Pendant des années, il couvre les murs de lettres, de symboles et de signes étranges. Son cas a inspiré de nombreux romans – écrits, eux, sur des feuilles de papier. Il a inspiré aussi les notes qui suivent.
Il y a environ dix ans, je suis entré dans une maison voisine de la mienne et j’y ai découvert des inscriptions sur une paroi :
Pour la retâppe pour l’hôlocoste Pour la boule Et le ballon…
Tapis rouge accouchee…
Gaz dans la nuit Gaz blanc…
Avorté vommissements volcan savon..
9 petits cochons…
Tout un journal pariétal, celui de Rosalie Pédeuboy, qui, pendant huit années, de 1960 à 1968, a écrit à la mine de plomb sur le mur de sa chambre. J’en ai fait un roman, De la fabrication des fantômes.
Cinq ans plus tard, je découvre par hasard un autre journal pariétal d’une tout autre dimension, celui de Fernando Nannetti. Enfermé dans un hôpital psychiatrique à Volterra, en Italie, il a gravé, sur le mur d’enceinte de la cour où, une heure par jour, il avait le droit de se dégourdir les jambes, avec l’ardillon de la boucle de son ceinturon, un curieux texte.
Rosalie et Fernando sont morts. Leurs « ouvrages » – appelons-les ainsi faute de mieux – ont tous deux disparu : l’enduit sur lequel Rosalie a écrit, désormais enfoui sous des plaques de plâtre, est voué à s’effacer ; l’hôpital de Volterra, fermé depuis cinquante ans, tombe en ruine, il reste encore plusieurs inscriptions de Fernando, mais pour combien de temps ? Ce sont, comme tant d’autres, des textes-spectres.
Entre les deux murs, des échos : le goût des listes, des dates, les fulgurances poétiques, un certain chaos, empilements, courbes, vagues, boustrophédon, erreurs d’orthographe, graphie hermétique. Ce sont des œuvres atypiques, pénibles à lire.
À ce stade et tandis que j’en suis aux premières pages de ce nouveau travail, je comprends ce qui me préoccupe dans ces journaux verticaux : le vertige du geste d’écrire. Moins ce qui est inscrit sur le mur – même si ce n’est pas indifférent – que les conditions de création.

L’idée du geste, l’idée de se tenir là, devant la surface ingrate, à tracer des mots. Écrire sur un mur, c’est pénible, c’est fatigant, on doit se pencher, s’accroupir ou se hisser. Dans le cas de Fernando Nannetti, l’épreuve est encore plus dure : Rosalie était seule dans sa chambre ; lui œuvre au milieu de la foule, par-dessus les têtes de ceux qui sont assis sur un banc, il faut demander à ceux qui s’appuient là de se pousser, il faut refouler les curieux, les gêneurs. Parfois il pleut et on ne sort pas dans la cour. Alors il faut attendre.
Le journal de Rosalie. Le journal de Fernando. Deux livres béants. J’emploie béant comme pour une plaie. Dans le cas de Nannetti, la blessure est bruyante, le geste spectaculaire. Le journal de Rosalie représente en quelque sorte une version modeste de l’œuvre de Fernando, alias N.O.F.4. Nannetti Oreste Fernando. Pour le 4, allez savoir. Pour lui, tout est plus. Plus de surface. Plus de mots. Plus de renom aussi, puisque son ouvrage a attiré l’attention des spécialistes de l’art brut, de plusieurs historiens et historiennes de l’art, de romanciers et romancières en langue italienne, espagnole.
Quatre romans au moins. Des auteurices qui, comme moi, ont dû découvrir celui qui se désigne lui-même comme le Colonel Astral grâce à Lucienne Peiry et son Livre de pierre (Lucienne Peiry, Le Livre de pierre, Allia ; photographies de Pier Nello Manoni) ou grâce à Pier Nello Manoni et son saisissant documentaire I Graffiti della mente, et se sont dit qu’il y avait dans cet artiste atypique un sujet de roman. Alors, pourquoi ajouter mon propre roman à la pile ?
