Le manuscrit caché de Julien Gracq

À l’occasion de l’achat d’un manuscrit par la région des Pays de la Loire, Christine Marzelière a pu découvrir un texte inédit signé Louis Poirier, nom civil de Julien Gracq. Pour En attendant Nadeau, elle raconte l’histoire de cette découverte et rend compte de ce récit d’un premier amour rédigé en 1931, dont l’auteur a demandé qu’il reste non publié.

Mars 2015 : les gérants de la société Aristophil sont mis en examen, soupçonnés d’avoir escroqué les personnes auxquelles ils proposaient des « parts » de manuscrits. Parmi les chefs-d’œuvre achetés par Aristophil avec l’argent de ses actionnaires : le rouleau des 120 journées de Sodome du marquis de Sade et les manuscrits du premier et du deuxième Manifeste du surréalisme d’André Breton, ou encore celui d’Ursule Mirouët d’Honoré de Balzac.

Décembre 2017 : la dispersion de la collection commence, mise aux enchères à l’hôtel Drouot, à Paris, et en juin 2018, au cours d’une énième vente, les lecteurs de Julien Gracq découvrent l’existence d’un cahier manuscrit inédit de 138 pages, intitulé Partnership, signé Louis Poirier. La surprise est grande car Julien Gracq a toujours affirmé n’avoir produit aucun écrit littéraire avant son premier roman, Au château d’Argol. Et de fait il semble qu’aucun spécialiste de l’écrivain, décédé en 2007, n’ait eu connaissance de ce texte, de son contenu et de son statut, ni même de son existence.

Partnership est un texte autobiographique. Âgé de vingt et un ans, le futur écrivain raconte à la première personne une rencontre amoureuse, malheureuse, avec une étudiante de La Sorbonne – Louis Poirier vient d’être admis à l‘École normale supérieure. Tout au long du texte, la jeune femme est nommée M.-T. ou M.-T. P.

Partnership : le manuscrit caché de Julien Gracq

Présentation du manuscrit de Julien Gracq (juin 2019) © Région des Pays de la Loire / Ouest médias

Conservateur au département des Manuscrits de la BnF, Jérôme Villeminoz est sollicité pour réaliser une expertise du document. Si l’authenticité du cahier ne fait aucun doute, son parcours de 1931 à nos jours pose quantité de questions. Un extrait de son rapport : « Selon l’expert de la vente à Drouot, Gracq aurait donné ce cahier à une amie, qui l’aurait transmis à sa nièce ; celle-ci l’aurait vendu à un éditeur qui à son tour l’a vendu à la société Aristophil. La date de 1931 aurait été donnée directement par Gracq, interrogé à ce sujet par l’éditeur ». Quatre-vingt-sept ans après la rédaction du texte, nombre de questions restent en suspens : à quel moment Gracq s’est-il séparé du cahier ? dès l’achèvement de l’écriture ? des années après ? Quelle est l’identité de l’éditeur, celle de l’amie, celle de la nièce ? Pourquoi l’éditeur l’a-t-il acheté pour le revendre ensuite ? A-t-il eu un moment l’intention de le publier ? Puisque Gracq et lui ont été en contact, puisque l’écrivain a répondu à ses questions, lui donnant la date de 1931, se serait-il opposé à la publication – s’il en a été question ? Que représentait ce texte pour lui ? Pourquoi ne l’a-t-il pas détruit s’il ne lui reconnaissait aucune valeur littéraire – ne pas le détruire revenant à envisager qu’il puisse être un jour publié… L’amie en question, première détentrice, est-elle la mystérieuse M.-T. P. ? L’enquête restait à mener.

