Les conflits écologiques n’ont pas attendu l’invention de « l’environnement » ni les grandes mobilisations des années 1970. Dans Verts de rage, François Jarrige restitue deux siècles de résistances aux pollutions industrielles, aux accaparements et aux grands projets. Une histoire populaire de la nature qui éclaire la colère du présent.
Quand une forêt brûle, quand l’eau vient à manquer, quand l’ampleur d’une pollution éclate, certains disent : qui aurait pu prévoir ? Dans Verts de rage, François Jarrige apporte une réponse claire : en général, beaucoup avaient vu, décrit et combattu les transformations qui menaçaient leurs milieux de vie mais leurs alertes ont été minorées, réprimées ou oubliées.
Historien reconnu des techniques, du travail et de l’industrialisation, il a consacré une part importante de ses recherches aux critiques du machinisme et aux dégâts du progrès. Son dernier livre est moins académique que d’autres de ses écrits, remarquables. Essai historique, le livre assume un point de vue engagé. Il veut rappeler la profondeur des résistances écologiques pour aider à « penser leur avenir ». Avec une grande liberté de ton, il circule entre les époques, les lieux (mais seulement en France) et les groupes sociaux pour raconter une histoire des luttes environnementales attentive à leur complexité et à leur évolution.
Le parcours qu’il propose commence bien avant que le mot « environnement » n’entre dans le langage courant. Entre 1800 et 1880, les résistances à l’industrialisation du monde existent qui visent, d’abord, la défense des ressources de subsistances. Des communautés locales s’opposent à la privatisation des forêts, à l’accaparement de l’eau ou aux fumées des manufactures. Il ne s’agit pas pour elles de protéger une nature extérieure mais de se battre pour maintenir les conditions matérielles de leur vie : ramasser du bois, faire paître des animaux, irriguer des terres, respirer un air supportable. Qui sait aujourd’hui, par exemple, que les cahiers de doléances de la révolution française sont remplis de dénonciations de l’« accaparement des forêts » ? Cette première partie invite à se méfier d’une représentation simpliste selon laquelle les classes populaires auraient, dès le début des révolutions industrielles, accepté les nuisances en échange d’un emploi et de l’élévation de leur niveau de vie. François Jarrige montre une histoire plus complexe, au cours de laquelle elles ont pu consentir à certaines pollutions mais où elles ont aussi protesté, saisi des notables et parfois détruit des installations. Dans cette histoire, l’État joue un rôle décisif, aujourd’hui bien documenté. Il a développé des règles de droit, des administrations pour encadrer les activités industrielles et leurs risques, mais elles ont avant tout eu pour effet de rendre administrables et acceptables les nuisances. Les politiques environnementales n’ont pas empêché la dégradation du monde, elles l’ont accompagnée.

Des années 1880 aux années 1960, le paysage politique change. Dans un contexte de libéralisation politique et médiatique, les premières associations de protection de l’environnement se sont développées et se sont engagées dans la défense d’espaces comme « patrimoine naturel ». Liées à des sociétés savantes, aidées par des naturalistes, elles inventent la défense des « paysages ». Dans le même temps, le mouvement ouvrier, qui s’organise, documente de manière de plus en plus précise les atteintes que l’industrie inflige aux corps des travailleur.se.s. Il ne parle pas toujours de nature mais contribue à rendre visibles les poussières, les toxiques et les maladies qui font de l’usine et de ses alentours un environnement dangereux.
Les décennies 1960 et 1970 constituent un moment d’accélération des luttes et des pollutions. Les mobilisations se multiplient contre les grands aménagements, multipliés dans une perspective de transformation moderniste et autoritaire des territoires. Des fédérations nationales se créent (France Nature Environnement, par exemple), de grandes organisations internationales ouvrent des antennes en métropole (Friends of Earth, WWF, Greenpeace, par exemple, qui restent les organisations les plus connues du grand public) et une presse écologiste rencontre un public élargi. Une partie du syndicalisme se rapproche de ces combats, mais une partie de la gauche reste méfiante, suspectant l’écologie politique en construction de détourner les citoyens de la lutte des classes. En France, le mouvement antinucléaire joue un rôle particulier de matrice des autres luttes, reliant action directe, expertise militante et connexions internationales. Cette effervescence ne débouche pas sur des victoires politiques claires. Les années 1980 et 1990, en particulier, sont marquées par le reflux des luttes, à un moment où certains militants migrent vers les institutions officielles et où le mot d’ordre du « développement durable » s’impose.
