloé Delaume à la Maison de la Poésie ; les lectures organisées par Simon Johannin au Point Éphémère ; ou, pour les plus institutionnelles, le Rima Poetry Club, création de l’ancienne ministre de la Culture Rima Abdul Malak –, d’ateliers d’écriture, ou encore de groupes où de nouveaux passionnés se lisent mutuellement leur production.

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Il n’est pas plus étonnant de voir le monde éditorial traditionnel se faire l’écho de cette vivacité : de là, la création de la collection L’Iconopop aux éditions de l’Iconoclaste ; le renouvellement graphique et éditorial des éditions Seghers ; le rythme plus soutenu de publication dans la collection de poche des éditions Le Castor Astral. On peut avoir le sentiment qu’à l’heure actuelle beaucoup d’écrivains cherchent à se faire connaître en premier lieu comme poètes, là où, quelques années plus tôt, le « premier roman » constituait le passage obligé de qui voulait entrer dans la difficile carrière des lettres.

Plusieurs jeunes auteurs, ces dernières années, se sont en effet fait connaître comme poètes avant de l’être sous l’étiquette de « romancier » – quoi que signifie cette étiquette au regard de la production fictionnelle très diverse des auteurs en question : citons, par exemple, Laura Vazquez, qui a publié La Main de la main (Cheyne, 2014) avant La Semaine perpétuelle (Le Sous-Sol, 2021) ; Victor Malzac, qui avait publié trois recueils de poèmes avant Créatine (Gallimard, 2024) ; Rim Battal, qui avait publié sept recueils de poèmes avant Je me regarderai dans les yeux (Bayard, 2025) ; ou encore Amélie Hammad, qui a publié un recueil de poèmes, Bonjour-bonsoir de la cité magma (10 pages au carré, 2024), et qui publiera son premier roman, Les Quelqu’unes, à la rentrée littéraire prochaine aux éditions du Gospel. Il y a fort à parier que, dans les années à venir, ce type de parcours sera de plus en plus fréquent.

J’ai dit au début de ce texte que, pour moi, ces transformations constituent une occasion de se réjouir. Ce n’est pas là la position de quelqu’un qui défendrait la poésie par principe, comme il défendrait toutes les pratiques culturelles légitimes en perte de vitesse indépendamment de leur écho et de leur signification dans le champ contemporain. S’il y a de quoi se réjouir, c’est à la fois pour les significations de ce regain, et pour ses conséquences. Je ne peux pas y voir autre chose que des lecteurs qui débordent et contredisent les discours qui tentent (en vain) de circonscrire ce qu’on imagine être leur goût : qui aurait pu prédire que, d’un seul coup, des lecteurs se mettent à lire à nouveau des poètes vivants ; et que ces lecteurs soient si jeunes ?

Cette appétence pour la forme poétique est également bénéfique en ce qu’elle contribue à transformer, parfois de manière évidente, la production romanesque plus mainstream. De À la ligne, de Joseph Ponthus, à Mecano, de Mattia Filice, en passant par La Petite Bonne, de Bérénice Pichat ou par Mahmoud ou la montée des eaux, d’Antoine Wauters (lui aussi initialement poète), le roman en vers libre est de plus en plus présent sur les étals des libraires, et parfois reçu avec une très grande faveur.

On pourrait citer d’autres exemples de textes hybrides fondés sur une porosité entre ces deux genres ; il est révélateur qu’une maison d’édition comme Le Castor Astral, autrefois spécialisée en textes qui se réclamaient spécifiquement et exclusivement de la poésie, ait commencé à publier des textes romanesques dont les formes se situent de manière évidente dans cet espace d’expérimentation et de remise en cause du roman conventionnel, à l’image des livres d’Alix Lerasle, Du verre entre les doigts (2024) ; Jours sous soleil (à paraître à la prochaine rentrée littéraire).

Plus que d’un simple regain d’intérêt pour la forme poétique, il faudrait donc parler d’un brouillage de plus en plus palpable entre les genres littéraires. Ou, pour reprendre le titre d’un recueil d’André Breton, d’un principe de « vases communicants » de plus en plus assumé, grâce auquel roman et poésie se nourrissent l’un l’autre – et, en se nourrissant, se renouvellent. Oui, c’est une occasion de se réjouir : de beaux livres sont nés de cette rencontre-là ; d’autres sont encore à naître.

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