La bibliothèque

Tout commence par un exemplaire des Exercices de style de Raymond Queneau. D’emblée, il fallait se méfier, ce livre répète 99 fois la même histoire. Un premier achat provoque un très étrange projet de double bibliothèque. Comme dans le cas de collections frénétiques et exhaustives, la toute dernière pièce manquante est la pierre d’achoppement. À moins qu’elle ne soit la clé de voûte.


J’ai acheté une maison dans un vallon. J’y ai fait construire, par un menuisier, des étagères. Je me suis fait envoyer mes cartons de livres. J’ai enfin une bibliothèque digne de ce nom. Je suis vieux et content.

À la librairie, j’achète Exercices de style de Raymond Queneau. L’édition de poche, avec des dessins maladroits d’un autobus sur la couverture. Quand je veux ranger le livre dans ma bibliothèque, je constate que je possède déjà un exemplaire.

Illico, je décide de doubler tous les autres livres sur mes étagères.

Comment ça, doubler ?

Eh ben, racheter.

Les étagères sont profondes. Je peux faire tenir un deuxième exemplaire identique à chaque volume devant l’original, le cachant. En tirant un livre, on verra le même dos apparaître au fond.

Ça sera rigolo.

J’ai Le rouge et le noir de Stendhal, un livre de poche Gallimard. Je me rends dans une bouquinerie près de la gare. À la place du vieux barbu que je connais, je suis servi par un jeune bigleux qui me propose La chartreuse de Parme.

À vaincre sans péril, on triomphe sans gloire.

De retour à la maison, je compte mes livres. 457. Organisés alphabétiquement selon les auteurs, de Fantômas d’Allan et Souvestre à Trois maîtres de Stefan Zweig.

La bibliothèque du Congrès à Washington possède 38 millions de livres dans toutes les langues. Umberto Eco avait eu 36 500 livres dans sa maison. Michael Jackson, 10 000. Goethe, 5 400 titres en 7 250 volumes. Fabri de Peiresc, 5 000.

Ça ne veux rien dire.

La bibliothèque Livre 2026
Livres infinis © CC BY 2.0/fdecomite/Flickr

Je trouve Le rouge et le noir édité chez Gallimard à la grande librairie d’occasion près du port. Dans la foulée, j’emporte trois livres de Cendrars, Don Quichotte I et II, Les trois mousquetaires, Cent ans de solitude, beaucoup de Flaubert, toute la Recherche.

C’est un début.

De la fenêtre du TGV, je regarde le paysage défiler, les maisons, usines et montagnes apparaître et glisser en arrière, les voitures rouler sur l’autoroute. J’emporte une longue liste de livres et une valise vide. À Paris, je prends un hôtel près de la gare. Je bois un flacon de whisky du minibar. Dehors brillent les lumières de la ville.

La librairie d’occasion est un labyrinthe. J’en sors chargé de sacs en plastique remplis de bouquins. Je soupe d’une escalope et j’y retourne. Trois livres restent introuvables : Miso-Soup de Ryo Murakami, La montagne magique de Thomas Mann, Les Bostoniennes de Henry James. Le soir, en trainant ma lourde valise vers la gare, je me dis que je suis ridicule. Mais que le ridicule ne tue pas. De retour à la maison, je fais la liste de mes livres en allemand. Je lis couramment la langue de Goethe et de Göbbels. Je réserve un billet de train pour Berlin, quatorze heures de voyage, trois changements. L’avion me fait peur et horreur.

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Le paysage défile. Jardins ouvriers, chaises en plastique vides. Végétation dépeignée. Nuages solides, promesses de batailles. La morne plaine bordée de collines. Des usines abandonnées. Des hangars métalliques. J’arrive à la gare de la nouvelle capitale. Dans la rue, je mange une saucisse. Allongé sur mon lit d’hôtel, je bois une bouteille de gin du minibar. On ne peut pas ouvrir la fenêtre.

La plus grande librairie de la ville vend, sur trois étages, des jeux électroniques, des DVD, des CD, des livres de cuisine, des guides de voyage, des carnets Moleskine, des romans fantasy, des thrillers en anglais. J’en profite pour racheter les douze polars de Lee Child que j’ai dans ma bibliothèque.

