Quarante-sept ans après sa parution, La marche du scorpion paraît en français. C’est le premier grand livre d’Edward Stachura traduit en France. On peut s’en étonner – on peut aussi regarder ce retard en face. La littérature polonaise n’arrive ici que par vagues discontinues, portée par deux ou trois noms reconnaissables, le reste se perdant dans l’angle mort habituel.
Edward Stachura est né le 18 août 1937 à Charvieu-Chavagneux, Isère. Ses parents, émigrés polonais arrivés en France au début des années 1920, s’y étaient rencontrés. Son père travaillait dans une usine. La famille rentra en Pologne en 1948. Il avait onze ans. Sa mère dira que son polonais n’était pas bon, au début. C’est le fait le plus important de cette biographie. Tout le reste en découle. Stachura est mort en 1979, à quarante et un ans. Il a eu le temps de publier quatre recueils de poèmes, deux romans, trois recueils de récits, un livre-essai impossible à classer, et de se laisser dépasser entièrement par ce qu’il cherchait. Ce qu’il cherchait, on peut l’appeler l’impersonnel. On peut aussi l’appeler Się.
Się est le titre original du livre. C’est un pronom réfléchi qui fonctionne comme impersonnel : « on », « soi », « ça se fait ». Une action sans sujet assignable. Les traducteurs ont bien fait de ne pas le forcer en français – ils ont pris le titre d’un des récits, La marche du scorpion, ce qui est une solution honnête. Mais Się, c’est le programme. L’effacement du je comme méthode, et peut-être comme seule façon de dire quelque chose de vrai sur la vie d’un homme qui n’a jamais eu de langue fixe.
On a beaucoup comparé Stachura à Kerouac. C’est compréhensible et légèrement à côté. Sur la route, c’est le je qui s’emballe, la vitesse, la plénitude revendiquée, l’Amérique comme espace d’affirmation maximale de soi. Stachura en Amérique fait autre chose. Dans La marche du scorpion – douze récits entre le Mexique, les États-Unis, l’Amérique latine, la Pologne –, le narrateur marche, prend le bus, joue de la guitare, dort chez des inconnus. Il est attentif. Mais il ne s’affirme pas. Une phrase du livre résume cela : « On marchait sur l’une des innombrables routes parmi des dizaines parmi des centaines parmi des milliers en forme de boucle, une des routes de la Planète. » Ce on n’est pas stylistique. Stachura n’a pas écrit je marchais. Il a retiré le sujet de la phrase. Ça marchait, et lui était dedans, ou peut-être à peine.

La quête de l’impersonnel n’est pas une posture mystique surajoutée. Elle a une biographie. Un enfant qui apprend une langue à onze ans – même une langue dont ses parents sont natifs, même une langue entourée de toutes parts – l’apprend autrement qu’à deux ans. Les structures s’acquièrent, l’accent aussi avec le temps, mais quelque chose reste différent. Une légère friction entre la pensée et les mots. Le sentiment de choisir une formulation là où les autres ne choisissent pas, parce qu’il n’y en a qu’une qui soit naturelle. Ce décalage peut rester imperceptible toute une vie. Il peut aussi devenir la chose la plus productive qu’on porte.
Stachura en fait une carrière. Philologie romane à Lublin, puis Varsovie. Thèse sur Henri Michaux. Traducteur de Deguy, Borges, Miron. Il circule entre les langues sans s’installer dans aucune. Ce n’est pas du cosmopolitisme – il ne va pas à des festivals. C’est une nécessité. Il n’a pas de langue du dedans. Il n’en aura jamais.
Michaux, c’est le bon choix de thèse. Michaux aussi est né ailleurs – Namur – et a fait du français sa langue de travail sans que ce soit naturel, et construit toute une œuvre sur la question de ce qu’on trouve quand on creuse sous le sujet. L’espace du dedans, Connaissance par les gouffres – l’entreprise, c’est de descendre sous le je pour voir si quelque chose subsiste après. Stachura lit ça en français à Varsovie dans les années 1960 et en fait sa propre affaire, qu’il notera sous le mot człowiek-nikt : l’homme-qui-n’est-personne. Non pas le vide, mais la figure de celui qui a renoncé à se croire propriétaire de quelque chose – y compris de son nom, y compris de sa langue.
Dans Fabula rasa, son livre-essai de 1979, il pousse ça jusqu’au bord : człowiek-nikt, c’est « l’homme-qui-comprend, l’homme-qui-est-état-créatif, l’homme-acte, l’homme-ici, l’homme-maintenant, l’homme-fleur, l’homme-oiseau » – une accumulation de définitions qui refusent toutes de fixer. L’homme-qui-n’est-personne n’a rien en propre. Rien de ce qu’il a, il ne le considère comme sien. C’est aussi la description exacte de quelqu’un qui n’a jamais eu de langue maternelle au sens plein du terme.
En avril 1979, il refuse de s’écarter d’une voie ferrée malgré le train qui approche. Il survit. La main droite est déchiquetée. À l’hôpital, il reprend conscience sans savoir qui il est, sans reconnaître personne. Il apprend à écrire de la main gauche et consigne ses expériences dans un journal qui paraîtra sous le titre Pogodzić się ze światem.
Ce détail n’a pas circulé dans la réception française, qui se résume à quelques lignes dans des encyclopédies et aux quatre récits parus en 2022 aux éditions Alidades. La réception polonaise, elle, n’en finit pas : Stachura est une figure de légende pour plusieurs générations de lecteurs – poète maudit, Rimbaud et Kerouac mêlés, le garçon de Charvieu qui est devenu le plus grand errant de la littérature polonaise d’après-guerre. Cette double invisibilité – légende là-bas, inconnu ici – dit quelque chose d’exact sur sa position dans la langue. Il n’a jamais appartenu entièrement à personne.
La marche du scorpion est un livre sobre. Pas de surcharge ni d’effets. Ce « on » finit par s’imposer – la seule manière d’être juste pour un homme qui n’a jamais vraiment parlé depuis un « je ». Il s’est suicidé le 24 juillet 1979. Son dernier poème, écrit de la main gauche, s’intitule List do pozostałych – lettre aux survivants, aux autres, à ceux qui restent dans la langue. Le journal Pogodzić się ze światem s’interrompt quelques jours avant. La dernière entrée est incomplète.
Charles Garatynski est un écrivain d’origine polonaise né en 1998 à Bordeaux ; il a reçu en 2025 le prix d’Artiste polonais de l’année en prose de l’Académie polonaise des Sciences sociales et humaines.
