Puissance de la forme

SecondeMain, le premier roman de Grégoire Sourice, n’est semblable à aucun autre. Sa forme littéraire généreuse et inventive interroge le contemporain par la structure même du texte. Réjouissant et inquiétant, ce livre s’impose aussi comme une véritable réflexion sur le roman.

Grégoire Sourice | SecondeMain. Corti, 168 p., 19 €

Dans SecondeMain, il est question de maladie et d’Internet, d’avatars numériques, de jeux vidéo, de la matérialité des objets d’occasion et de deuil, d’intermittence de la présence à soi-même, ou encore de la dégradation progressive des corps. Mû par un certain penchant pour l’obsession, le narrateur, HB, nous fait entrer dans un monde très proche du nôtre, où tout semble sans cesse sur le point de se déréaliser, c’est-à-dire de perdre en incarnation et en vérité. Dans ce texte où les choses et les êtres se délitent, en se fondant peut-être dans une sorte de tissu informe dont ils font partie, il est aussi question de symbolisme, de signes cachés, d’interprétation, et de cette forme urbaine si étrange qu’est le lotissement. Tout cela constitue en quelque sorte les sujets du livre, mais on serait davantage exact si l’on disait que, dans SecondeMain, ces questions et ces tensions sont introduites par le biais de la forme littéraire elle-même. Et, fait remarquable, on pourrait dire que dans ce texte il est question de tout cela en même temps, comme si un ensemble de phénomènes et d’objets contemporains (d’Internet au cancer, en passant par le plastique) étaient unis par un noyau commun, à peu près inconnu de nous.

Cette saturation de signifiants et de messages codés, ce réel incertain, entraîne une implosion de la structure énonciative, qui se divise et se recompose au gré du récit. Tant et si bien qu’on rechigne un peu en lisant l’expression devenue traditionnelle de « premier roman » apposée par l’éditeur sur la quatrième de couverture. Au fond, SecondeMain ne cesse de poser le problème du roman, tel qu’il est évoqué, par exemple, par David Foster Wallace dans Même si, en fin de compte, on devient évidemment soi-même (Au diable vauvert, 2014). Dans ce livre d’entretiens conçu par David Lipsky, David Foster Wallace parlait de « trucs ardus ou qui semblent avoir une structure étrange – ou une forme bizarre », « capables de saisir la manière dont le monde touche nos terminaisons nerveuses et d’en parler ». Il ajoutait : « Aujourd’hui, la vie n’a plus rien à voir avec ce qu’elle était à l’époque. Est-ce que votre vie ressemble un tant soit peu à un récit linéaire ? »

C’est précisément cela qui fait de la publication du livre de Grégoire Sourice un évènement littéraire. Cette structure étrange – ou cette forme bizarre – n’a jamais rien de hasardeux, elle semble au contraire être l’émanation de ce qu’elle signifie : elle est gonflée par le monde contemporain, et, à l’instar de ce qui peut se produire de mieux en littérature, elle a pris la forme de son contenu. Le problème du roman est posé dès la première phrase : « Au bloc, HB pense à son téléphone. » Difficile de mener une narration romanesque traditionnelle avec un narrateur dont la pensée souffre de la disjonction insistante de l’esprit que nous imposent les technologies numériques.

À vendre © CC BY 2.0/Andreas Schalk/Flickr

Mais prenons tout de même le temps de détailler le fonctionnement de cette machinerie littéraire qu’est SecondeMain. On y suit un narrateur, HB, qui étudiait il y a peu de temps encore la biologie et qui se remet d’une opération en ingérant régulièrement du Tramadol. Il renoue avec Jérémy Loy, un ami de lycée au hobby singulier : opérant sous le pseudonyme de PeroPerez13, il poste des petites annonces sur la plateforme d’achat/vente d’objets d’occasion SecondeMain. Ces annonces font la promotion d’objets invendables (comme un étang) ou se rapprochent de microfictions qui interrogent les concepts de valeur, de propriété ou d’attachement. HB est un narrateur particulièrement effacé. Il est peu décrit physiquement. Ses intentions nous échappent souvent. On le devine surtout à travers l’intérêt qu’il porte à Jérémy Loy (et à son avatar PeroPerez13) et à sa sœur, Coline, qui est malade d’un cancer.

