Passage

Le livre et sa lecture sont parfois associés à la solitude – cela ne remonte pas seulement à Marcel Proust. Irréfutable, elle est sans doute nécessaire à la vie collective. Mais le livre s’ingénie, parfois contre notre gré, à mener une existence hors de notre contrôle, en passant de main en main, effectuant un long détour avant de rentrer au bercail. Et même s’il ne circule pas, il vit ses aventures. Ses cicatrices sont nobles, comme ses pages cornées ou ses notes marginales.


« Un livre, quel qu’il soit, nous glisse à l’oreille : viens, je t’invite dans ma solitude. » On a trouvé ces mots dans des notes d’atelier, juste au-dessus d’une date, le 23 décembre, dont on ne révélera pas l’année. On a droit à ses secrets. Il y a les livres désirés mais pas encore acquis, sur des listes écrites à l’encre visible ou invisible, en marge de la bibliothèque, et les livres désirés bien en place, assez nombreux, qui attendent d’être lus. Sauf exception, s’il s’agit de ce que l’on nomme espièglement des « livres de politesse » – ceux reçus ou acquis par amitié, enrichis d’une dédicace ou non, lus parfois par obligation, sans toujours le luxe de pouvoir attendre qu’une réelle envie naisse –, le lieu qu’ils occupent est un espace de désir et donc de paradoxe. Plus la hâte est grande, plus il nous faudra attendre le bon moment. Ce n’est pas la peur d’être déçue, c’est au contraire caresser l’espace du rêve. C’est le plaisir éprouvé d’être invitée (dans la solitude d’un texte), avant le franchissement du seuil ; c’est retarder le moment où l’imaginé se transforme en réalité, enchantée ou décevante. Une étagère entière de la bibliothèque leur est destinée, ça ne suffit pas, ces livres encore vierges sont disséminés un peu partout, sur le plancher, dans la bibliothèque de chevet débordante… Au Japon, paraît-il, le syndrome de la « pile à lire » porte un nom, beaucoup plus séduisant que l’acronyme PAL. Un nom peut rendre une chose aimable. Il faut apprendre à aimer ces êtres souvent curieux et imaginatifs atteints de tsundoku.  

Sketchbook, Mario Felipe (2017) © CC BY 2.0/Mario Felipe/Flickr

Il y a les livres utilitaires, à l’esthétique douteuse, des outils en piles précaires sur le bureau et dissimulés dans une armoire avec soulagement quand une mission de correction s’achève. Il y a bien sûr ceux que l’on prête et ne revoit jamais. Ceux confiés à des amis proches, réclamés s’il le faut, délicatement, ou ceux jamais réclamés aux êtres perdus de vue. Ce serait gênant de demander. Une recommandation : ne pas faire l’erreur de prêter des ouvrages rares, d’une haute valeur sentimentale, à un auteur de sa connaissance qui les égarera. Cela dit, on pourra se venger dans un jardin peu fréquenté du quartier en remplissant de ses romans une boîte à livres. (Ceux qui accusent ces pauvres boîtes de tous les maux ne les ont jamais ouvertes. Les chats ne sont pas responsables de la disparition des oiseaux, les humains le sont.) Qu’à cela ne tienne, on continue de faire circuler ces ouvrages, désir de partage oblige. On fréquente les bibliothèques assidûment, on commande en réserve centrale des ouvrages épuisés un peu jaunis, pour préparer une conférence ou à des fins de recherches. Par exemple Un petit oui et un grand non de George Grosz. On mesure alors, par ce passage entre plusieurs mains, la valeur du livre dans la durée, grande ennemie du profit fondé sur l’obsolescence. On s’émeut de s’inscrire dans une sorte de chaîne invisible de curieuses et de curieux insatiables.

On malmène un peu les livres que l’on possède, on s’y inscrit dans la marge au crayon à papier, jamais à l’encre indélébile ou au stabilo. Il faut y être sans y être, pouvoir effacer ses traces, en faire des repentirs. Tandis qu’on manipule le livre prêté avec le plus grand respect, dans la crainte de l’abîmer – on ne voudrait pas heurter le bienfaiteur ou la bienfaitrice peut-être maniaque, comment savoir ? –, celui que l’on prête à autrui doit dans l’idéal nous revenir un peu abîmé, porter la trace de son hôte de passage : une tache de café ou de vin sera parfaite, comme une trace de plaisir. Il peut arriver qu’un livre plus fragile, devenu friable à force de circuler, revienne avec une marque inhabituelle, celle d’un bout de scotch réparateur ; sans lui, la couverture usée menaçait de se détacher. La plus belle preuve d’amitié est un bout de scotch collé avec soin sur l’angle de couverture d’un roman.

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