Romain Rolland en Bourgogne

Bernard Duchatelet, qui a publié en 2002 une biographie intellectuelle de Romain Rolland, Romain Rolland tel qu’en lui-même, a construit et commenté cet ouvrage , un recueil des écrits de Romain Rolland sur ses voyages et séjours en Bourgogne (et en Nivernais). Ces textes « intimes », issus de sa correspondance ou de son Journal inédit permettent de suivre l’évolution de la relation ambivalente que le Prix Nobel de littérature a établie et entretenue avec les lieux d’origine de sa famille et de son enfance.


Romain Rolland, Voyages en Bourgogne (1913-1937). Éditions universitaires de Dijon, 130 p., 15 €


Nombre d’écrivains de cette génération ont vécu cette expérience, celle d’une enfance provinciale suivie d’une reconnaissance parisienne. Deux « voisins », contemporains de Rolland, Jules Renard et Colette, ont cultivé cet écart. Jules Renard a été l’observateur quotidien d’une ruralité toute proche, Colette a évoqué, sur le mode du souvenir plutôt heureux, cette éducation de plein air.

Ces voyages parcourent un triptyque : la Côte-d’Or, le sombre Morvan, et le Nivernais. La Bourgogne nivernaise est ici centrée sur sa capitale miniature, Clamecy, lieu rollandien, qui a ses hauts et ses bas, dans l’œuvre de Romain Rolland. Haut, en couleurs et saveurs, dans Colas Breugnon, et bas dans les notes de voyages les plus anciennes, avant la mêlée.

L’âge venant, la reconnaissance de ce fils illustre par la petite ville ranime et actualise l’édifice du souvenir. En 1937 Romain Rolland y recherche et y trouve une maison, un toit, il y met pied à terre, à Vézelay.

Avant d’entrer dans le détail de ces visites aux lieux, remarquons que la mobilité de ce temps n’est plus la nôtre : Romain Rolland emprunte des lignes ferroviaires aujourd’hui disparues, il peut, de Dijon à Nevers, traverser le Morvan, ces omnibus s’arrêtent aux « stations ». Et hors de ces rails, il prend une « auto », conduite par un « chauffeur ». À l’étape, il suit les recommandations du Touring Club de France, car sa santé fragile exige un confort minimum. Nous reviendrons sur ses observations gourmandes qui nuancent l’image d’un ascète de stricte observance.

En 1913, Romain Rolland revient dans la ville de sa naissance. Il a quarante-six ans, et ce retour, après plus de vingt ans d’absence, est un intermède qui s’inscrit dans une suite de voyages en Italie, en Allemagne, de séjours au bord du lac Léman. Cette séquence, qui passe par Dijon, Autun, Saulieu, Château-Chinon, Lormes, Avallon – « 5 heures de chemin de fer » –et Vézelay, et qui s’achève à Clamecy, est un voyage d’automne un peu chagrin. Il est séparé d’Olga, son amie du moment, la sévérité du Morvan, les plateaux et les buttes, même Vézelay, ne le consolent pas : « De ce pays (je le sens) je ne suis pas ! ». Au premier abord, tout est petit à Clamecy. Une longue marche de reconnaissance dans et autour de la « Bruges morvandelle » (pour préparer Colas Breugnon) lui fait cependant retrouver « la ville des beaux reflets. Tout se mire dans l’eau, de quelque côté qu’on vienne : la ville, les champs, les collines, les images, la lumière. Ces rivières lentes et opaques sont de merveilleux miroirs ». Colas a trouvé son site !

Au printemps 1919, la seconde séquence est une épreuve. L’agonie puis la mort de sa mère le ramènent à Clamecy. Son engagement pacifiste le fait accueillir comme un « pseudo proscrit », la gloire du prix Nobel et la publication de Colas Breugnon ne le réconcilient pas avec la ville, ou du moins ses notables. Seule consolation, toute relative, de « vieilles gens du peuple » clamecycois assistent à la cérémonie et accompagnent le cercueil au cimetière : « ce sont de bonnes vieilles façons antiques et rustiques ». Cette séparation douloureuse fera, pour partie, des voyages suivants, des pèlerinages.

Au printemps 1928, Romain Rolland, de Dijon à Nevers, traverse la Bourgogne, cette diagonale lui permet de mesurer au moins sa notoriété « provinciale ». Il est accueilli, guidé par une figure à la fois éminente et familière de la Bourgogne de l’entre-deux guerres, Gaston Roupnel. Gaston Roupnel est alors un professeur, historien, écrivain, essayiste, salué et reconnu pour ses talents multiples par l’exigeant Lucien Febvre. Il habite à Gevrey-Chambertin, il y possède des vignes, et l’étape qu’y fait Romain Rolland est pleine de saveurs et de savoirs : Romain Rolland apprend de Gaston Roupnel la recette des faussaires en bourgogne ! Des annexes attestent de cette amitié profonde. Au musée de Dijon, il est initié par un jeune conservateur aux techniques des peintres bourguignons-flamands.

À Nevers, il rencontre le conservateur des archives départementales, celui de la bibliothèque municipale et le maire, Émile Périn. Il est sensible aux égards qu’il suscite : la faïencerie, à la demande du maire, réalise un plat décoré à Colas Breugnon.

