Arrivée dans la « grosse pomme » à dix-huit ans, Dawn Powell (1896-1965), autrice de Tourne, roue magique, a évolué dans les cercles littéraires new-yorkais du siècle passé, côtoyant Nabokov, Hemingway, Dos Passos ou encore Dorothy Parker. Elle connaît par cœur cette ville, ces bureaux qui sont le théâtre de guerres d’ego, ces soirées qui s’éternisent dans des bars douteux ou faussement modernistes, ces réceptions interminables où se croisent des visages vaguement connus, ces garden-parties où l’on essaie d’échapper à ceux qui sont là tout en cherchant ceux qui ne le sont pas.
C’est sans doute pour cette raison qu’elle décrit aussi bien les atmosphères de tous ces lieux du New York des années 1930, chacune se diluant peu à peu dans celle du décor suivant. Dawn Powell enveloppe ses personnages de cet air soyeux presque palpable, les recouvre du velours de la nuit, toutes les lumières de la ville y frissonnant, trop vives pour refléter les états d’âme de ces hommes et de ces femmes, leur perdition qui tait son nom. Appartement miteux au plafond duquel une tache d’humidité dessine le profil d’une Gibson Girl sur le point de se transformer « en aigle ou en éléphant » puis, plus tard, en « champ de bataille façon Winslow Homer » ou en « fresque figurant l’Ère de la machine » ; ou bien demeure aussi orgueilleuse, sombre et capiteuse qu’un bouquet de lys ; bus dont les sièges s’estompent sous les yeux songeurs d’une épouse délaissée et nostalgique, remplacés par une rêverie ensoleillée et amoureuse ; salle tout en miroirs et en bouteilles d’alcool où résonnent des « accords sirupeux » et des voix aussi bruyantes qu’étouffées – chaque chapitre paraît renfermer une épopée miniature qui regorge de parfums, de couleurs et de musicalité.
« Dennis, debout à la fenêtre près des rideaux écarlates, regardait la pluie qui scintillait au-dessus de la ville ; des gouttes semblables à des confettis dorés frémissaient au-dessus des réverbères, tombaient à un rythme soutenu sur le rebord de la fenêtre, dessinaient d’éphémères motifs obliques sur la vitre et brouillaient les caractères lumineux de l’autre côté de la rue annonçant Hôtel Grenville. Sur le pavage noir et luisant, des jambes se dépêchaient, surmontées de parapluies, des taxis glissaient le long du trottoir, leurs roues traversant les flaques dans un bruissement liquide, les gouttes de pluie rebondissaient dans le caniveau comme les dés sur le tapis vert. Sur le fleuve, à deux rues de là, des cornes de brume faisaient entendre leur son rauque et incessant : Attention, attention, prévenaient-elles, la tempête arrive. Leur son profond et chevrotant semblait se diluer et s’étaler comme une tache d’encre sur du papier mouillé », décrit-elle avec une acuité frappante.

Ces décors forment une toile de fond vivante sur laquelle se découpent des protagonistes qui s’ennuient et se languissent sans toujours savoir de quoi ou de qui, sans toujours en tout cas être capables de voir l’évidence, de discerner les silhouettes qui comptent vraiment et d’oublier celles qui ne sont que des souvenirs. « Tourne, roue magique, / Ramène-moi celui que j’aime » – Dawn Powell laisse ainsi cette citation de Théocrite qui donne son titre à ce roman tourmenter ses personnages perdus et guider leurs pas faussement légers de flâneurs égarés : ils en font leur mantra sans tout à fait le réaliser, sans tout à fait savoir ce vers quoi ils s’acheminent, se persuadant à tort de l’importance des disparus inaccessibles qui régissent leur existence. Ils se cherchent les uns les autres autant qu’ils se cherchent eux-mêmes, pérégrinent d’un lieu à un autre tout en errant également dans leur propre vie, incertains, le cœur gros sans toujours comprendre la cause de leur chagrin. Ils sont parfois, pourtant, pénétrés de réflexions pleines de profondeur, lesquelles soulignent le décalage entre la manière dont ils agissent et ce qu’ils ressentent au plus profond d’eux-mêmes.
« Comment saurais-je que c’est de l’amour ? Ça ne peut pas être de l’amour, mon chéri, s’il fait de moi un être aussi égaré, aussi solitaire, aussi aveugle et aussi sourd. […] N’y a-t-il pas moyen d’aimer tout en restant soi-même ? », commente-t-elle. Ainsi, quand s’ouvre ce livre originellement paru en 1936, Dennis Orphen, étoile montante des lettres américaines, vient de terminer un roman calqué sur la vie de l’une de ses bonnes amies, Effie s, l’épouse qu’a abandonnée Andy, un illustre écrivain parti chasser d’autres femmes plus belles, plus jeunes, caricature de l’intellectuel égotique coureur de jupons. Si l’on excepte ce grossier personnage qui se cache dans les marges du texte, présent grâce à son absence, l’autrice pose sur ses protagonistes un regard tendre mais un brin moqueur. Elle parvient à circonscrire avec adresse et humanité leurs sentiments et leurs atermoiements quand eux-mêmes n’y parviennent pas. Ce flou déteint sur le roman mais rend la silhouette d’Effie et de Dennis étonnamment plus nette, comme si leur incapacité à se comprendre leur donnait chair, les faisait sortir de la page, à l’image des hommes et des femmes que Dennis a incorporés à son livre et qu’il rencontre plus tard. Il n’arrive alors pas à déterminer si c’est lui qui les a convoqués ou si ce sont ses modèles qui ont convoqué les héros qu’il a créés. Outre les marivaudages mélancoliques de ses protagonistes, les badinages tristement burlesques auxquels se livrent les couples en public, Dawn Powell propose donc aussi en creux une réflexion métalittéraire, certains chapitres se faisant même délicieuse satire du milieu éditorial.
Elle écrit ainsi : « Pas la moindre magie ici, hélas, mais un récit réfléchi à l’infini dans une douzaine de miroirs, avec des zones d’ombre et des trous comblés par des conjectures, elles-mêmes régies par un mécanisme statistique souterrain venant nuer le don de prophétie. Dennis Orphen était donc sur le point d’entrer dans le chapitre neuf de son livre, troublé par la conviction grandissante que son génie n’avait rien de plus prodigieux qu’un dossier d’archives. » Aussi moderne que suranné, drôle que mélancolique, ce roman d’atmosphère flirte parfois avec le vaudeville, ménage de brillants passages satiriques et donne vie à des personnages inoubliables. Tourne, roue magique témoigne de l’immense talent de Dawn Powell, que cette édition soignée et fort bien traduite rend vivante, soulignant la virtuosité et la finesse poétique et spirituelle d’un texte à découvrir.
Spécialiste de littérature américaine, Cécile Péronnet centre désormais son travail autour de la traduction, de l’édition et de la critique littéraire.
