Emmanuel Ruben construit-il une version cyclable du genre littéraire dit viatique ? Soit un fleuve, un vélo, une condition physique et une culture littéraire… En 2019, Sur la route du Danube était une première et convaincante étape européenne. Elle est aujourd’hui suivie d’une étape française, Sur la route de la Loire, puisque la Loire et ses rives, suivies de l’embouchure à la source, soit 1 000 km en France, sont le sujet fluide et varié de ce récit.
Avant d’enfourcher son cycle, Emmanuel Ruben, dans un Prologue titré « Remonter la Loire, raconter la France », confie au lecteur que son projet était entamé avant le covid. Suspendu par le confinement, il a été relancé et achevé après. Le couple France-Loire peut faire ressurgir des clichés de récit national. Remarquons cependant que ses châteaux n’ont pas connu la démocratique « Petite Reine » et qu’au XXe siècle des écrivains ont rafraîchi le rapport du fleuve et de la littérature qu’il a irriguée. En incipit, Ruben se réfère à Élisée Reclus : « Le fleuve est le pays vivant, agissant, se transformant ». Ainsi, une géographie plutôt libertaire soufflera sur la Ligérie, bassin-versant de la Loire.
Le seul ordre suivi est celui imposé par la nature, de l’aval vers l’amont, de l’estuaire à la source, soit quatre séquences qu’Emmanuel Ruben ouvre par une carte, dédiée, manuscrite, balisée par les lieux des étapes et des références littéraires. La vitalité du fleuve dope le cycliste contemporain, comme elle a agi sur les auteurs invités pour transformer le regard que le lecteur du XXe siècle portera sur la Loire. Le triptyque reclusien est ainsi mis en œuvre.
Œuvres ? Tout au long du Danube, Emmanuel Ruben avait signalé au lecteur la très riche littérature de l’Europe centrale, un cosmopolitisme multi-langues. La Loire est si française et bien classique : la gageure de l’écrivain est de tendre, ici ou là, aux lecteurs des auteurs plus contemporains ou des facettes méconnues d’œuvres majeures.
Contemporain et classique à la fois, Julien Gracq, dont Ruben a détenu la clé de la maison, a été, plus de dix décennies, riverain de la Loire. Ligérien et Armoricain, de Nantes, sa ville, à Saint-Florent-le-Vieil, son fief, Gracq accompagne l’auteur dans la première séquence. La seconde correspond à l’emblématique Val-de-Loire, de l’Anjou à l’Orléanais, de Rabelais à Péguy, en passant par la Touraine balzacienne. Si ce livre n’est pas un guide, de lieu en lieu, prévu ou non, le cycliste savant, voire érudit, actualise ce fil de la Loire. Comme Danièle Sallenave, rencontrée à Savennières, il aime ce fleuve. Il dénonce les atteintes qu’il subit : son annexion par les centrales nucléaires, ou les voisinages cruels comme le sinistre tableau de chasse à Chambord.

Au titre de la poésie contemporaine, il rappelle qu’à Tours dans la rue Traversière Yves Bonnefoy a passé son enfance dans ce qu’il a appelé un quartier de petites maisons pauvres, si peu châteaux. À Saint-Benoît-sur-Loire, Max Jacob avait cru trouver dans la prière un refuge protecteur. « Sur-Loire », l’hydronyme pourrait être associé à Maurice Genevoix-sur-Loire, dont la vallée a apaisé les blessures des tranchées. Emmanuel Ruben le lit comme un précurseur du nature writing… Le secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui avait des liens forts avec le Québec, aurait-il validé cet anglo-américanisme ?
Dans la dernière séquence du trajet, celle de la Loire supérieure, la vallée se rétrécit, se fait gorge, et la pente s’accentue. Le corps se coltine le Massif central tandis que les ressources littéraires se raréfient. Sur ce dernier point, comme dans le Tour un spectateur encourage de la voix un champion qui s’essouffle ; proposons notre aide. Emmanuel Ruben, prosaïque écrit : « Je peux poursuivre ma route en amont de Roanne après avoir dévoré des ravioles dans un restaurant du centre-ville ». La fringale du pédaleur a brouillé la mémoire de l’écrivain. Rappel : ici, le 24 mai 1941, période où les ravioles étaient comptées, Francis Ponge a lancé sa rage de l’expression, son contre-art poétique : « Ainsi, écrivant sur la Loire d’un endroit des berges de ce fleuve, devrai-je y replonger sans cesse mon regard, mon esprit, Chaque fois qu’il aura séché sur une expression, le replonger dans l’eau du fleuve ».
Nous abordons alors les pentes, routes et sentiers où Modestine, l’ânesse de Stevenson, a parfois fait des siennes…C’est l’un des plus beaux noms de pays de France, le Vivarais, dont les eaux se partagent entre le Rhône et la Loire, ici aimable jouvenceau de fleuve qu’il semble absurde d’appeler Loire, a estimé Stevenson. Pourtant, c’est bien elle qui commence au mont Gerbier-de-Jonc, que le marcheur Jacques Lacarrière a, poétiquement, reformulé en mont-Gerbier-de-Songe.
La Ligérie a aussi ses produits de terroir, sa cuisine. Ruben sachant qu’il brûlera ses calories, sollicite poissons, viandes, charcuterie, vins. S’il tempête contre la nucléarisation du fleuve il ne véganise pas son régime. Pourtant, les sables de la Loire, de la mâche nantaise aux cardons du Forez, en passant par les asperges de Sologne, offrent bien le grand et long potager de la France. Ces constats lui permettent, avec les levées-digues séculaires, et le chapelet des barrages, de récuser le slogan qui fait de la Loire « le dernier fleuve sauvage d’Europe ».
L’écrivain-géographe a sollicité Élisée Reclus pour lancer son récit, le lecteur géographe propose, en éch-eau, pour le conclure, ce passage ligérien de Vidal de la Blache : « C’est toujours le fleuve à lit mobile, sorte de grève mouvante qui va des montagnes à la mer. Dans les grandes crues, le fond même du lit s’ébranle. En temps ordinaire chaque remous, chaque tourbillon entraine quelques particules de vase ou de sable. Les grèves elles-mêmes, qui paraissent oubliées par les courants paresseux, se désagrègent et s’égrènent silencieusement au fil des eaux ».