Romain Rolland, Voyages en Bourgogne (1913-1937)

Romain Rolland, en 1921

Clamecy, peu à peu, reconnaît ce fils prodigue. Il le constate quand il y séjourne en juin 1929 pour le dixième anniversaire du décès de sa mère. Pour son soixantième anniversaire, en 1926, la Société scientifique et artistique de Clamecy, fondée par son grand-père maternel, Edme Courot, le sollicite. Il décline l’invitation mais confie à L’Écho de Clamecy « qu’il aime profondément sa petite patrie ». Parole publique qui dénote une évolution sensible depuis les écrits privés antérieurs. Il adressera à Stefan Zweig la brochure que la Société scientifique a consacrée à cette occasion à son œuvre. Des bords de l’Yonne à ceux du Danube…

Le séjour de 1929 lui permet de constater les métamorphoses de cette ville qu’il trouvait « à moitié morte » en 1919. Le bois n’y flotte plus vers Paris, il est transformé sur place en produits chimiques, la ville est devenue industrielle et ouvrière. Une église en béton armée remplace l’ancienne, au faubourg de Bethléem. Il repart troublé : « Je fuis en auto. Je ferme les yeux, pour n’emporter du petit pays qu’au-dessus d’une tombe, les chants des alouettes ».

La mort de son père, en juin 1931, le ramène à cette tombe. Ces obsèques sont familiales mais il prend soin de noter que « toutes les autorités du pays » sont présentes. Le temps de la réconciliation approche…

L’engagement politique de Romain Rolland dans les années 1930 l’éloigne de son petit pays et de ses événements, mais son mariage avec Marie Koudacheva l’incite à lui faire connaître ces lieux. La conjoncture politique du Front populaire, dont il est une figure tutélaire, la célébration de ses soixante-dix ans, que la municipalité de gauche de Clamecy veut marquer, le conduisent à revenir en août 1936 en Bourgogne et à Clamecy. Le circuit du couple Rolland passe par les hauts lieux de la Bourgogne et du Nivernais : musées, églises, belvédères. Ces liaisons en auto permettent à Romain Rolland de présenter à son épouse ses paysages d’enfance. Mais, dès l’arrivée à Clamecy, le programme célèbre le grand homme, la ville a donné son nom à la rue de sa maison natale : « On échange des discours, on lampe le vin d’honneur ». Cette sociabilité populaire réjouit et fatigue. À Nevers, avant de rentrer à Dijon, les rendez-vous obligés laissent à peine le temps d’entrevoir la Loire. Ce mois d’août est une tournée un peu précipitée. L’audience politique de Romain Rolland importune la neutralité relative de la Suisse dans cette Europe sous tension, le couple décide de revenir en France et au pays.

À l’été 1937, la Bourgogne devient, du pied à terre qu’elle était, une terre de recherche immobilière. Dans cette prospection, les Rolland sont attentifs aux attributs des lieux, aux voisinages et aux paysages, ces critères se mêlent au confort attendu. Les pages du Journal de Romain Rolland détaillent de façon plaisante ces tribulations entre Loire et Morvan, qui sortent des chemins les plus battus. Romain Rolland y découvre, ou retrouve, des lieux divers (l’abbaye de la Pierre- qui-Vire). Enfin, le 5 août, le cousin notaire de Clamecy leur signale une maison à Vézelay. La visite les enchante mais « dommage que ce soit si cher ! ». Dans la mêlée du marché, Rolland, conseillé par des amis, finit par acquérir cette maison, qui l’abritera jusqu’à son décès et où il tiendra son précieux Journal.

Le subtil montage réalisé par Bernard Duchatelet permet au lecteur de suivre Romain Rolland observateur sensible aux lieux et aux liens qu’il établit avec ceux-ci. Cette Bourgogne connue et revisitée est aussi une province de reconnaissance, et ce fils, rétif puis retrouvé, n’est pas indifférent aux hommages qui, peu à peu, s’y lèvent.

L’intellectuel européen, l’ami de Stefan Zweig, le correspondant de Freud, le complice de Gandhi et de Tagore se découvre une petite patrie. Il retisse, parfois difficilement, son lien au site, aux lieux de ce site : bords de rivières, ponts, chemins de traverse, église et collégiale, belvédère, cimetière enfin où ses proches sont retournés à la terre.

Dans cette Bourgogne nivernaise il apprécie les lieux de culture, patrimoniaux, il goûte les panoramas, mais il a une dilection particulière pour les eaux vives ou plus lentes. Ces eaux, Romain Rolland les rassemble, comme il retrouve à Clamecy leur confluence.

Mais cela, on le savait déjà. Ce que ces pages nous révèlent, c’est un Romain Rolland appréciant les vins : blancs (pouilly chablis), rouges (corton et chambertin). Il ne les déguste pas secs, son Journal , dans les étapes dijonnaise, neversoises et clamecycoises, retient les plats classiques et attendus en Bourgogne. Mais, sur la nappe, il nous révèle aussi des curiosités comme le pâté « Cul d’houtte » (voir note 1, page 20). On mesure alors ce que seront pour ce gourmet raisonnable les restrictions de l’Occupation que mentionne son Journal de Vézelay.

Un siècle plus tard, Clamecy a conservé sa topographie bien identifiée par Rolland, ses rues et ses rivières conservent les charmes de leurs imprévus et de leurs reflets ; lycée et musée sont « Romain Rolland ». L’ensemble vaut mieux qu’un détour, un séjour dans le volet nivernais d’un voyage en Bourgogne. Les photos de Martine Liégeois plaident pour celui-ci. Mais laissons Romain Rolland au-dessus de la mêlée du marketing territorial !

Jean-Louis Tissier

Tous les articles du numéro 73 d’En attendant Nadeau