La parole adverse

Sous les dehors d’une critique farcesque et cruelle des milieux littéraires, Les querelleurs de France Théoret est un récit radical et exigeant dans lequel une romancière et essayiste extrêmement connue au Canada et trop peu visible en France questionne nos rapports au pouvoir, au langage et à la réalité.


France Théoret, Les querelleurs. La Peuplade, 152 p., 18 €


L’argument est fort simple : un éditeur, excellent homme d’affaires, demande à un écrivain, célébré pour un unique roman, Le batailleur, paru il y a vingt-cinq ans, de le republier dans une collection de poche, lui laissant la possibilité d’en reprendre l’écriture. L’écrivain accepte et donne une nouvelle version, révisée comme on dit, qui est rapidement commercialisée. Puis il se rétracte et engage un procès pour en empêcher la diffusion, car cette version dénaturerait son travail artistique et lui porterait préjudice. S’ensuit un procès entre les deux hommes, accompagnés de leurs avocats respectifs, une procédure qui dure des années.

France Théoret dissèque cette situation, distribue les rôles, circule entre les points de vue de quatre protagonistes qui se scindent en deux duos que tout oppose. L’éditeur puissant et méthodique, l’écrivain atrabilaire et hésitant, la raison et l’émotion, l’avocat précis d’un cabinet prestigieux et le plaideur trop lyrique un peu vieillot… On pourrait poursuivre à l’envi cette sorte de chorégraphie littéraire qui ne manque pas de sel et se joue de toutes sortes de clichés bien ancrés et de figures archétypiques. Le style est acéré, resserré, impitoyable. Il n’y a pas d’effets de manche, tout est précis, assez neutre, descriptif. Le roman obéit à une dramaturgie judiciaire, on y suit les actes procéduraux, on y examine les positions et les réflexions qui les accompagnent. On passe d’un point de vue à l’autre, on endosse une identité puis l’autre mais, paradoxalement, avec un détachement extrême.

Car il ne faut surtout pas s’identifier ou prendre parti. Ce serait une erreur et tout est fait pour maintenir le lecteur à l’extérieur, induire sa lucidité. Une lucidité nécessaire pour penser les enjeux d’un récit qui dépasse largement la querelle éditoriale et la satire d’un milieu. Certes, on peut y lire les enjeux de pouvoir qui agitent le microcosme de l’édition québécoise, encore plus restreint que chez nous, les mêmes jeux de dupes, les mêmes hypocrisies et les mêmes enjeux d’argent. Le roman, très bien troussé quant à cet aspect, s’en amuse, s’en divertit en quelque sorte. Mais ce n’est pas le cœur de l’affaire, loin de là !

Les querelleurs évoque la nature même des rapports que fait naître la littérature, la manière dont nous nous représentons les enjeux artistiques et intellectuels. On s’interroge en effet beaucoup en lisant les arguties conflictuelles de ces deux protagonistes mégalomanes qui confinent à des figures abstraites. Qu’est-ce qu’une œuvre, qu’est-ce que l’achèvement, qu’est-ce qu’un auteur, qu’est-ce qu’une interprétation ? Comment considérer différentes versions d’un texte, quel est le statut même de la forme écrite ? Questions presque abyssales pour quiconque lit ou écrit. Les querelleurs débattent, se violentent sur le plan de l’idée, de l’argument, du symbole tout autant que du droit.

France Théoret, Les querelleurs

France Théoret © Valérie Nyes

La discursivité juridique n’est qu’un écran, une dramaturgie. Tout se joue ailleurs, dans un dépassement de l’évidence – et Théoret écrit dans une forme de repli du texte, obligeant le lecteur à un effort de pensée conceptuelle. Tout ici est affaire de pouvoir, de domination, de légitimité. Toutes les frustrations s’y cristallisent. Celles de l’écrivain qui n’écrit plus, qui vit à travers une œuvre qui n’existe que dans son historicité, comme un astre à demi mort et qui ne veut que prolonger une gloire qui n’a plus vraiment de sens. Celles de l’éditeur, archétype suprême du lecteur, qui duplique les œuvres de son propre discours et s’invente une créativité fantasmée et irréelle. Mais plus encore, à un niveau plus avancé encore, le roman devient l’espace dans lequel se pensent les rapports du pouvoir et du langage. Il met en scène les efforts désespérés d’êtres qui ne peuvent exister que dans la prolongation de leur discours, toujours plus refermés sur eux-mêmes.

