La Loire, entre géographie et histoire

Dans son Journal, remontant la Loire, Jules Michelet note, le 24 août 1831 : « cette Loire me semble le plus mou, le plus aimable et le plus dangereux des torrents ». Longeant la Loire à vélo, Charles-Albert Cingria se repose de ses escalades alpestres en suivant la levée, il y glane Bois sec Bois vert. Paul Claudel tient ses Conversations dans le Loir‑et‑Cher sur une levée. La levée, leitmotiv du paysage ligérien, est une digue qui accompagne le fleuve, pour préserver les populations riveraines, rurales ou urbaines, de ses excès brutaux. Elle porte aujourd’hui sur une grande partie de sa longueur une véloroute sur laquelle s’étire un peloton de cyclistes fluorescents. Cet usage de loisir était improbable quand un Plantagenêt – et non un Froome ! – décida de sa construction.


Roger Dion, Histoire des levées de la Loire. CNRS Éditions, 312 p., 26 €


Roger Dion (1896-1981) a été le maître d’œuvre de l’histoire de ces levées, en géographe et en historien comme l’étaient les disciples de Vidal de La Blache. Géographe pour analyser le fleuve, son régime hydrologique, ses étiages et crues, son action de transport, le lit des sables mobiles. Historien pour faire, via les archives, le récit des épisodes dévastateurs des grandes crues et des inondations et des travaux d’endiguements menés du XIIe au XIXe siècle. Certes, la Loire a ses châteaux, mais pour le volume de matériaux, la durée des chantiers, la ténacité des projets, c’est le cortège et le corset des levées qui constituent, sur plus de 500 km de vallée, le témoignage, à la fois discret et prométhéen, du travail des sociétés riveraines et de l’État.

Dans sa préface à la réédition de l’ouvrage, Jean-Robert Pitte rappelle que Roger Dion, pour faire la part fluide de son terrain de thèse, avait descendu la totalité du fleuve ou presque en canoë. On imagine le futur professeur du Collège de France filant à l’indienne, campant sur une grève et y mettant ses notes à jour, et, à proximité des ponts, frôlant la berge empierrée. Ce perré qu’affectionnait le jeune pêcheur Maurice Genevoix à Châteauneuf‑sur‑Loire. Le normalien à la pagaie et celui à la gaule, rapprochés par leur passion pour le grand fleuve. Rapprochement improbable ? Les enfants de Roger Dion ont fait don de son canoë de recherche au musée de la marine de la Loire à Châteauneuf, dont Maurice Genevoix a été le parrain.

Roger Dion, Histoire des levées de la Loire. CNRS Éditions

Une carte d’une portion de la Loire, vers Vouvray et Montlouis (1846)

Revenons au maître ouvrage. Roger Dion, lycéen à Blois, avait ensuite choisi comme sujet de mémoire de géographie « La Loire blésoise » ; Albert Demangeon, son patron, très satisfait du travail, avait décrété que c’était « un beau sujet de thèse ». En 1922, on obtempérait aux injonctions d’un mandarin. Des sources de la Loire aux sources archivistiques, le thésard mena sa navigation magistralement, il soutint sa thèse de géographie régionale, Le Val de Loire, en 1934. Il eut immédiatement l’onction de Lucien Febvre : « Analyser, les uns après les autres, les chapitres du très beau livre de M. Dion, il y faudrait des dizaines de pages. Nous ne pouvons que dire : “Lisez vous-mêmes, historiens”. » C’était, à terme de quinze ans, un viatique pour le Collège de France.

Cette Histoire des levées de la Loire reprend la partie centrale de la thèse. Ce genre académique peut intimider le lecteur, mais le talent de chercheur et d’écrivain de Roger Dion doit rassurer ceux qui, aimant la Loire et ses abords, souhaitent comprendre ses paysages apparemment répétitifs mais subtilement différents. Le livre de Roger Dion, avec ses cartes, ses photos, son index des lieux, peut être lu et emporté comme un guide.

Cette histoire, édifiante s’il en est, commence en Anjou au XIIe siècle, sous le règne des Plantagenêts. Le témoin sera repris par les Capétiens, l’Empire, enfin la République. Comme en Chine, si l’État s’engagea dans la maîtrise du fleuve, son action efficace fut intermittente, et des moments de fièvre constructive, au lendemain de catastrophes, alternèrent avec des  relâchements insidieux, préludes à des débordements.

Roger Dion présente d’abord les composantes naturelles et originales du fleuve. Elles conjuguent deux flux : le flux liquide des eaux et le flux minéral des sables. Le premier travaille le second, dessine les îles, modèle les grèves. Ce style ligérien, où le fuseau des îles est le motif récurrent, Roger Dion le désigne au lecteur : « Lorsqu’on a discerné cette ordonnance dans le désordre apparent des eaux et des sables, on tient en quelque sorte la clef de la topographie du lit de la Loire. »

Roger Dion, Histoire des levées de la Loire. CNRS Éditions

Illustration de “La boîte à pêche” de Maurice Genevoix par Gaston Barret (1957)

Si les hautes eaux des crues annuelles retouchent à peine ces profils, la « grande crue extraordinaire », quand le fleuve débite 6 000 à 10 000 m3 par seconde, descendus pour l’essentiel du Massif central, est un événement dramatique que les chroniques retiennent ; les niveaux-repères, inscrits sur les édifices rescapés, établissent un mémorial des eaux. Cette onde de crue submerge l’ensemble de la vallée, bouleverse le lit, éprouve les ponts, détruit maisons et cultures. La construction des levées a été pour les sociétés du Val la garantie de pouvoir vivre à proximité du fleuve, de profiter de ses  ressources : les bons sols agricoles et, jusqu’à l’arrivée du chemin de fer, la  présence d’un chemin d’eau pour les vins, les blés, le sel, tout en réduisant le risque majeur de l’inondation.

