Un manuscrit trouvé à Saragosse, un manuscrit trouvé dans une bouteille, un autre encore dans une valise : de nombreuses œuvres naissent de la découverte, vraie ou fictive, d’un livre. Ici, un parchemin en arabe, castillan et latin, puis d’étonnants livres aux feuilles de plomb découverts dans des grottes, inspirent une variation sur l’écriture, la foi, les guerres religieuses, l’exil et la possibilité d’une transmission – par écrit.
On est à la fin du XVIe siècle, pas franchement la plus paisible des époques. L’Andalousie est en plein remue-ménage. On y voit tout en grand. Et quand il n’y a plus de mesure, les peurs, avec l’appétit, grossissent.
Le texte est venu tout seul. Rien n’a été plus excitant que cette drôle d’enquête[1] que j’ai menée à propos de textes fabuleux qu’enfants et chercheurs de trésor ont découverts autrefois, dans le sud de la péninsule espagnole, après la conquête catholique. La première trouvaille, c’est, en 1588, dans l’ancien minaret de la mosquée de Grenade, un parchemin en arabe, castillan et latin. À la suite, à partir de l’an 1595 jusqu’en 1599, ont surgi des grottes du mont Valparaiso, bientôt appelé Sacromonte, des livres gravés sur des feuilles de plomb, en un arabe qu’on dit « de Salomon ». Ces livres racontaient les aventures de Yakub, de la Vierge Mariam, de Cecilio ibn al-Radi ainsi que de Tesifón ibn al-Attar, un de ses compagnons.
Les trouvailles mettent tout le monde en panique et en joie, les deux en même temps. L’église de Grenade, le roi Felipe II et l’Inquisition veulent à tout prix y voir la preuve de l’ancienneté du christianisme en Espagne. Les arabophones, encore présents sur la péninsule et dont l’expertise est soudain réclamée à cor et à cri par les pouvoirs, y lisent des textes musulmans.
1492. Les voiliers vont, les caravelles volent de l’autre côté de l’océan, faisant mine de découvrir des mondes, qu’on appelle nouveaux. Cependant, il faut prouver, sur la péninsule espagnole, qu’on est d’ici depuis des générations et des générations. D’ici ne veut rien dire, alors il faut compter et compter, toujours plus, mettons jusqu’à huit générations. Et prouver le genre de liens qui nous attachent, de parent en parent, non seulement à la terre, qui ne suffit pas, mais au ciel. On compte, on compte et on projette des folies. Les juifs ont été expulsés de la péninsule après 1492. Ce sera le tour des musulmans, qui ont perdu peu à peu, de 1492 à 1609, le droit de l’être. Même convertis, ils seront chassés. On s’est demandé qu’en faire et il a été proposé tout un tas de choses : castration, massacre collectif.

Au bout du compte, de 1609 à 1614, on déporte.
Et si, précédant de peu l’exil définitif de toute une population hors de la péninsule Ibérique, nos textes, écrits en arabe, issus du minaret de l’ancienne mosquée et des grottes sacrées, avaient une mission politique ?
Plus on compte sur les ailes (on a changé les caravelles contre l’IA générative et les fusées X de l’espace), plus on craint, en douce, la fin. Plus on la craint la fin, plus on la choisit : on monte des murs et on fait l’éloge du sang et de la souche – peu importe que cette dernière fasse trébucher jusqu’à ses partisans. Pour résister aux murs, au sang, aux vieilles racines des arbres morts, des personnages un peu fous racontaient des histoires à Grenade, dans le siècle que j’avais choisi, ils les mettaient en scène.
J’écris ceci le 12 juin 2026. L’Union européenne a adopté un texte appelé Pacte européen sur l’asile et la migration. Le Parlement européen sait que le monde est immense et entend le contrôler au moment où il contrôle moins que jamais.
