Ramer au fil de l’eau

Après le Ventoux et l’île Valaam, place à la Loire : Michel Jullien raconte dans Intervalles de Loire sa remontée du fleuve.


Michel Jullien, Intervalles de Loire. Verdier, 128 p., 14 €


« On ne réveille pas un rameur qui dort. Plus que marcher – ou simplement se tenir debout –, ramer consiste à garder les yeux fermés sur un devant vers lequel on se rend, en les tenant ouverts sur un autre devant. […] L’exercice revient à “oublier d’aller” », écrit Michel Jullien. Cet oubli prometteur permet au rameur d’avancer comme de persévérer en restant cet immuable rêveur, à l’avenant, « les yeux au-dedans », quelle que soit la difficulté à le demeurer. Ainsi, tel le nénuphar neurasthénique des bords de la Vivonne dans « Combray », le rameur retenu à sa tige par des gestes répétitifs, lents, fastidieux, perçoit « une échographie du fleuve entre bas et haut fonds ».

Michel Jullien, Intervalles de Loire

« Le rameur » de James Ensor (1883)

Ramer c’est penser, c’est convertir ses gestes en regards stoïques avertis. Les sens altérés, comme en apnée, le rameur doit s’inscrire dans l’entre-deux d’une sorte d’errance psychique à laquelle il semble s’astreindre. Il fait l’expérience paradoxale de l’absence à soi, et ce dans une invention à l’aveugle du subtil voyage sur l’eau. Dès lors, pas de visage. Pas de voix. Rien qui oriente, ou permette de saisir le paysage comme enraciné. L’absence d’autrui y participe. « L’attente les prive de visage, elle les absout. Ils ont remis leur psychologie à la durée » ; car « la ponctuation fluviale revient aux pêcheurs. Des plots. On ne leur voit pas de visage, même à passer près, aucun n’en a debout dans la feuillée. On dirait des réverbères, aussi “des hommes de mauvaise vie” aux trottoirs de grèves ». Alors surgissent des ombres fugitives, incertaines, qui font résonner au loin des bruits déconcertants et semblent distraire quelques lointaines libellules…

On le sait, le fleuve et la rivière font appel à l’enfance, à ce qu’elle a de magique, et parfois de malicieux – qui n’a imaginé être cet intrépide marin qui fait fi de toute peur et s’élance à l’amarrage par-dessus les flots, tant qu’à faire ? Intervalles de Loire décrit précisément une expérience sensible, dans laquelle il faut pouvoir se livrer à l’ajustement progressif auquel vous contraint l’épopée projetée (fêter ses cinquante ans en descendant la Loire avec deux amis), apprendre à naviguer en barque avec diplomatie à travers les îles, les bancs de sable, voire les renoncules des rivières, une herbe de surface qui ondule souplement ou déboîte et marque l’échelle des crues comme un raphia blanc. Donner à voir ce que l’on voit, au fil de l’eau, essentiellement à hauteur des yeux : des sensations – leur logique lyrique propre –, des perceptions disparates, odorantes, auditives ou visuelles, « de frêles ressouvenances, des fragments de Loire, des boutures, des impressions en désordre », voire des objets en vrac jetés au loin, un bric-à-brac étrange, hétéroclite, « de mues domestiques, désolants rejets d’un Smic, on noie en Loire ses prêts revolving, des produits de consommation au standing retoqué ».

Michel Jullien, Intervalles de Loire

Combien d’engloutis, en somme, combien d’arcs de cercle incessants tracés, combien de ponts traversés, de berges croisées, certaines de justesse ? Descendre la Loire à la rame, dans un esquif de 4 m2, pour parcourir 850 km d’Andrézieux à Saint-Nazaire ?

D’un intervalle l’autre : prendre une rivière pour théâtre de l’avenir, quel que soit l’enjeu de la navigation ou l’ampleur de l’expérience physique, c’est envisager un espace imaginaire, poétique transposé, celui où les deux dimensions de l’altitudo, terme par lequel les Latins désignaient à la fois la hauteur, l’élévation d’une montagne et la profondeur la plus basse d’un fleuve, seraient confondues. Montagne et mer confondues ? Pourtant, « les justes dimensions de l’estuaire se règlent à l’étendue du ciel ».

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