Entre diable et moineaux

Il y a le marché du livre, doublé du marché du livre de seconde main. Il existe aussi un marché du livre de rue, informel mais bien organisé. Il n’est pas question de vendre du papier au poids, les revendeurs de livres ont leur spécialité. Ils savent fréquenter les beaux quartiers, là où les poubelles se remplissent de trésors qui rapporteront quelques sous. Ils sauront trouver un complice dans la communauté des citoyens dotés d’une carte d’identité.


Une rencontre

Mardi 15 mars 2022. Il est 17 h 30, je sors de la librairie Gibert-Joseph, boulevard Saint-Michel, dans le 6e arrondissement de Paris.

Un petit homme noir d’une soixantaine d’années m’interpelle. Malgré le beau temps, il porte un long manteau noir élimé et un pull rose tout aussi abîmé. Il m’attire vers un petit caddie à roulettes et un sac de courses rempli de livres : « Est-ce que tu peux les vendre pour moi chez Gibert ? » Pour vendre des livres à l’enseigne, il faut une carte d’identité, et Pierre – c’est son nom – est sans-papiers. Puisque je mène une enquête sur la débrouille urbaine, évidemment, j’accepte la proposition.

Pour gagner un peu d’argent, Pierre se lève tous les matins très tôt pour fouiller les poubelles des quartiers huppés de la capitale afin d’y dénicher des livres qu’il revend ensuite à des librairies du Quartier latin. Puisqu’il est sans-papiers, il doit trouver tous les jours quelqu’un comme moi qui accepte de les vendre à sa place. Selon lui, cette activité est très répandue. Et combien ça gagne ? « Oh, c’est pas beaucoup, on brasse pas des milliards hein ! Peut-être cinq ou dix euros par jour. »

C’est ainsi que s’est nouée notre relation. On se retrouve dès lors, plusieurs fois par semaine, aux alentours de Gibert : je lui file un coup de main pour porter et vendre les kilos de livres qu’il transporte et en échange je prends note et enquête sur le monde du livre d’occasion.

Progressivement, au fil des moments passés ensemble, Pierre se raconte. Grand lecteur depuis son enfance, il a gardé de sa carrière d’étudiant bruxellois puis de journaliste berlinois un goût prononcé pour l’écrit, la lecture et plus généralement la matière livresque. « Je passe mon temps à lire », me dira-t-il une fois en se mettant de côté plusieurs livres, destinés à la lecture plutôt qu’à la vente. Sa passion ? Plutôt l’histoire en général et l’histoire politique en particulier. Il est intarissable sur la guerre froide, l’histoire de la Cinquième République, l’assassinat de John F. Kennedy, les guerres de religion. Il récupère dès qu’il le peut les journaux qui traînent sur un banc, sur une poubelle ou ailleurs.

Librairie d’occasion © CC BY 2.0/Tiomax80/Flickr

Ah, j’oubliais ! Pierre est un sans-domicile qui vit dans un centre d’hébergement d’urgence parisien. Il est à la rue depuis trois ans et fait partie des 200 000 personnes vivant en centre d’hébergement en France. Comme sans-papiers, il fait aussi partie des 411 354 personnes bénéficiant, à la fin de l’année 2022, de l’aide médicale de l’État (AME).

La collecte

Ce matin, le voilà avec un diable en main ! Trois cartons posés à l’horizontal. Que des bouquins encore pour le cher Gibert. Le diable, un équipement indispensable, à deux roues, avec un effet levier pour soulever une charge. Car notre transporteur doit déplacer ses livres, après la collecte, stocker dans un coin de la ville, puis trier, conduire sur un lieu de vente. Et attention aux vols, aux intempéries ! Se dessinent ainsi des circuits spatio-temporels : quai de Seine, couloir de métro, courées protégées, chantier en arrêt, tout un savoir-faire qui permet la gestion d’un stock de marchandises.