Au début du XXIe siècle, une nouvelle séquence s’ouvre. Les catastrophes environnementales annoncées depuis des décennies deviennent plus tangibles : le dérèglement climatique, l’effondrement de la biodiversité et la pollution généralisée donnent une urgence nouvelle aux mobilisations. Elles montent des marches internationales, multiplient les recours judiciaires. Surtout, des militant.e.s – minoritaires mais nombreu.se.x – préconisent de lier lutte et expérimentation d’autres formes de vie, comme sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Des luttes s’engagent aussi contre des projets présentés comme « écologiques » : éoliennes, mines nécessaires aux batteries des voitures électriques, centrales nucléaires de dernière génération… Elles opposent moins les partisans de l’environnement à ses ennemis que des conceptions rivales de la transformation écologique. Elles posent une question importante : peut-on substituer de nouvelles technologies aux anciennes sans réduire les consommations, modifier les régimes de propriété et interroger les inégalités qui traversent les sociétés ? La répression politique constitue l’autre versant de ce renouveau. À l’échelle mondiale, des centaines de défenseurs de l’environnement sont tués. En France, la criminalisation des mouvements sociaux et l’accusation d’« écoterrorisme » construisent les militants écologistes comme ennemis intérieurs. De quoi devenir « vert de rage », en constant que la destruction des milieux ne perturbe pas le manque d’ambition des politiques publiques et s’accompagne d’une répression vigoureuse !
L’un des grands mérites l’ouvrage est de faire une histoire des luttes environnementales qui ne se limite pas à celles de quelques organisations identifiées comme écologistes mais qui cherche à documenter les liens entre elles et des gens de « la base » : les paysans, ouvriers, riverains, savants, qui, en défendant un revenu ou leur santé, ont résisté à la contamination du monde. Il propose des jalons d’une histoire populaire de la nature qui ne présume pas un mouvement écologiste uni.
Chaque partie analytique du livre est suivie d’une succession de courtes monographies. Elles sont une réussite du livre. En effet, elles donnent chair au propos et nourrissent le travail de mémoire des luttes. Certaines racontent des histoires connues, comme l’occupation de la ZAD à Notre-Dame-des-Landes ou le combat contre les organismes génétiquement modifiés dans les années 1990-2000. D’autres ont des objets moins célèbres.
Ma préférée est celle qui raconte, comment, au milieu des années 1840, en Bourgogne, des riverains et des viticulteurs qui avaient épuisé les recours judiciaires contre un four à chaux créateur de nuisances avaient fini par s’unir pour acheter l’usine, puis la détruire. Le récit condense plusieurs questions qui traversent l’ouvrage : l’alliance entre habitants et travailleurs (agriculteurs), l’inventivité qui naît de l’échec des procédures administratives et judiciaires, et le lien entre pollution et régime de propriété privée. Cette histoire et les autres résonnent avec le présent. Elles rappellent qu’il faut se méfier de deux illusions. La première est de croire que l’écologie est une préoccupation récente, née lorsque les sociétés riches eurent enfin le loisir de s’intéresser à la nature. La seconde est de penser qu’il suffirait d’accumuler les preuves de la destruction de la nature ou de la détérioration de la santé pour entraîner une réponse politique à la hauteur. Depuis deux siècles, les alertes se multiplient mais les résistances sont tenaces. Sans les luttes, ç’aurait été pire. Le futur dépendra de leur capacité à défaire les intérêts, les institutions et les formes de propriété qui organisent la continuité de la contamination du monde.
