Carnet du grand fleuve

Sur la route du Danube d’Emmanuel Ruben est le journal d’un voyage à vélo, de l’embouchure à la source du Danube. Une équipée de 3 000 km, menée de l’aval à l’amont, d’Odessa à Fribourg-en-Brisgau, soit une cinquantaine de jours (et de nuits) durant l’été 2016. En 1986, dans le sens du courant, mais avant le lever du rideau de fer, Claudio Magris  avait piloté une croisière majestueuse au fil du grand fleuve. Trente ans après, Emmanuel Ruben et son ami Vlad affrontent les rugosités de la route, les adversités de la pente (« les raidards »), sous des ciels changeants, au plus près des « vies minuscules » des sociétés riveraines.


Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube. Rivages, 608 p., 23 €


L’état des lieux contemporains précède toujours dans ce voyage les rappels historiques, et ce que l’auteur qualifie d’ « extases géographiques ». Celles-ci scandent cette longue diagonale, des steppes quasi-eurasiatiques de la Roumanie aux Mittelgebirge de l’Allemagne, où se nichent les tourbières dont le trop-plein verse, goutte à goutte, son tribut au Danube.

Une question insistante est posée à chaque étape de ce raid : que signifie l’Europe, ici et là, en cette seconde décennie du XXIe siècle ? C’est-à-dire un siècle après l’éclatement des empires qui se partageaient le bassin-versant du Danube et les trois décennies post-guerre froide. Le vélo (désigné ici sous les appellations « bicyclette », « petite reine », « bécane ») est-il propice à la réflexion géopolitique ? Nos « héros », qui ont pu être des étudiants Erasmus portés sur le tapis volant des crédits de l’Union européenne, ont choisi le terrain, parti pris d’un certain usage du monde européen.

Le lecteur visite une réalité européenne sud-orientale encore faite de la mosaïque des cultures, des cloisons des frontières où les murs sont en voie de reconstitution, parcourues par des désirs de migration contrariés par les méfiances des États. C’est l’Union contrôlée plutôt que libre qui est à l’ordre de ces jours. Le vélo est vulnérable sur ces longs chemins : on crève, on casse un rayon, on glisse dans une ornière, c’est l’Europe au long cours tourmenté plutôt qu’aux beaux discours !

Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube

Emmanuel Ruben © Renaud Monfourny

Les  soixante chapitres sont distribués en 24 « Balkaniques » et 24 « Germaniques » qui encadrent 12 « Périphériques », moments parisiens de fermentation du projet, dans le 19e arrondissement entre la rue de Crimée et la place Rhin-Danube, là où l’odonymie dessine un horizon et formule un appel de l’Est. La séquence balkanique est d’une tonalité plutôt enjouée, les efforts des voyageurs y sont récompensés par l’hospitalité des habitants qui les accueillent dans leurs vies minuscules. Passé la Hongrie, un sas tenu par le cerbère Orbán, le voyage arpente l’autre Europe danubienne, son versant consolidé et germanisé. On passe en revue les attributs de l’Euroland : sous la figure de Charlemagne, les lieux de mémoire danubiens sont blasonnés, astiqués, submergés de touristes.

À Devin, à la frontière entre la Slovaquie et l’Autriche, une grande statue recyclant des pièces détachées de l’ancien rideau de fer marque le cœur rouillé de l’Europe. On devine que cette oxydation du métal stalinien signale les retrouvailles ratées de l’Occident et de l’Orient de l’Europe. L’état parfait des pistes cyclables labélisées Eurovélo (« L’Autriche est l’Arcadie de la petite reine ») ne suffit pas à effacer chez notre auteur le sentiment des promesses non tenues de la construction européenne, qui s’avère une forteresse à la fois confortable et inhospitalière.

La vallée du Danube est un vaste bassin-versant de la géohistoire où l’on peut suivre, des Scythes à Tito, les rapports entre les parties de l’Europe, et entre ce petit continent et son voisin asiatique. Ces rapports, dans la longue durée, furent plus conflictuels que consensuels, et depuis la fin de la guerre dite froide ils se sont à peine réchauffés. Les vélos pacifiques de nos protagonistes parcourent des plaines où se sont heurtées, pendant deux millénaires, de puissantes cavaleries. Des statues équestres des chefs héroïques sont des piqûres de rappel pour les peuples tentés par l’amnésie : « À Bratislava Svatoplouk 1er […] Son cheval se cabre à la verticale, on distingue mieux les grosses roubignoles et le membre cylindrique de la bestiole que le visage de son obscur cavalier ».

Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube

Le Danube à Budapest

À côté de quelques observations triviales, le voyage dans ces pays danubiens est comme l’exploration d’un vaste estran parcouru par le flux et le reflux des empires (romain, carolingien, ottomans, austro-hongrois, soviétique), de leurs armées, de leurs clergés, de leurs fonctionnaires. Pris dans ces affrontements, des peuples locaux, minoritaires, ont tenu, avec leurs cultures. Cette résilience se révèle une opportunité pour le duo cycliste et polyglotte : la plupart de leurs étapes balkaniques profitent de la tradition d’accueil de ces sociétés. Et ce sont souvent des immigrés des Balkans, tenanciers d’auberges, qui offrent, dans la séquence germanique, des havres pour des voyageurs allergiques aux normes touristiques de l’Euroland.

Le principal motif des extases géographiques d’Emmanuel Ruben est le Danube, hydronyme issu du sanscrit dànu, disant le flux ou le courant. Il change une dizaine de fois de nom le long de son cours, en gardant ce sens et ce son initiaux. La couleur de ses eaux varie selon d’infinies valeurs et nuances, avec des jeux de lumière. Sa largeur et ses formes, de l’étalement digité de son delta jusqu’au torrent de son haut cours, disent la part de sa nature. Les sociétés riveraines, sans le domestiquer complétement, ont établi des liens avec lui, ses ressources et ses paysages irriguent des genres de vie danubiens. Les ponts qui le franchissent ont été et restent des manifestes techniques et politiques, des enjeux même, comme dans la dernière guerre balkanique.

L’effort du vélo provoque la fringale : les plus danubiens des plats sont ceux à base de poissons et, en suivant les rives, on collectionne des préparations diverses. En soupe, en friture ou en grillade, au four… Les cardas (ou guinguettes) servent le poisson du jour, le plus rare est un esturgeon danubien, le sterlet. La sociabilité des berges du Danube culmine avec les alcools de fruits aux noms divers selon les variétés de prune, cerise et poire distillées. Dans la nuit tombée, les méandres du Danube forment le serpentin d’un alambic géant.

Emmanuel Ruben, Sur la route du Danube

Le Danube © Alexandru Praschiv

En épilogue, le pied mis enfin à terre, à selle reposée, l’auteur nous confie les réserves et les espoirs européens nés de cette expérience. Emmanuel Ruben propose de « réécrire l’Europe ». Le récit de son voyage nous a menés des séductions d’une Europe écartée mais sur-vivante, pauvre mais généreuse, à une Europe normalisée, « suissifiée » selon l’auteur, c’est-à-dire prospère et crispée sur cet état. Ce partage contemporain lui semble à peine moins rigide et traumatisant que l’ancien rideau de fer (rappelons au cycliste que le général de Gaulle avait observé que les chars de l’Armée rouge étaient « à une étape de Tour de France »). Né en 1980, Ruben perçoit et vit le système de Schengen comme une nouvelle partition du continent. Le système inclut la Suisse, membre éminent du « capitalocène » mais exclut encore les pays balkaniques, sauf la Grèce.

Le livre est en lui-même un plaidoyer pour une reconstruction élargie, c’est-à-dire, pour un écrivain, une réécriture. Au long de ces 600 pages, on voit bien qu’un versant danubien et complet de l’Europe est non seulement possible mais qu’il existe bel et bien, il est, « simplement », à re-connaître. « Toute l’Europe sera unie ; il y aura une renaissance spirituelle,  plus féconde et plus constructive que tout ce dont, dans ses heures les plus inspirées, l’homme ait jamais rêvé… » En 1945, dans Éducation européenne, Romain Gary confie ces paroles d’espoir à un lieutenant-partisan polonais pour un après-guerre proche. La priorité était celle de l’esprit, pas encore celle du marché et de la monnaie unique. Depuis un siècle, chaque génération « réécrit » son Europe ; il est plus heureux de le faire après un raid à vélo qu’après un affrontement de chars.

Jean-Louis Tissier

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