La « collecte » – le terme utilisé par Pierre pour désigner les récupérations de livres – est l’étape initiale qui fait entrer les livres dans le circuit économique. En ce sens, le glanage des livres tel que pratiqué peut être rapproché d’une catégorie utilisée par le groupe des enquêteurs réunis autour de Frédéric Le Play dans leurs enquêtes budgétaires et monographiques à travers le monde – les subventions de la nature –, un droit de glanage, de ramassage, de chasse et de pêche octroyé par les propriétaires ou les pouvoirs publics. Dans cette perspective, la rue a une valeur écologique. Ses quartiers préférés ? Le 16e arrondissement vers les coins de la porte Dauphine et une partie du 7e arrondissement. Arpentés tôt le matin, avant le passage des éboueurs, les poubelles regorgent parfois de belles surprises : livres d’art, livres anciens, belles éditions. Durant tout l’été 2022, il s’est approvisionné en marchandises dans ces arrondissements bourgeois et a parcouru presque quotidiennement des kilomètres en trainant avec lui des kilogrammes de livres. Ses gains ? À la fin août, environ 350 euros. « Tout l’été j’ai collecté, j’ai collecté. J’ai bien travaillé ! », me dit-il.

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Les moineaux

Il connaît une antiquaire, non loin de Port-Royal : « Elle me connaît bien, ça fait longtemps que je vais chercher des livres. » Quand il y passe, l’alerte est par elle donnée : « Ce soir y’aura des livres ! » Mais attention ! D’autres récupérateurs veillent, la concurrence est rude. Le nombre de « moineaux », comme Pierre appelle certains récupérateurs de livres, a beaucoup augmenté récemment. Un « moineau » au hasard lui souffle l’idée d’aller jeter un œil aux alentours du parc Monceau, dans le 17e arrondissement de Paris. Il y voit régulièrement des piles de livres abandonnés. Pierre tente sa chance une seule fois, en octobre 2022, et récupère en effet près du parc l’équivalent d’une valise de taille moyenne (environ 1/2 m3).

Parfois, les récupérations sont encore plus impromptues, car le moindre bout de livre apparaissant dans l’environnement urbain est remarqué. Un parc, une entrée d’immeuble, un abri-bus, au coin de poubelles, sur un banc, notamment dans le quartier Saint-Michel.

Un jour d’octobre 2022, alors que nous sommes sur le boulevard Saint-Michel, il fonce « diable » à la main vers une vingtaine de livres de poche laissés au pied d’un platane, qu’il charge dans un sac de course juché sur son « diable ». Ah ! ces petits chariots à roulettes traditionnellement utilisés par des femmes âgées pour faire le marché, si présents dans le monde de la débrouille à la rue. Très utiles pour transporter de grosses quantités de livres sans s’épuiser, ils permettent aussi de stocker dans des recoins de l’espace public, en toute discrétion.

Je retourne à mon banc en face du magasin Gibert-Joseph, 17 h, le moment des moineaux. Le jeu reprend : « On récupère les invendus ! », annonce Pierre aux vendeurs amateurs déçus des offres du service Achat. Car l’enseigne ne rachète pas, loin s’en faut, l’intégralité des livres qu’ils viennent proposer. Le surplus est abandonné sur le sol. Le business des « moineaux », comme les appelle Pierre, consiste donc à alléger ces vendeurs tristounets en proposant de le récupérer.

Sur la table de la terrasse de la brasserie où je me repose de cette thèse éprouvante, les moineaux picorent et n’en laissent pas une ! Les livres sont bien destinés à devenir des miettes. Finalement, Pierre m’apprend que le livre est bien un déchet, évalué comme tel par la personne qui s’en déleste. De la collecte à l’abandon de rue, un tas de livres voués à la destruction devient un capital. Suivre Pierre, c’est suivre les méandres jusqu’au statut de miette. Il vaut mieux que les auteurices le sachent. Avec ce lot de consolation : grâce à vous, les moineaux vivent !

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