L’État et la BnF se concentrant principalement sur les trois premiers trésors cités plus haut, et aucune bibliothèque publique ne se déclarant intéressée – le manuscrit était estimé à 80 000 € –, la région des Pays de la Loire, qui a largement contribué à la transformation de la maison de Julien Gracq, à Saint-Florent-le-Vieil, en résidence d’écrivains (un vœu de Gracq, exprimé dans son testament), a exprimé son souhait d’acquérir Partnership. Cette démarche inédite est le fait d’Éric Gross, alors directeur de la Culture au sein du conseil régional. Lequel n’a, en effet, aucune compétence pour constituer et conserver des collections d’œuvres d’art, contrairement à l’État et aux communes, via leurs musées ou leurs bibliothèques. Mais, face au risque d’achat par un collectionneur privé, et pour que perdurent la mémoire de Julien Gracq et la connaissance de son œuvre, Éric Gross va convaincre les élus de voter les crédits nécessaires pour procéder à cette acquisition exceptionnelle. S’il a renoncé à acheter lui-même le manuscrit, l’État va cependant exprimer son intérêt pour ce texte en accordant une aide importante à la région – à hauteur de 50 % du coût total. Partnership est ainsi acquis en juillet 2018 pour la somme de 93 000 €. Se pose alors la question du lieu de conservation. Un dépôt à la Maison Gracq serait idéal et naturel mais, les conditions d’accueil étant insuffisantes – le document est ancien et relativement détérioré –, c’est la bibliothèque municipale d’Angers, laquelle possède un riche fonds de patrimoine écrit, qui sera retenue. En ces temps où les budgets publics sont malmenés, réduits, menacés, à un moment où d’autres dépenses peuvent sembler prioritaires, acquérir un petit cahier d’un grand écrivain du XXe siècle est un geste fort.

Partnership : le manuscrit caché de Julien Gracq

Julien Gracq près de sa maison à Saint-Florent-le-Vieil, en 2006 © Collection Raphaël Gaillarde, Dist. RMN-Grand Palais / Raphaël Gaillarde

Octobre 2018. En tant que chargée de mission pour le livre à la région, et donc du suivi de cette affaire, je me rends à Paris en compagnie de  Marc-Édouard Gautier, conservateur de la bibliothèque municipale d’Angers. Nous sommes reçus par le responsable de la vente Aristophil, qui nous remet le document protégé par une simple pochette en plastique. L’émotion est vive lorsque nous découvrons l’objet. La couverture toilée est en mauvais état, la reliure détruite, laissant ainsi chaque page volante, mais nous avons sous nos yeux un texte à l’écriture petite et serrée, totalement lisible et semble-t-il avec très peu de ratures. Dans le TGV qui nous ramène à Angers, je lis avec précaution les premières pages du manuscrit. La charge littéraire est émouvante.

Que raconte ce texte ? C’est assez simple : une année de la vie d’un jeune étudiant qui aura le destin que l’on sait. Mais le sujet majeur du récit est la rencontre avec cette jeune femme, M.-T. P., étudiante elle aussi, que le futur Julien Gracq va tenter en vain de séduire par tous les moyens, plaçant sa conquête au cœur de toutes ses préoccupations. Il réussira en revanche brillamment ses examens de géographie, sans avoir besoin de fournir beaucoup d’efforts, semble-t-il. Son quotidien est rythmé par les manœuvres qu’il élabore pour se trouver en présence de la belle et obtenir un regard d’abord, puis de brèves conversations (avec d’autres étudiants), et à de rares moments des discussions en tête à tête. Nous sommes en 1931, et Louis Poirier est un jeune homme de son époque ; il faut imaginer ses approches courtoises, respectueuses, timides, qui paraissent aujourd’hui désuètes. Parce qu’on ne quitte pas la bibliothèque et les salles de cours de la Sorbonne, les rues du quartier ou les deux jardins attenants, le texte vire au huis clos, à la répétition, au ressassement… L’ennui n’est pas très loin.

Qu’importe : le futur Gracq cherche sa phrase, son style, son rythme. Partnership tient autant du témoignage que de l’exercice d’écriture, ou du galop d’essai – Au château d’Argol paraîtra six ans plus tard. Le texte étant très peu raturé (parfois deux termes sont superposés, entre lesquels l’auteur n’a pas tranché), on peut supposer qu’il aura existé une première version de ce texte, avant celle, recopiée proprement, qu’il nous est aujourd’hui donné de lire. Il est donc possible d’affirmer qu’au moment où Louis Poirier écrit ce récit, et au moment où il l’offre, le futur Julien Gracq assume une forme d’exposition, de publication.