Les pays de l’UE avaient deux ans, jusqu’aujourd’hui, pour adapter à leurs codes nationaux les grandes lignes du texte européen. 12 juin 2026, il entre en vigueur. Il est question de triage, aux frontières, des voyageurs qui ont survécu à l’océan ou à la mer. Il est question d’empêcher leur demande d’asile et d’enfermer, sans délit et longuement, dans les hot-spot de l’espace Schengen, ceux dont on nie qu’ils sont entrés dans l’espace Schengen.
On se raccroche à une fiction, on l’appelle fiction de non-entrée sur le territoire européen. Ceux qui sont là ne sont pas là. Cette fiction permet, sans autre forme de procès, leur déportation, ou même leur disparition. Ça, c’est pour le pouvoir mortifère des fictions.
On est partis de Guinée, de toujours plus loin, sur des bateaux de bois, jusqu’aux îles Canaries, évitant du moins, si ce n’est la mort et l’oubli dans l’océan, les empêchements au départ de la Gambie, du Sénégal, de la Mauritanie et du Maroc – tous pays qui ont signé des accords avec l’Europe et l’Espagne. Au même moment, les garde-côtes tunisiens, payés eux aussi par l’argent européen, arrêtent les bateaux au départ de Sfax et très souvent, alors que l’obsession des blocages a excité une négrophobie toujours prête, partout, à s’enflammer, ils vendent jeunes hommes et jeunes femmes, enfants aussi, aux milices libyennes qui, dans le meilleur des cas, demanderont des rançons aux familles. De tous côtés, on se paie sur le dos de celui qui s’est levé un jour et a pris la route. Les garde-côtes tunisiens envoient certains autres de leurs prisonniers au désert, entre la Tunisie et l’Algérie, sans chaussures – pure cruauté. 50 degrés. Les vidéos nous parviennent, enregistrées dans les clouds. Les agonies sont longues.
Pas de départs, pas de retours et journées mortes, comme on dit quand les Tunisiens annoncent les exactions. Que personne ne sorte. Tout le monde se terre, disparaît.
Avec le présent, je ne pouvais plus. Les mots ne sortaient pas. Ce massacre de masse était complètement muet.
Je me suis lancée, avec une sorte de voix retrouvée, dans l’histoire du seizième siècle : la catastrophe était annoncée et mes drôles de personnages inventaient une fiction. Libératrice, celle-là. Une qui pouvait transformer l’ordre des choses. On liait les communautés à la terre et au ciel ? On ferait en sorte que la terre et le ciel aient à voir là dedans. Oui, les musulmans étaient, de dieu unique, depuis toujours, habitants et héritiers de cette terre où marche la lumière. Oui, les premiers habitants d’Andalousie, au Ier siècle de l’ère chrétienne, parlaient arabe. Oui, on jouerait, par le récit et les livres trésor surgis des monts et des grottes, un rôle politique. On ne pourrait pas nous chasser.
Dans mon histoire des plombs de Grenade, on trouve des enfants, de belles dames, des médecins traducteurs, des linguistes, un archevêque obstiné, un minaret, un parchemin, la ville de Grenade sous l’ombre de l’Alhambra, le fleuve à sec, des chercheurs d’or, des monts sacrés, de l’enthousiasme, un peu de latin, des centaines de tablettes de plomb gravées.
Malgré leur échec ou avant qu’ils n’échouent, les livres de plomb de Grenade m’avaient intéressée pour la joie folle dont ils faisaient preuve : ils ouvraient l’histoire et fuyaient à tout prix les souches sur lesquelles on trébuche quand elles sont à nu. Ces livres écrits en arabe de 1588 à 1599 et datés du Ier siècle de l’ère chrétienne, voyant venir le désastre contemporain, tentaient de le détourner. Ils allumaient une étincelle d’espérance, mêlant passé et présent.
À son tour, que faire d’autre ?
[1] J’évoque ici un livre en cours d’écriture, intitulé pour l’instant Les plombs de Grenade. Ou encore Les livres de plomb. Ou encore Les livres du Sacromonte.
