Exploration des ruines à la lampe de poche 

Marcel Cohen est mort le 31 juillet 2026, à l’âge de 88 ans. Comment mieux lui rendre hommage qu’en s’employant à comprendre les spécificités de sa démarche intellectuelle et de la forme qu’il invente pour raconter l’histoire. Il semble qu’il faille se loger au plus près du texte, de sa réalité, de ses minuscules effets. C’est ainsi que s’impose une œuvre humaniste atypique et majeure qui fait autre chose de l’expérience biographique.


« Je n’ai aucun talent. J’écris avec tant de peine, si lentement. Le hasard me fournit ce dont j’ai besoin. Je suis comme un homme qui trébuche : mon pied heurte quelque chose, je me penche et c’est justement ce qu’il me faut. » 

James Joyce cité par Marcel Cohen

dans Autoportrait en lecteur,

Éric Pesty/Héros-Limite, 2018.

Encore un écrivain admiré, un penseur, qui vient de disparaître. Après Alexander Kluge et Carlo Ginzburg, la mort de Marcel Cohen ce 31 juillet 2026 à Paris date le moment où nous quitte la génération née juste avant la Seconde Guerre mondiale, et qui, tragiquement marquée par elle, a fait de la transmission de l’expérience historique une exigence absolue. Ceux qui ont connu Marcel Cohen, né à Asnières le 9 octobre 1937, s’accordent à dire sa discrétion et sa lucidité ; ceux qui l’ont lu parlent de sa fermeté théorique à l’égard de la fiction et de son attachement aux éclats d’expérience : les faits, les détails, les anecdotes. C’est dire l’importance de son œuvre pour ce que l’on nomme actuellement la non-fiction.  

D’une famille juive séfarade originaire de Turquie, Marcel Cohen doit sa survie à une bizarrerie de l’existence qui se résume à une anecdote : le 14 août 1943, l’enfant de presque six ans, passablement agité, part en promenade au parc Monceau avec sa nounou, Annette. À leur retour, toute la famille a été raflée. Il devient ensuite un enfant caché, comme Georges Perec, avec qui il partage une vocation pour la collecte des traces sans préjuger de leur importance et de leur valeur historique pour la mémoire. « Aucun détail n’est indifférent et chaque voix est une occasion unique de regarder d’un peu plus près, comme on explore une ruine avec une lampe de poche.[1] » Dans Sur la scène intérieure (Gallimard, 2013), Cohen se souvient des membres disparus de sa famille à partir d’un matériau mince et lacunaire, quelques objets et photographies dont il retrace avec pudeur l’histoire factuelle et intime. L’écrivain restitue ainsi une dignité aux victimes et rend compte de la destruction sans blesser son lecteur ni l’inciter au voyeurisme.

Marcel Cohen entretien
Marcel Cohen © Jean-Luc Bertini

De Franz Kafka, Cohen a retenu l’art d’écrire en mode mineur. La littérature n’a rien à voir avec le sensationnel. C’est une affaire de tact. Tout tient dans l’équilibre d’un phrasé qui refuse de verser dans le pathétique. Cohen retient l’émotion comme on retient sa respiration – comme un enfant qui ne voudrait pas être découvert. La charge affective des traces est rendue d’autant plus palpable qu’elle n’est pas dite, seulement montrée. Grâce à l’acuité de son regard, l’écrivain pointe un détail au lecteur, lui indique où il faut regarder pour saisir un éclat de vérité. Cohen rend ainsi justice aux faits, détails et anecdotes.

Ils recèlent des trésors d’humanité : « Voici une anecdote. En 1915, lorsque l’Italie entre en guerre contre l’Autriche-Hongrie, le poète Eugenio Montale est officier dans l’armée italienne. Un jour son régiment fait prisonnier un jeune officier autrichien. On le fouille. Dans ses poches, on trouve un exemplaire de Rilke. Montale s’approche : Rilke ? Dans les poches d’un soldat ? Une conversation s’engage. Les deux hommes parlent poésie, musique, opéra. Et ils découvrent qu’ils ont tout en commun sauf l’uniforme. Quelques jours plus tard, Montale est en permission à Milan. Il a deux places à la Scala et songe au jeune officier ennemi qui aurait tant aimé l’accompagner à l’opéra. Il en fait la demande au commandant du camp de prisonniers. Une demande insensée mais, sa stupeur passée, le commandant a une idée : Je veux bien laisser sortir votre prisonnier, déclare-t-il, mais à une condition : qu’il me donne sa parole d’honneur d’officier qu’il n’en profitera pas pour s’évader. L’officier autrichien a donné sa parole d’honneur. Il a passé sa soirée à la Scala. Après quoi, Montale, le plus simplement du monde, l’a raccompagné à la grille de son camp de prisonniers[2]. » 

