Le petit prêtre, le mycélium et le scorpion

De quoi sont faits les livres ? De quoi sont faites nos lectures ? Au texte lu se superpose la rumeur du monde extérieur, et parfois, au contraire, l’écrit lu à voix haute s’émancipe du livre pour envahir le monde en passant par la fenêtre. Si un livre est signé d’un seul nom, cette singularité est traversée, elle est heureusement poreuse. Le livre, le lecteur et l’auteur ressemblent alors au bibliothécaire d’Arcimboldo, à ceci près qu’ils ne sont pas composés uniquement de livres.


Hier soir, je lisais un livre que j’ai depuis longtemps chez moi, qui ne m’appartient pas d’ailleurs puisqu’un copain me l’a prêté il y a des années. C’est Le courage de la vérité, de Michel Foucault. J’essayais de lire, mais une dispute sur le boulevard Sakakini m’en empêchait : « Mais je voulais saisir, je voulais / – Qu’est-ce que tu vas faire là ? / essayer de vous montrer et de me montrer à moi-même / – Allez bouge / comment l’émergence et la fondation de la / – Espèce de merde, va / parrêsia socratique, l’existence (le bios) a été constitué / – Je vais te rouler dessus / dans la pensée grecque comme un objet esthétique, comme objet d’élaboration / [bruits de pas] / et de perception esthétique : le bios comme une œuvre belle. »

Quelques heures plus tôt, alors que j’étais parti acheter un livre à L’Odeur du temps, Roland, le libraire, m’avait parlé avec enthousiasme d’un autre cours au Collège de France : Le neutre, de Roland Barthes. Il était dix heures, la librairie était encore vide, et Roland commença à lire à voix haute un extrait du livre: « En sortant, un soir dernier, au crépuscule, dans Paris, dans le quartier même… en général quand je sors au crépuscule, je reçois avec intensité des détails infimes, parfaitement futiles, de la rue : je vois avec beaucoup d’acuité, même d’intérêt… Il y a mille choses que je vois sous cet éclairage assez intense, par exemple un menu écrit à la craie sur une vitre de bistrot (coquelet purée, 16 francs 50 – rognons crème fraîche, 16 francs 10, c’est moins cher…). À un autre moment, je marche dans la rue Médicis dans le crépuscule, il y a beaucoup de gens et je vois tout d’un coup, marchant devant moi, un tout petit prêtre en soutane et cela me frappe beaucoup, je ne peux pas vous dire pourquoi. […] Alors j’ai eu cette intuition à plusieurs reprises que, justement en lisant des menus ou en voyant le petit prêtre en soutane, descendre dans l’infiniment futile (comme je l’ai fait pour le thé japonais), cela permettait tout simplement d’avoir ce que l’on pourrait appeler la sensation de la vie. Et c’est en somme une règle romanesque : si dans les romans il y a des détails qui apparaissent insignifiants ou qui ne sont pas logiquement exigés par la narratologie, par la logique de la narration, c’est bien pour vous donner la sensation de la vie ».

Depuis quelques semaines, le matin, je travaille à la bibliothèque sur un livre composé d’entretiens, d’observations, de notes. Un livre au genre encore incertain, mais dont la vertu principale est de me faire écouter le plus attentivement possible les autres. Je l’ai d’abord appelé Portrait d’une quantité, puis Une personne collective. Je fantasme un livre qui ne soit pas le produit d’une obsession mais d’une multiplicité. J’essaie de me souvenir de propos entendus la veille, de certaines expressions du visage, de mouvements de mains, de positions du buste. Cela produit des phrases à la fois précises et énigmatiques, pleines d’une décision qui nous échappe. Tout l’enjeu consiste à faire tenir ensemble des énoncés que rien ne semble relier, sinon le temps de leur apparition, le présent de l’indicatif, et des pronoms. C’est un livre dans lequel je cite beaucoup. Un livre qui aurait cette vertu seconde de me faire lire, d’emprunter, de trouver dans les phrases des autres le moyen de poursuivre ce portrait de personne. À la bibliothèque, les pages sont écornées rageusement. On devine les doigts à la manière dont la pliure est marquée. Au guichet, Guillaume m’explique qu’il y a un champignon dans les réserves, que Journal d’un fantôme n’est pas communicable. La bibliothèque tout entière est un mycélium. Je sens la table vibrer du mouvement des autres. Une voisine gomme un brouillon. Je passe d’un livre à l’autre. « Une chaîne ininterrompue de personnes en qui j’étais et qui étaient moi-même » (Aurélia ou le rêve et la vie, Nerval).