Partnership : le manuscrit caché de Julien Gracq

Présentation du manuscrit de Julien Gracq (juin 2019) © Région des Pays de la Loire / Ouest médias

Juin 2019. Près d’un an après l’achat de Partnership, un événement est organisé dans la maison de famille de l’écrivain, à Saint-Florent-le-Vieil, pour permettre à une centaine de personnes curieuses et attentives de découvrir le précieux petit cahier. Une double page est exposée sous vitrine et une autre page lue à voix haute par un comédien. L’extrait évoque le voyage en train entre Angers et Paris, passage jugé par les spécialistes représentatif de la future langue gracquienne, et de son art affirmé de la description d’un paysage en mouvement, du rapport à la vitesse et au temps.

Mais une autre musique est à entendre, me semble-t-il, dans ce texte qui est d’une autre nature que le reste de l’œuvre – si l’on excepte les trois textes composant La presqu’île, qui a tout du récit autobiographique, et Prose pour l’étrangère dont le statut est assez complexe. Si la question amoureuse est omniprésente dans l’œuvre romanesque de Julien Gracq, elle l’est sous la forme d’une tension érotique extraordinaire, parfois vénéneuse comme dans Au château d’Argol. Cette tension retarde sans cesse le dénouement, le passage à l’acte. Gracq est un écrivain du désir, et donc de l’attente et de la tension. Il est à l’opposé du Louis Calaferte très dionysiaque qui écrivit le Septentrion, ou du Henry Miller des deux Tropiques, tout en pouvant être lu comme un grand observateur du désir amoureux. L’intérêt de Partnership est de nous faire voir le futur écrivain se confrontant déjà à la description de cette attente, de ce désir que La presqu’île nous montrera presque plus important que la vie réelle, dans laquelle il pourrait être réalisé. Il nous le montre aux prises avec sa propre vie, avant que cette tension ne devienne un projet esthétique conscient et porté à ébullition par le talent de l’écrivain.

Juillet 2019. Conformément au souhait de Gracq, la publication de ce cahier reste impossible. Je le vérifie dans le testament qu’il a rédigé en 2000, où il est indiqué explicitement que tout texte inédit ne pourra être publié qu’à partir de vingt ans après sa mort, soit en 2027. Dont acte. Par curiosité, je me mets à lire la suite du testament et notamment la partie concernant le legs de ses biens matériels. Outre la maison de Saint-Florent, les différents appartements (à Paris, en Vendée) et terrains agricoles, on trouve une liste de sept héritiers parmi lesquels, en toute logique, André Charlot, dernier membre de la famille de Gracq encore en vie (la sœur de l’écrivain étant décédée au début des années 2000). L’écrivain lui cède un million de francs.

Mais une deuxième personne se voit léguer la même somme : mademoiselle Marie-Thérèse Prat, née le 6 mars 1910 à Lannion, domiciliée à Brest. La date de naissance, le lieu, les initiales, tout semble correspondre. Soixante-dix ans après cette fameuse année parisienne et cette histoire d’amour inachevée, voilà donc révélée l’identité de celle que Julien Gracq aura aimée passionnément ! Qu’en conclure ? Que l’auteur fit une dernière déclaration à Marie-Thérèse Prat par ce geste ultime, sans jamais l’avoir revue ? Ou qu’après l’année 1931 des échanges se sont poursuivis ? épistolaires, réels, les deux ? Si elle se vérifiait, cette deuxième hypothèse troublerait l’image bien entretenue de « l’ermite de Saint-Florent »… Elle révèlerait un élan sentimental que rien ne pourrait éroder, ce qui constitue un témoignage émouvant – qu’on soit un écrivain de la trempe de Gracq ou un anonyme tout entier à sa propre vie.

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