La plateforme SecondeMain identifie PeroPerez13 comme un utilisateur dont l’usage du site de vente en ligne serait problématique. Alors que le bannissement paraît imminent, HB se met en quête de réaliser un snuff movie (une vidéo de meurtre en direct) afin de donner à l’avatar numérique une fin à sa hauteur. La transformation corporelle que vit sa sœur depuis peu, sous l’effet d’une chimiothérapie, pourrait bien participer à cela.

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Cela se déroule, se divise et se développe à travers cinq chapitres dans lesquels on lira des SMS, des petites annonces, des récits de rêves écrits dans des forums de « Consom’Acteurs », la description de partie de jeux vidéo, le résumé express de Que notre règne arrive de J. G. Ballard, une traduction d’une chanson du groupe éthiopien Tezeta, des notes prises sur un téléphone, une soudaine intuition quant à la possible écriture d’un roman (un récit de conspiration), un recueil de poèmes intitulé L’arc du cancer, écrit par la poétesse mexicaine fictive Maria Antonia Moneda, ou encore ce qui semble être les entrées d’un journal intime.

Dans SecondeMain, les objets semblent parfois être animés de leurs intentions propres, mais il n’en résulte pas une réalité augmentée, plutôt une sorte de matérialisme poisseux et inquiétant, comme un tissu d’existence déficitaire. Les choses parlent. Elles créent des effets de sens. Ce pourrait bien être de fausses pistes créées par des cerveaux un peu trop enclins à l’interprétation. Une tumeur a une forme de « e », des boucles de cheveux font des « b ». Un chapitre s’intitule « Un nouvel alphabet ». Des avatars finissent par s’animer de leur vie propre et réclament une existence corporelle. Des notes apparaissent sur des applications de smartphone.

Ce récit, qui se déroule sur cette toile de fond qu’est le lotissement, cette étrange unité urbanistique, pourrait être seulement inquiétant. Il faut souligner qu’il est aussi très drôle. Justement parce que ce qu’il s’attache à décrire – le bizarre, l’inquiétant, la présence manquante – ne cesse de susciter des effets de décalage qui viennent parasiter la vie quotidienne. Le texte suscite un rire d’autant plus sincère qu’il ne se départ jamais d’une certaine forme d’angoisse. Tout se passe comme si cet humour avait une capacité descriptive : le rire parvient à dire quelque chose d’une contemporanéité où tout semble sans cesse à côté, en retard, mal agencé ou en décalage. Il se pourrait bien que Grégoire Sourice parvienne enfin à nous faire comprendre ce que Ray Brassier nomme le « scandale ontologique du capitalisme » dans une préface à Par-delà étrange et familier de Mark Fisher (Sans Soleil, 2024).

Durant la lecture de SecondeMain, on ne cesse de penser à d’autres livres. La puissance des objets urbanistiques nous fait penser à L’éblouissement des bords de route, de Bruce Bégout. Certaines réflexions énoncées par le personnage de Coline sur la fréquentation des bien-portants nous amènent à Mes Mille et Une Nuits de Ruwen Ogien. Une flèche inscrite sur un mur au beau milieu du livre semble désigner ce thriller ontologique qu’est le Cosmos de Gombrowicz. Mais cela ne s’explique pas par des clins d’œil érudits et ratiocinants. C’est plutôt qu’en tant que texte plein de béances, SecondeMain parvient à aspirer quelque chose de l’extérieur en lui, et cela est vrai autant du monde abîmé dans lequel nous vivons que d’une sorte de gigantesque bibliothèque parallèle avec laquelle il entretiendrait une secrète parenté. D’ailleurs, deux phrases de ce roman nous ont paru annoncer un programme littéraire : « Une forme à la fois neuve et résiduelle. Un objet-somme, le produit d’un contexte, un amalgame de comme-si. »

Et puisqu’une des forces de ce roman, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, est de témoigner d’une certaine perturbation, suivons ce mouvement, et insérons ici le début du texte, une petite annonce introductive, à la fois mystérieuse et magnétique.

« Bjr vend dispensateur
véritable outil à ne pas faire

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