Justement à cause de la plaie qui bée, à cause des photographies prises par Pier Nello Manoni, à cause de l’écho.
Il s’agit, une fois encore, de comprendre ce qui se fabrique sur ces parois, d’explorer la béance. C’est pour elle que j’y retourne. Nous écrivons, nous autres, des livres fermés, des livres qu’il faut ouvrir pour voir à l’intérieur. Nannetti dessine des cadres sur un mur, remplit chaque cadre d’une écriture chaotique, de lettres souffrantes et dansantes. On dirait qu’elles bougent, tant il écrit dans tous les sens. Il étale ses pages, que l’on ne tourne pas, à plat, sur soixante-dix mètres linéaires. Il éviscère sa langue. Elle se tortille sur la chaux. Elle avance, fait demi-tour, tournoie, se ramasse, s’étire. Il exhibe des graphiques, des dessins de mangeur de pastasciutta, d’hélicoptère à pieds.
Se trouver face au mur de Nannetti, c’est voir un livre debout et c’est longer les pages. Pour lire le mur, il faut circuler. Le livre devient un espace à arpenter, plus vaste que nous, comme une quatrième dimension de la lecture dans laquelle plonger. Mais voilà. Tandis que nous nous promenons devant ses lignes, nous suivons les pas de N.O.F.4, la même trajectoire et – étant donné la difficulté de déchiffrage – peut-être la même durée. Espace et temps d’écriture, espace et temps de lecture coïncident. Lire, c’est ainsi, plus sans doute que dans n’importe quel livre, faire renaître l’auteur, non seulement sa voix, ses mots, de nos yeux qui parcourent, mais aussi le corps qui écrit, qui se déplace sur les pages trop grandes, qui ne sont pas reliées mais forment comme un livre écartelé tout autour de la cour, celle qui les a fait naître.
Dans De la fabrication des fantômes, c’est cette coïncidence que j’ai voulu questionner, en montrant comment la lecture faisait surgir le geste écrivant, puis le corps qui accomplissait ce geste. J’y ai décrit le passage du livre à son autrice. Avec ce nouveau roman, je peux désormais me passer de ce pas de recul, ne plus décrire comment l’on crée, mais créer directement l’auteur à partir de son labyrinthe de mots, faire surgir du livre vertical qui se tient – virtuellement – debout devant moi le personnage Nannetti et aller à sa rencontre, le temps d’une journée, d’un matin où il ouvre les yeux à une nuit tombée où il les referme.
Note d’intention, donc (nous y voilà) :
Écrire ce livre.
Passer d’un livre à l’autre.
Glisser du livre pariétal de Nannetti à mon propre tapuscrit.
Replier, relier, coucher, refermer la plaie béante du livre vertical, clore peut-être l’œuvre épanouie.
C’est entamé. En absorbant son texte, j’ingère son spectre, dans le même temps où mon écriture vient envahir la sienne, où mon livre vient enfermer le sien qui enfermait la cour, le libérait peut-être, à sa manière : « Come . una . Farfalla . Libera . son . Io . Tutto . il . Mondo . è mio e . Tutti . fo . sognare », écrit Nannetti. Comme . un . papillon . libre . je . suis . Tout . le . monde . est à moi et . tous . je fais . rêver.
Je le sens déjà . Il volète autour de moi . Il m’entraîne dans son sillage . On m’aurait ramené la veille . hier . pour une raison que j’ignore . Parce que la nuit avale tout . avant la grille . avant la route qui monte au pavillon en sinuant dans votre dos . en s’effaçant engloutie mais par quoi . Ce que j’imagine . on aurait passé la grille . les infirmiers tout en blanc . et la grille ou la nuit aurait tout avalé . J’aurais sans doute demandé à revoir . tout de
