Poésie du monde (5) : en Russie avec Igor Lazounine

Poésie du monde : Gérard Noiret part en voyage sur les traces de poètes du monde, du Mexique à la Russie en passant par la Serbie, l’Allemagne et l’Espagne. 5e épisode en Russie, avec Igor Lazounine, dont nous publions également des inédits.

Bien que son développement soit fortement entravé par les autres types d’expression artistique, au vu du nombre de ses adeptes la littérature n’a aucune intention de disparaitre. Au moins dans la Fédération de Russie. Si l’Union soviétique était le « pays qui lisait le plus » (d’après ses propres estimations, mais peut-être bien objectivement), la Russie moderne peut, elle, s’appeler le pays qui écrit le plus.

L’absence de prescriptions rédactionnelles et artistiques, ces « horribles » reliquats du passé soviétique, l’oblitération de la censure (je fais référence à sa fonction utile : permettre à l’auteur de ne pas tomber dans la déchéance de la vulgarité et de la banalité) et le développement d’internet qui a rendu accessible à une audience de masse la lecture de n’importe quelle œuvre, ont conduit à prendre la plume même ceux qui ont du mal à distinguer un vocable littéraire d’un mot écrit sur une palissade. En poésie, la situation se présente dans toute son horreur. Jeunes et vieux, tous se sont mis à faire des vers. La graphomanie a inondé internet, et si vous faites partie des milieux littéraires vous subissez sans répit une multitude d’opuscules auto-publiés de toutes sortes. Si jadis la mamie bienveillante économisait sur sa petite pension de quoi acheter des baskets à son petit-fils, maintenant elle publie avec cet argent son recueil de poèmes, qui autrefois n’aurait franchi le seuil d’aucune maison d’édition. C’est la même chose pour les jeunes. Sans passer par aucune éducation poétique, loin de là, ils créent leurs associations littéraires et divulguent, pour être honnête, des gouts littéraires insupportables sous prétexte d’approches et de tendances nouvelles.

Le lecteur moderne a beaucoup de mal à se frayer, au travers d’amoncellements de pacotille et de la vase épaisse des effusions d’âmes semi-conscientes, un chemin vers l’art véritable. Le prestige de la poésie elle-même en souffre grandement. Le lecteur consciencieux fait la fine bouche s’agissant des auteurs modernes, et considère, non sans raison, qu’il n’y a pas de bons poètes contemporains. Pourtant, ils existent, et ne sont pas si rares ; il est seulement las de les traquer et de les dénicher dans la mélasse insondable d’un dilettantisme inconsistant. Même les grandes institutions artistiques, telles que l’Union des Écrivains de Russie, n’ont pu échapper à l’affaiblissement du niveau de la production poétique. De ce fait, et à cause de la permanence de leur vision conservatrice de la poésie, elles ont perdu leur statut d’étalon aussi bien aux yeux de l’État qu’à ceux des amateurs avertis. Même s’il continue de financer les successeurs de l’Union des Écrivains de l’URSS, le gouvernement le fait chichement et à contre-cœur.

De façon générale, la période soviétique de la poésie russe – tout un puissant secteur qui présente le plus grand intérêt – est à tort quasiment occultée. Et comme l’histoire nous l’enseigne si bien : il est peu probable que celui qui ne connait pas son propre passé et ne respecte pas l’héritage reçu laissera un souvenir pérenne à son tour. Finalement, nous sommes dans une situation où, tant que l’auteur ne voudra pas traiter le verbe avec amour et délicatesse, le lecteur se gardera de la poésie, la pensera caduque et dégradée. Quiconque cuisine n’est pas forcément un chef, mais quiconque aime manger n’est pas non plus forcément un gourmet.

En ce moment, nous pouvons observer un curieux phénomène dans le monde poétique : plus il y a de nouveaux auteurs (bons et mauvais), moins il y a de lecteurs. Et cette distanciation de l’audience de masse d’avec la poésie moderne est encore accentuée par le fait que les bons écrivains, ceux qui sont passés par l’école soviétique et ont acquis une vraie maitrise, se refusent à participer à la formation du goût des jeunes talents. Nous avons ainsi une rupture des générations dont sont responsables les anciens comme les plus jeunes. Les uns ne veulent pas transmettre leur expérience de la versification en langue russe, les autres la rejettent en bloc, comme un vestige du système soviétique.

L’opposition que nous constatons implique des gens talentueux qui sont nés et ont vécu dans des réalités sociales différentes. Et finalement c’est la poésie qui en paie le prix. Quand et avec quelle issue cet antagonisme du conservatisme et d’un esprit novateur qui n’a pas encore trouvé sa forme pourra-t-il être résolu ? On voudrait espérer que les personnes peuplant ces deux camps et qui se rongent passionnément la plume dans la recherche de nouvelles formes et de nouveaux sens n’oublieront pas que la création doit uniquement augmenter l’esthétique dissoute dans le quotidien, en épousseter toute graine de tourment et en essuyer toute tache de discorde.

Pour l’instant, avec l’arrivée du nouveau siècle, le chaos s’est établi dans la poésie russe. Mais c’est justement le chaos qui peut générer quelque chose de frais et de nouveau, qui ne serait jamais né de l’ordre et du bon sens. Et il se peut que nous soyons déjà à l’aube d’une nouvelle tendance littéraire qui élèverait l’expression écrite russe d’un nouvel échelon sur la spirale infinie du développement linguistique. C’est de façon tout à fait similaire qu’il y a cent ans, à la croisée du destin des États, sont apparus l’acméisme, le futurisme et l’imagisme.

Et, aujourd’hui même, dans les villes innombrables de mon immense pays vivent les précurseurs d’une expression littéraire nouvelle, encore inconnue du lecteur, qui redonnerait à la poésie russe sa portée et sa grandeur.

Igor Lazounine

Traduit par Mariam Traoré

Dossier coordonné par Gérard Noiret

À la Une du n° 32