Le punk avant la lettre

M Train, de Patti Smith, et Patti Smith, la poétique du rock : New York 1967-1975, de Christine Spianti, construisent deux images totalement distinctes de l’univers de la poétesse punk américaine, à travers deux approches de l’exercice biographique.


Patti Smith, M Train. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Nicolas Richard. Gallimard, 264 p., 19,50 €

Christine Spianti, Patti Smith, La poétique du rock : New York 1967-1975. Maurice Nadeau, 224 p., 18 €


Que s’attend-on à lire lorsqu’on ouvre une biographie ou une autobiographie ? À l’évidence, on espère mieux connaître quelqu’un que l’on connaît déjà, étant donné qu’on publie rarement des biographies d’anonymes, mais on cherche peut-être quelque chose de plus, une forme de déterminisme causal, un instant déclencheur auquel on puisse rattacher tout ce qui va se passer ensuite et qui se situe nécessairement dans la tranche de vie qui a précédé la célébrité. À l’aune de cet examen rétrospectif, le moindre détail prend un sens prémonitoire, et le lecteur, fort de la connaissance d’un avenir que celui ou celle qui fait l’objet de la biographie ignore encore, est conforté dans l’idée qu’un destin était en marche.

Cependant, pour ledit lecteur, la différence entre biographie et autobiographie repose sur le degré de légitimité qu’il accorde à l’auteur du texte, pondéré par les circonstances qui entourent les événements que celui-ci relate. On pourrait appeler cela la force du vécu, et, qu’on le veuille ou non, un témoignage direct semble toujours porteur d’une plus grande authenticité que des faits rapportés, même si l’on sait bien que l’auteur d’une autobiographie est nécessairement partial. C’est précisément ce qu’illustrent les deux livres « sur » Patti Smith. D’un côté, la biographie de Christine Spianti, Patti Smith, la poétique du rock : New York 1967-1975, et, de l’autre, M Train, de Patti Smith, qui n’est pas une autobiographie au sens propre, mais plutôt un texte littéraire – et, pour le coup, poétique – où elle raconte quelques épisodes de sa vie qui l’ont marquée. Cette distinction se retrouve dans les titres de ces deux livres, celui de Spianti étant clairement du côté de l’hagiographie et de la reconstruction d’une légende, celui de Smith du côté du vécu (le « M Train » est une ligne de métro qu’elle empruntait quand elle s’est installée à New York).

Cette différence d’approche se retrouve également dans leurs proses. La biographie de Spianti, qui prend la forme d’une adresse, respecte les canons du genre, et l’on y croise beaucoup de noms qui ont marqué l’époque – Dylan, bien sûr, Lou Reed, Warhol et toute la bande de la Factory, Ginsberg, et les autres – mais également des lieux que l’on voudrait mythiques, parce qu’ils ont hébergé des personnes qui sont devenues célèbres – l’hôtel Chelsea, par exemple.

« Le bar du Quijote c’est la raison pour laquelle, parfois, William Burroughs traverse le hall du Chelsea. Il vient de publier The Wild Boys. A Book of the dead. – Les Garçons sauvages. Le Livre de la Mort. Tu liras ce livre avec beaucoup d’attention.

Quand tu le vois sortir du bar et attendre sur le trottoir, tu lui appelles un taxi. Tu lui arranges sa cravate : “Mais ma chère, je suis homosexuel”, avait-il plaisanté un jour. Vous aviez éclaté de rire. Il est un grand poète. Refaire un nœud de cravate, une forme de rituel. »