Les deux personnages se dépassent. Ils deviennent deux blocs de discours, de représentations qui se font face, inconciliables. Il faut imposer un point de vue qui légitime à la fois une position sociale et intellectuelle et jusqu’à l’existence complète d’êtres tout entiers projetés. Les deux adversaires sont comme deux surfaces lisses qui réfléchissent la parole de l’autre, étrangères. Ils sont de pures figures de l’exclusion. Ils imposent leurs vues, c’est tout. La forme du débat juridique et toutes les digressions qui en découlent apparaissent comme la part plus achevée d’un discours totalitaire qui nie l’altérité. On n’y échange rien, on soliloque en parallèle, sûr de son bon droit et de sa légitimité. Les discours ne font plus que se juxtaposer, sans fin, absurdement. Totalement autonomes.

Les querelleurs est un roman radical. Probablement le plus impitoyable de cette rentrée. Théoret ne fait pas de concessions, aucunement, jamais. Elle déploie une pensée complexe par le biais d’une description précise et neutre qui ouvre à des idées qui ne se démontrent pas. Et on pense souvent à Beckett ou à Sarraute, tant la distribution du texte apparaît précise et signifiante. Théoret ne tient pas de grand discours, ne dénonce pas, ne vitupère ni ne s’indigne pour le principe. Le livre décrit quelque chose, précisément, laissant se déployer les effets d’une situation. On pourra en faire une lecture féministe qui met en scène la parole dominatrice et prédatrice de l’homme y inscrivant son pouvoir. C’est une lecture valide mais dévitalisante car elle semblerait restreindre le champ d’une réflexion bien plus large sur le discours et le pouvoir, sur la façon dont la parole s’impose à la réalité.

Car cette auteure de plus de douze romans, de recueils poétiques comme Bloody Mary ou Nécessairement putain au tournant des années quatre-vingt, exerce une influence majeure au Québec, se confrontant à des enjeux politiques, les intégrant à une démarche formelle très forte. Le lecteur français pourra lire son dernier livre qui paraît exemplaire de la manière dont la littérature intervient dans le champ de la pensée et du politique. Figure majeure au Québec pour son engagement et sa participation à l’élaboration d’une littérature qui s’inscrit dans le mouvement féministe. On peut se demander comment une œuvre aussi riche demeure en France d’une quasi-invisibilité. Est-ce pour des raisons strictement éditoriales ? Ou plutôt pour des raisons plus complexes de domination dans une même aire linguistique, d’une certaine autarcie d’un univers culturel et intellectuel ? Le travail nettement plus engagé en France d’éditeurs indépendants comme Lux ou ici La Peuplade nous permet d’avoir accès à une œuvre d’une grande densité, qui nous rappelle avec une certaine brutalité implacable que tout n’est qu’image, qu’utilisation de la parole pour s’imposer, coûte que coûte, dans une forme d’absolue négation de l’autre. Jusqu’à l’abolition de la possibilité du discours de l’autre.

France Théoret semble n’écrire qu’à travers le filtre d’une pure négativité, contre quelque chose, en en admettant la violence effroyable et stérile. Son livre, au-delà d’une farce comique où tout confine au grotesque et fait rire jaune, exprime le doute d’un écrivain pour un langage qui ne supporte que sa performativité et oublie sa capacité fondatrice d’accueil. La parole n’est plus l’autre, n’organise plus implicitement un lien, elle n’est plus qu’une stratégie violente qui nie l’autre, le détruit, et conforte une image fausse et illusoire de soi-même. C’est un peu déprimant, certes, mais on en trouve tant d’exemples dès qu’on ouvre un journal, qu’on allume un écran ou qu’on écoute une conversation au hasard, qu’il faut bien reconnaître que c’est assez vrai, malheureusement.

Hugo Pradelle

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