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Dans les ouvrages de Cohen, on assiste ainsi à une « révolte des anecdotes[3] », des détails et des faits : révolte contre l’oubli et la hiérarchisation des traces, révolte contre ce qui laisse de côté le mineur, les restes, et ne comprend pas que le plus important gît dans les déchets. Car le plus important pour l’écrivain n’est pas de comprendre le contexte d’une guerre ou d’en savoir les dates ; le plus important est ce qui unit les hommes et les incite à la solidarité. Ainsi de cette autre anecdote : « Dans une récente émission de la chaîne Arte, une survivante expliquait que l’hiver, les appels du matin pouvaient signifier une heure, voire deux heures et plus d’immobilité dans le froid. Les femmes du dernier rang glissaient donc leurs mains sous les aisselles des détenues de l’avant-dernier rang pour en tirer un tout petit peu de chaleur. Les détenues de l’avant-dernier rang en faisaient autant. Dès que le kapo se mettait à marcher pour se réchauffer, les détenues se relayaient dans les rangs les plus exposés au vent pour que chacune ait des chances à peu près égales de se réchauffer un peu. Cependant, ce détail capital n’a pas retenu l’attention de l’interviewer, ni du réalisateur de l’émission. On passa très vite à un autre sujet. »

L’œuvre de Cohen remet en question l’auctoritas de l’écrivain, la sienne comme celle d’autrui. Écrire, c’est collecter, autrement dit c’est se taire pour mieux voir et entendre les autres, saisir l’infra-ordinaire du monde, le détail révélateur. L’écrivain, qui a lu de près Maurice Blanchot, travaille à l’effacement de sa subjectivité dans la langue pour mieux donner à entendre d’autres voix, le murmure imperceptible du monde. Sur la situation de l’écrivain scribe, retranscripteur ou encore factographe, il écrit ceci : « J’en suis venu à me dire […] que le travail de l’écrivain peut aussi consister à écrire le moins possible, voire à ne pas écrire du tout. En d’autres termes, j’en suis venu à me dire que je pouvais me contenter de montrer du doigt et de mettre en forme des « faits » observés autour de moi, ou qui retenaient mon attention dans mes lectures, dans les journaux ou à la télévision. Des sortes de citations, en somme, ou de photographies instantanées, qui ne prétendraient nullement recréer un tout cohérent. Ces textes seraient accompagnés de notes comme dans des ouvrages savants pour signaler mes emprunts et bien prouver qu’il ne s’agit, en aucune façon, de fiction. Pour des livres de ce type, qui me ressemblent, alors même que je donne l’impression d’être si peu présent, le titre n’avait pas besoin d’être cherché très loin. Ils s’appelleraient tout naturellement Faits[4] ».

Pour restituer les fragments collectés, l’écrivain invente des formes qui font l’économie des commentaires. Au lecteur de Cohen échoit la tâche de produire les liens, de deviner les cheminements souterrains qui unissent les détails, les faits et les anecdotes. Plus radicalement encore, dans Autoportrait d’un lecteur de 2018Cohen compulse des citations qui donnent à voir en creux sa silhouette dans la perspective d’une question précise et singulière : qu’est-ce qu’un écrivain ? Au fil des pages où l’on ne trouve aucun commentaire de sa part, la question silencieusement se précise : qu’est-ce qu’un écrivain sinon toutes les voix qui le composent ? L’ouvrage s’inscrit dans le genre bien particulier du « montage littéraire » selon l’expression de Walter Benjamin, auteur important pour l’écrivain, et dont Le Livre des passages, somme de citations sur la naissance du capitalisme et ses effets sur nos manières de lire et de percevoir, a marqué la poétique et la pensée du second XXe siècle.

Avec Benjamin, Cohen ne partage pas seulement une méthode qui doit également aux romantiques allemands et aux surréalistes ; ils ont aussi en commun le désir mélancolique de nous rendre proche ce qui semble à des années-lumière de nous. Pour deviner le menu du banquet à partir des restes jonchant la table, il faut que l’imagination soit la faculté d’être présent à ce que l’on n’a pas vécu. Il faut se faire le témoin d’un passé qui n’est pas le nôtre, non pas en s’y déplaçant fictivement mais en le transportant dans notre présent. Pour y parvenir, il y a les détails, les faits, les anecdotes, qui font de tous les livres de Marcel Cohen des trésors d’humanité. « Alors que les troupes de Napoléon commettaient en Espagne les excès que l’on sait, Goya, lui, sortait la nuit pour aller dessiner sur le vif, dans les terrains vagues, les amoncellements de cadavres. Au jardinier Isidro qui l’accompagnait dans ses expéditions autour de la Quinta del sordo et lui demandait pourquoi il s’acharnait à fixer ces barbaries sur le papier, Goya avait répondu : Pour avoir le goût de dire éternellement aux hommes qu’ils ne soient pas des barbares.[6] » 

(Ce texte doit à une conversation avec Laurent Evrard qui, à maintes reprises, a invité Marcel Cohen à présenter ses ouvrages dans sa librairie à Tours, Le Livre.) 

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[1] et [4] Marcel Cohen, « La sphère de Magdebourg », texte écrit en 2011 en réponse à la question de Cécile Wajsbrot sur « Écrire la catastrophe, témoignage et fiction », titre d’un cycle de conférences tenus à la Maison de la culture yiddish

[2] Marcel Cohen, À des années-lumière, Fario, 2013, p. 7-8 et [6]  p. 68-69.

[3] Friedrich Theodor Vischer, cité par Walter Benjamin dans Paris, capitale du XIXe siècle. Le livre des passages, trad. Jean Lacoste, Cerf, 2000, p. 476.