De son côté, Patti Smith s’intéresse à autre chose (sachant tout de même qu’elle a déjà écrit un livre où elle parlait de son arrivée à New York et des années de bohème qui ont précédé sa célébrité : Just Kids, publié en France en 2010 par Denoël). Dans M Train, elle évoque des événements importants à ses yeux, mais qui relèvent souvent de l’intime. On y découvre par exemple sa passion – obsession, addiction – pour le café, aussi bien le breuvage que le lieu où l’on en sert, à tel point qu’elle a longtemps rêvé d’en ouvrir un. Le livre est organisé en chapitres sans souci chronologique, et Patti Smith écrit dans un style dénué de la moindre affectation – excellente traduction de Nicolas Richard, qui nous donne l’impression que l’auteur pense, rêve et s’exprime directement dans la langue de Molière –, mais qui dégage pourtant un sentiment de nostalgie et d’onirisme très prenant. Elle raconte, par exemple, un voyage en Guyane française avec son mari, Fred « Sonic » Smith. Il convient ici d’ouvrir une parenthèse à propos de Fred Smith, qui n’est autre que l’un des deux fondateurs de MC5, groupe mythique qui a créé le son de Détroit – MC est l’acronyme de Motor City, le surnom de cette ville aujourd’hui en faillite, mais qui fut autrefois le fleuron de l’industrie automobile américaine. Ce groupe, injustement méconnu du grand public, a inventé le punk et le hard rock en 1964, à une époque où le reste de l’Amérique se passionnait pour les Beach Boys, et c’est en assistant à l’un de leurs concerts qu’Iggy Pop a décidé de devenir Iggy Pop. Pour mémoire, citons leur cri de ralliement : KICK OUT THE JAMS, MOTHERFUCKEEEEEEERS !!! Fin de la parenthèse.

Fred et Patti ont donc décidé de se rendre en Guyane française pour visiter l’ancien bagne de Cayenne, parce que Jean Genet en avait parlé dans un de ses livres et que tous deux avaient fait le projet de lui rapporter quelques cailloux de cette terre qu’il n’avait jamais connue. Cependant, une fois sur place, ils s’embarquent dans une aventure des plus étranges impliquant un commandant de la police française, un chauffeur qui ressemble à « un figurant de The Harder They Come » – le film de Perry Henzell avec Jimmy Cliff et Desmond Dekker – et un type enfermé dans un coffre de voiture.

« Tout semblait flotter au ralenti. Nous avions beau être des étrangers, nos déplacements passaient inaperçus. Des hommes discutaient le prix d’un iguane vivant à la longue queue qui claquait. Des ferries surpeuplés s’éloignaient de la rive à destination de l’Île du Diable. De la calypso se déversait d’une sono colossale en forme de tatou. […] Les fêtards se sont dispersés. Rémire était relativement inhabitée et Fred et moi sommes restés hypnotisés par le vide des plages immenses. C’était une journée parfaite pour notre anniversaire de mariage et je n’ai pu m’empêcher de penser que c’était un site idéal pour un café de plage. Fred s’est avancé devant moi, sifflant un chien qui se trouvait là. Son maître ne semblait pas être dans les parages. Fred a lancé à la mer un bâton, que le chien est allé chercher. Je me suis agenouillée dans le sable et j’ai esquissé avec le doigt les plans d’un café imaginaire. »

Deux décennies plus tard, Patti Smith accomplira le vœu qu’elle avait fait avec Fred (décédé en 1994), et déposera ces cailloux sur la tombe de Jean Genet, dans le cimetière chrétien de Larache, au Maroc, non loin de Tanger.

Au fil des pages, on croise quelques personnes connues (Bobby Fischer, champion du monde d’échecs, qui passera une nuit en tête à tête avec elle dans la salle à manger fermée d’un hôtel, à chanter des chansons de Buddy Holly), mais surtout des anonymes avec qui Patti Smith a échangé quelques mots ou un simple regard, et parfois elle consacre quelques lignes à la description d’un arbre, d’une palissade ou d’une table qui l’ont émue. C’est très beau, parce que c’est très sincère.

M Train contient également quelques dizaines de Polaroids de Patti Smith, qui contribuent à l’esthétique et à la mélancolie dont ce livre est empreint : une jetée, la statue d’un ange dans un cimetière allemand, des rails dans le désert en Namibie… Le cliché qui conclut l’ouvrage est, bien sûr, l’enseigne d’un café, perchée sur un ponton, au bord de l’océan.


© Edward Mapplethorpe

Santiago Artozqui

À la Une du n° 14