Mycélium © CC-BY-SA-3.0/Emma993/WikiCommons

À midi, je me rends à Zoème, une maison d’édition qui est aussi une librairie, où je suis employé depuis cinq ans. Avec Julie, nous déballons un carton de nouveautés. J’en ouvre une au hasard et parcours quelques phrases. Je repense à ce qu’a dit Nathalie le week-end dernier, parlant de certains romans : « De toute façon, si celui-ci tient et pas les autres, c’est parce qu’il a une langue. » C’est peut-être cette langue que j’essaie de trouver en feuilletant ces livres, livres qu’il nous faudra vendre le plus vite possible, du moins pour une partie d’entre eux (trésorerie oblige). Dans le commerce des livres, il ne faut pas trop s’attacher à un exemplaire. L’attrait que l’on peut avoir pour un livre ne doit pas se fixer pas sur un spécimen (comment pourrait-on le vendre, sinon ?) mais sur cet ensemble abstrait et reproductible, doué d’ubiquité et pris dans des flux logistiques. En tant que libraire, on multiplie les livres. Ceux de ma bibliothèque, à l’inverse, ont la valeur singulière de porter les traces de leur lecture, et de m’en rappeler le souvenir. Un ami m’a raconté hier qu’il y avait beaucoup de scorpions dans la maison de ses parents, dans les Cévennes. Il a pris l’habitude de les écraser entre les pages d’un livre, se fabriquant peu à peu un herbier de venin. Julie cache de l’argent dans sa bibliothèque. Lorsqu’elle est fauchée, elle parcourt anxieusement les rayons : la relecture de ses livres favoris atténue le déplaisir de n’y trouver aucun billet. Une autre amie cache dans ses ouvrages des Xanax. Elle en dissémine le plus possible dans son appartement afin d’être certaine d’en trouver lorsqu’elle en a besoin.

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Vers quinze heures, je commence à rédiger le texte de présentation de Lore, un livre de Mozziconacci Robert-Teyssier, qui paraîtra en janvier 2027. Nous le soumettons à la commission Poésie du CNL pour obtenir une aide à la publication. C’est un texte remarquable, une réécriture homoérotique d’un jeu vidéo d’horreur (Silent Hill). Un tapuscrit très maîtrisé, que les auteurs nous ont adressé parce qu’ils aiment les livres que nous publions. Pour obtenir l’aide du CNL, il faut légitimer le texte (il s’agit d’un premier livre) en le comparant à d’autres : Collobert, Faverey, Broqua, Boyer. Martine passe dans l’après-midi déposer trois exemplaires de Histoire de Marseille vue depuis son Nord. Elle nous raconte la fabrication de ce gros volume, dont le dos est si large qu’il a fallu aller jusqu’à Monaco pour trouver un façonnier capable de relier plus de 7 cm. L’année dernière, lors d’un salon du livre, un imprimeur qui démarchait de nouveaux clients expliquait qu’il avait « entre vingt-cinq et trente livres continuellement dans la tête ». J’avais noté cette phrase car elle semblait expliciter mon désir en même temps que la fatigue que les livres me causent, à force d’en lire, d’en écrire, d’en éditer, d’en vendre. Si la quantité a quelque chose d’appréciable, c’est en tant qu’elle me pousse à relire, à relier, à créer des parentés entre des livres, c’est-à-dire à produire des circulations, des conversations entre des textes et des êtres. 

L’extrait que Roland m’a lu ce matin se terminait ainsi : « La vie c’est ce dont la durée est la jouissance. La durée de la vie, c’est une valeur Tao. Je l’ai déjà indiqué, le Tao est profondément attaché et fasciné par la vie comme durée, d’où la magie d’immortalité du corps réel, pas de l’âme mais du corps réel. Dans cette conception de la vie comme durée, l’infiniment futile devient alors comme le grain même de cette durée vitale. Quand je vois le menu, quand je vois le petit prêtre, c’est comme si je sentais le grain de la vie qui dure, du vivant comme durant. Et par conséquent, la délicatesse, ça serait simplement l’étoffe de la vie dans son grain. » Aucun autre objet que le livre n’expose aussi bien la durée qu’il renferme – il suffit de penser à son dos. Aucun autre objet qu’un livre n’est aussi infiniment futile (surtout lorsqu’il est reproduit à des centaines ou des milliers d’exemplaires) et ne mérite autant qu’on s’attache à le faire durer.

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