L’Anjou des Plantagenêts a été pionnier dans cet aménagement des rives de la Loire dès le XIIe siècle. Henri II, en 1160, établit une charte qui décide de la construction d’une levée à l’aval de Saumur ; cet acte formalise des travaux antérieurs qui avaient été menés localement par des collectivités paysannes. Il marque l’engagement politique qui se renouvellera périodiquement sous Louis XI, Henri II (Valois), François Ier, Louis XII, Louis XIV. L’appareil des levées remonte vers l’amont, des prescriptions techniques visent à consolider les ouvrages.

En 1668, Colbert prend ce dossier en main, crée un corps spécialisé d’ingénieurs, réglemente les obligations des collectivités : c’est une forme concrète de l’absolutisme. Par ailleurs, chaque année le roi valide par sa signature un « Estat des levées ». Les cartes de Cassini vont signaler par un trait rectiligne ces levées, qui contraignent les sinuosités naturelles du fleuve. Parmi ces consignes figure une disposition qui ordonne que l’élévation des levées soit déterminée pour empêcher tout débordement : la nature de la Loire doit se conformer au décret royal. Sous ce précepte souverain « d’une Loire enfermée et restraincte », il faut voir le projet de transformer le fleuve en un canal navigable pour développer le commerce et les villes de Nantes à Orléans. La force fluviale des crues extraordinaires outrepassera les levées, déstabilisera les ouvrages, affouillera leur base.

Roger Dion montre bien que, dans cette société d’Ancien Régime, le rapport au fleuve oscille entre un volontarisme aménageur, soutenu par les intérêts du commerce urbain, et un parti plus pragmatique, qui consent à laisser au fleuve, au‑dessus d’un certain niveau de crue, des exutoires (« déchargeoirs ») chargés momentanément de recueillir le trop-plein. Le premier XIXe siècle reprit et amplifia le principe des digues insubmersibles jusqu’au désastre de juin 1856. Du Velay à la Bretagne, une  convergence de pluies sur tout le bassin versant ligérien met tout le système des levées sous une pression maximale, créant des brèches béantes par lesquelles le flot se déverse sur les champs, l’habitat. Les nouvelles voies ferrées, posées sur la levée en rive nord, sont coupées, voire emportées, le symbole de la Révolution industrielle noyé. L’empereur confie à Guillaume Comoy une enquête sur les causes et le charge d’un plan de défense. Cet ingénieur apparaît, avec le recul, comme un Haussmann des eaux ligériennes. Il préconise un état des lieux précis, la reconstruction des levées, demandées par les populations, mais il recommande expressément de prévoir des déversoirs et organise des conférences, de Nevers à Angers, pour rallier les riverains à cette solution. Communication déjà. Le plan de Comoy sera dans l’ensemble réalisé, protégeant, malgré de fortes crues dans le siècle suivant, les populations ligériennes.

Roger Dion, Histoire des levées de la Loire. CNRS Éditions

Illustration de “La boîte à pêche” de Maurice Genevoix par Gaston Barret (1957)

Le livre de Roger Dion est une sorte de classique des sciences humaines. Entre géographie et histoire, il est un exemple de transdisciplinarité avant la lettre. Mais de la lettre, de l’écriture, il témoigne avec élégance. Les précisions chiffrées, nécessaires, sont commentées, dans une langue précise et souple, d’un classicisme ligérien. Le recours aux sources anciennes, aux témoignages des témoins ou acteurs, fait advenir, dans des citations, comme des inserts, des expressions vivantes du Moyen Âge ou de la Renaissance. Roger Dion élargit son propos à une analyse des perceptions et des mentalités des populations riveraines à l’égard du fleuve, de ses humeurs dangereuses, et du souci de remédier à ce risque.

« Le drame aux aspects multiples qui est au fond de toute étude sociale et politique trouve ainsi dans l’histoire des levées de la Loire, une illustration assez crue, qu’on n’eût point attendue d’un sujet aussi particulier. C’est que cette histoire est longue et ne manque pas de relief », conclut Roger Dion.

Quand Julien Gracq pratiquait sa marche quotidienne sur la levée de Saint‑Florent-le‑Vieil, transformée aujourd’hui en promenade littéraire, songeait-il au chantier qui l’établit à partir de 1856 ? En 2009, Pierre Michon dans la première partie des Onze, sollicite peut-être Roger Dion et ses sources quand il rappelle que « La Loire portait bateaux en ce temps : et c’est à cause des bateaux, de ce qui les porte, que l’auteur des Onze naquit aux bords de la Loire. Son grand-père maternel, un huguenot de peu de foi revenu dans le giron de Rome à la Révocation, nouveau converti comme on disait, était de ces entrepreneurs en terrassement et gros œuvre de maçonnerie qui sans autre atout dans leur manche que des bataillons de Limousins dont le statut et le salaire à peu de chose près étaient ceux des nègres d’Amérique, firent fortune dans les grands travaux de fleuves et de canaux, sous Colbert et sous Louvois. »

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