Dans la section « Romane », je trouve  Der Mann ohne Eigenschaften de Musil et les quatre tomes du Das Totenschiff de Hans Henny Jahn, les poèmes d’amour de Brecht, Der Prozess de Kafka, mais je ne trouve pas les six tomes de l’œuvre de Goethe, éditée en 1901 en 24 tomes, reliée en carton, chez Max Hesse’s Verlag Leipzig. Je m’arrête chez un antiquaire. L’homme rit, empile vingt-quatre livres sur son comptoir. Non, on ne peut pas choisir dans le lot. Non, il ne prend pas la carte bancaire. Je jette les dix-huit tomes superflus dans une benne à ordures.

Bilan. En trois mois, j’ai réussi à doubler environ 200 livres et j’ai dépensé 3 000 euros. J’ai doublé Histoire de Juliette de Sade, Indigo de Clemens J. Setz, Ici sont les lions de Jean-Roch Siebauer, Le cousin Bazilio d’Eça de Queiroz, Locus solus de Raymond Roussel, La disparition de Georges Perec, Bel ami de Guy de Maupassant, Feu pâle de Vladimir Nabokov, Faillir être flingué de Céline Minard, Bartleby le scribe de Hermann Melville.

Je me rends à l’évidence.

Je dois aller sur Internet.

Je passe la journée à faire des recherches. Je commande Le désert de Pierre Loti, Calman-Lévy 1895, pour 40 euros. Bouvard et Pécuchet de Flaubert, Edition du Centenaire 1930, pour 80 euros. 340 euros sont demandés pour Museo de Naples, Idolatria de los organes sexuales, Lopez del Arco-editor 1905.

Moyennant 4 000 euros, en six semaines et cent colis, tout sera terminé.

Je décide de reprendre la cigarette. Je vais chez le buraliste, où je suis servi par une jeune femme aux cheveux bleus. Je me souviens de ma marque de cigarettes préférée : Fortuna light. Fortune légère.

Des colis arrivent tous les jours. Il me reste une cinquantaine de livres à doubler ; j’envisage un retour à la vie normale vers le mois de novembre. Un des livres que j’ai gardés pour la fin est un livre pour enfants, de format carré, constitué de douze doubles pages en carton épais et plastifié. Le héros est un cochon, affublé d’un haut-de-forme, qui rencontre un tigre, un buffle, un rat, un singe, un coq. Le texte est écrit en caractères chinois. Je suis perplexe. Je ne me rappelle pas l’avoir acheté. Le cochon sur la couverture sourit d’un air narquois.

Je contacte une ancienne collègue sinophile. On se retrouve dans un café du centre. Rousse, elle porte des lunettes à écailles. Elle déchiffre L’histoire du cochon qui aimait dormir. Elle ne croit pas que l’on puisse commander un exemplaire sur internet. Elle promet d’essayer.

Je reçois mes derniers colis. Je double Le parrain de Mario Puzzo ; Grand Faenas du XXe siècle d’Ignacio de Cossio ; On the road de Jack Kerouac ; Dispatches de Michael Herr ; Anna Karénine de Léon Tolstoï. La bibliothèque est pleine comme un œuf. Je glisse Stefan Wul’s Rayons pour Sidar devant Stefan Wul’s Rayons pour Sidar.

C’est terminé.

Il manque le livre chinois.

Debout devant les étagères, je me gratte la barbe. J’appelle la rousse. Personne ne décroche. Je n’ai pas l’argent nécessaire pour chercher une copie de L’histoire du cochon qui aimait dormir en Chine. Je suis pauvre. Je me frotte la nuque. Je descends au port. Sur l’eau tanguent des voiliers. J’abandonne le stupide livre sur un banc. Autour de moi, les gens achètent des huitres, du jambonneau, du shampoing, des pommes, au petit marché installé sur le quai.

La terrasse du bar est au soleil. Je commande une bière.

Peut-être un feu va-t-il ravager les collines et brûler ma maison.

Ça m’arrangerait.

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