Le présent des choses passées

La campagne québécoise et le « bled sans nom » où se déroule La nuit sauve ressemblent à de nombreuses périphéries rurales dans le monde. Autour d’un feu de camp, des adolescents font une fête dans les champs : bières tièdes, rock trop fort, frôlements, sautillements, bécanes qui pétaradent. C’est la nuit, l’été, la sortie des classes, « comme une trêve ». Hélène Frédérick sonde ce moment suspendu pour explorer deux temps spécifiques : l’adolescence et les années 1980, leurs incertitudes, leurs attentes, leurs défaites, leurs drames.


Hélène Frédérick, La nuit sauve. Verticales, 184 p., 17,50 €


Le troisième roman d’Hélène Frédérick alterne les prises de parole de trois protagonistes avec un commentaire distancié, descriptif, méditatif. Fred, Julie et Mathieu livrent différents points de vue, mais surtout ils traversent leur existence concentrée en une nuit, dont l’unité donne sa cohérence au récit polyphonique. Les fragments de commentaire, en italique, mettent en scène la communauté plus large des participants à la fête, le collectif de leur génération, voire de leur société. Ils opèrent aussi des projections temporelles suggérant que des événements inattendus sont en cours, que des transformations invisibles sont à l’œuvre  là où ils grandissent. Un drame caché se déroule pendant les chansons, les danses, les dragues, les discussions. Et de même, 1988, l’année de cet été, comporte les germes d’un autre monde, qui pourrait bien être le nôtre.

Ces jeunes gens plongés dans la pénombre ont beau venir de l’enfance, ils sont comme tout le monde : ils ne perçoivent pas, ou rarement, ce qui arrive dans ce qui a lieu. La mise en scène de ce décalage, tragique, est l’un des éléments de La nuit sauve qui émeuvent tout en donnant une forme au temps. « Ils avaient beau se douter qu’un monde différent de celui qu’ils habitaient était à leurs portes, obsédé par l’argent, vainement crispé sur des identités figées, ils ignoraient à quel point cette nuit du temps présent, au bord du gouffre, entre les champs de maïs, était unique, à quel point elle était libre. C’est sans y penser qu’ils étaient déchaînés, envoyant le reste balader. »

Hélène Frédérick, La nuit sauve

De nombreux indices révèlent qu’une menace plane sur les fêtards (« quelque chose allait tomber sur eux »), traversés par une mélancolie fin-de-siècle (« Une odeur de fin de quelque chose dominait celles de l’herbe et du foin coupé »), qui toutefois ne vire jamais à l’aigreur ou à la nostalgie. Car, plutôt que traiter de l’actuel, La nuit sauve reconstitue un moment du passé au présent, ou plutôt comme s’il était présent. Ce choix narratif intensifie les discours de Fred, Julie et Mathieu, dont on ressent les espérances, les colères, les doutes, les émerveillements dans le temps de leur intimité. S’ils ne savent pas ce qui les attend, ces oiseaux de nuit maladroits voient avec lucidité les instants singuliers qu’ils vivent. L’aiguille a fait le tour de la montre, on n’a pas regardé l’heure, il s’est passé tant de choses et si peu, et déjà les premiers rayons de soleil, un chant d’oiseau quelque part dans les arbres. Ils ne savent pas encore que c’est là leur jeunesse, leur temps perdu.

Temps médiocre, intermède incertain, privé de l’enfance et à la traîne de l’âge adulte, morne entre-deux propice à l’ennui, aux frustrations, aux transformations brutales, aux malentendus, l’adolescence est d’habitude ignorée, moquée ou vouée aux gémonies, autant que la bande-son des années 1980 dont Mathieu égrène les tubes (Cyndi Lauper, U2, George Michael, Eurythmics, Def Leppard, Samantha Fox, Crowded House, Bananarama). Hélène Frédérick, née douze ans avant 1988, en fait autre chose. Elle en reproduit l’énergie propre, les expérimentations, les apprentissages, les observations.

Comme les personnages de L’éveil du printemps, la « tragédie enfantine » de Frank Wedekind écrite un siècle avant leur feu de camp, Fred, Julie et Mathieu découvrent le corps, le désir, la sexualité. Ils tentent de se créer une place dans une société qui ne leur propose rien d’autre que la marchandisation et l’horizon de la réussite. En cela, La nuit sauve est aussi un récit d’éveil. La critique sociale qu’il porte observe l’insouciance adolescente avec la conscience du désastre collectif sans jamais, à l’échelle individuelle, tirer un trait sur le passé, le jeter avec ses illusions. C’est justement peut-être tout ce qu’il y a à sauver.

Hélène Frédérick, La nuit sauve

Hélène Frédérick © Francesca Mantovani

Fred, Julie et Mathieu, trois astres discrets dans « la noireté », s’éveillent à la clarté des mots. Sans forcer le trait, sans chercher à créer l’illusion d’une langue spécifiquement adolescente, ni à reproduire un semblant d’argot d’époque, Hélène Frédérick parvient à donner à chaque personnage un parler spécifique, un style, un ton – et de là, une vie à part entière. Si les trois adolescents ont quelque chose d’archétypal produisant un effet de déjà-vu (le mal-aimé cérébral, la mélancolique collée à sa copine, le beau gosse bourré de doutes), chacun gagne une singularité dans un langage, sa cadence, ses motifs. On peut se demander quels quadragénaires les anciens enfants sont devenus.

Fred, « le gros », est sans doute celui dont la voix se distingue, alors même que, selon lui, « on ne se rappellera pas m’avoir rencontré ». L’attaque d’un monde qui refuse la laideur, la lenteur et l’échec se font plus explicites chez ce personnage « de la communauté des éponges », au « défaitisme » assumé. Les deux autres, qui le regardent s’occuper du feu, ne partagent pas avec lui l’environnement de la ferme, le corps gras, l’expérience de la violence, la solitude repliée sur elle-même. Ni le goût de la lecture : Fred se balade avec un Pierre Boulle dans la poche, « un de ces bouquins trop populaires pour passer à la postérité », mais aussi (il ne le dit pas)un roman qui raconte l’histoire d’une fille échappant à un massacre. « Alors je pourrais vivre dans une durée suspendue comme si j’évoluais en secret dans le temps d’un livre […] Ce livre banal dans mes mains ordinaires ne sauvera personne. Il n’a pas cette prétention. Mais dans la nuit qu’il contient, la suspension du temps et de ses lois qui m’est concrètement refusée est possible. » Comme l’amour, les voyages, les nuits et les fêtes, certains livres saisissent le temps en train de brûler.

Pierre Benetti

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