Avec Prisonnières politiques en Espagne, fruit d’une plongée dans les prisons franquistes d’une période moins connue que les années de guerre, Irène Gimenez nous offre une peinture inédite des conditions de vie des prisonnières politiques en Espagne entre les années 1960 et le milieu des années 1980. Un apport précieux qui dépasse l’histoire ibérique pour venir nourrir une histoire genrée de l’activisme.
L’enquête de l’historienne Irène Gimenez constitue un apport historiographique important à la fois à l’histoire de l’Espagne du second vingtième siècle et à la question très invisibilisée de l’incarcération politique des femmes. Elle a en effet entrepris de partir à la recherche des militantes emprisonnées par le régime de Franco à partir des années 1960, contribuant ainsi à une histoire genrée de la justice qui connait depuis quelques années un renouveau, en particulier grâce aux travaux sur les situations de guerre ou de bouleversements politiques notamment coloniaux et post-coloniaux. Elle ne choisit comme borne finale de sa période d’étude ni la mort de Franco en 1975 ni les élections générales de 1982, mais 1987, date de la marginalisation sociale en Espagne des pratiques militantes de lutte armée.
Pour mener une telle enquête, elle a d’abord construit une base de données compilant les témoignages déjà existants, en français, en catalan, en basque ou en castillan, émanant soit de recherches, soit d’enquêtes journalistiques, sans négliger l’imposante littérature militante (celle des indépendantistes basques ou catalanes, des communistes, des anarchistes). C’est à partir de ces sources que l’historienne a envisagé de mener une collecte d’archives orales : une trentaine d’entretiens directs ou téléphoniques auprès des principales intéressées. Cette enquête n’est pas sans difficultés, elle oblige l’historienne à se mettre à nu, à revenir sur sa position inquiète, sa proximité avec cette histoire (son grand-père était encore un militant actif lors de la période considérée), ses doutes sur sa capacité à recueillir et à transmettre cette mémoire, la manière aussi dont celle-ci vient parfois se heurter à la démarche historienne et comment elle s’en « débrouille ».
Il faut reconnaître que l’état de l’art sur cette question est pauvre : les femmes militant dans des groupes prônant la lutte armée sont en grande partie les oubliées des années 1960-1980. Pour saisir ce qu’est un ou une prisonnière politique dans l’Espagne franquiste et post-franquiste, il convient de partir de la torture pratiquée dans les commissariats de police ou les casernes (de ne pas isoler l’emprisonnement du continuum répressif), d’interroger la question de la qualification (en relation avec celle de prisonnier·es de droit commun mais aussi avec le dehors et les réseaux de soutien) et de tenir compte des différences de trajectoires (politiques mais aussi familiales), des situations dans chaque établissement.
Irène Gimenez dresse ainsi une peinture d’une très grande précision de la condition carcérale des prisonnières politiques vue de l’intérieur, grâce à une précieuse analyse « au ras des murs » ; elle revient aussi sur le choix de ses sources : elle a pris le parti de travailler à partir des écrits autobiographiques des prisonnier·es ; ce choix résulte, non seulement du fait que, pour leur majorité, les archives des ordres religieux qui étaient en charge de la surveillance des prisons de femmes jusqu’en 1978 ne sont pas accessibles, mais aussi et surtout de la volonté d’écrire cette histoire à partir des mots des principales intéressées ; adoptant moins le point de vue d’une histoire « populaire » au sens de Howard Zinn que celui d’une histoire des sensibilités.
Irène Gimenez considère le récit des incarcérations de ces militantes comme des expériences permettant la production d’un savoir collectif qu’elle analyse et déconstruit. Certains témoignages sont particulièrement effroyables quant aux tortures que les franquistes infligèrent à ces hommes et à ces femmes et l’autrice ne se dérobe jamais devant cette horreur ; elle place son travail sous l’égide de « l’histoire coléreuse » définie par Xavier Vigna. Là encore, elle a conscience de ses propres émotions et, sans nier ce caractère « intolérable » ni le spectaculariser, elle parvient en partant de la parole des victimes à ne pas se l’approprier et à montrer comment cette violence joue sans cesse dans la perception par les prisonnières de leurs conditions de détention.

Ce marquage des corps par la torture définit une génération de militant.e.s dont l’historienne peint d’emblée le portrait de groupe, un groupe hétérogène qui, à partir des années 1968, est incarcéré dans des prisons pénales alors qu’elles et ils sont des « politiques » en raison de la « criminalisation des illégalismes armés ». L’usage de la torture dans la répression a pour conséquence l’usage d’un répertoire de lutte anti-répressive armée par des groupes qui parfois sont en désaccord politique. Plus l’État est violent, plus les militant·es prennent les armes, qu’ils et elles appartiennent au Mouvement Ibérique (MI), au Front de libération catalan (FAC), à l’ETA, au Front révolutionnaire antifasciste et patriotique (FRAP), ou encore au CNT, et viennent remplir les prisons pénales franquistes. Le régime instaure ainsi « une prison dans la prison » pour les « politiques ». les prisonnier.e.s sont, à l’image de l’une des plus célèbres, Eva Forest, des sujets « torturés ». L’historienne montre remarquablement comment cette identité est inscrite dans les corps.
Irène Gimenez prend soin de couvrir l’ensemble du territoire et tous les établissements ; pourtant, une série de lieux de détention deviennent centraux dans son enquête : à Barcelone, la Modelo et la Trinidad, à Madrid Les Ventas, Yeserias, Carabanchel et non loin la prison d’Alcala de Henares. Le pouvoir franquiste ne cesse de transférer les prisonnier.e.s politiques, et chaque établissement a ses spécificités, ils sont tous insalubres mais certains sont des prisons préventives, d’autres des établissements pour peine avec des règlements intérieurs tous différents. Les directeurs d’établissement distinguent aussi parfois les « terroristes » des autres, créant une nouvelle catégorie au sein des « politiques ». Surtout, ce statut de « politiques » est l’objet d’une lutte en interne, au sein des prisons. L’examen des modalités de ces mobilisations est remarquable, grâce à une fine analyse des sources, et l’on sait qu’en la matière (des actes d’indisciplines à la grève de la faim ou à la mutinerie) les traces sont rares dans « les archives du pouvoir ». Gimenez, à partir des archives testimoniales, parvient à appréhender tout à la fois les processus à l’œuvre, les références théoriques mobilisées et le sens des revendications (regroupements, notamment).
Mais l’autrice ne se contente pas de cette définition ; elle montre comment le genre a contribué à la reconnaissance de cette distinction au sein même de la détention, auprès des détenues de droit commun. Elle cherche à dissiper la confusion sans cesse entretenue par Franco entre « politiques » et « droits communs », sans pour autant stigmatiser et déconsidérer ces dernières ; « les politiques » correspondent à un certain nombre de « délits de femmes » (adultère, abandon de famille, avortement, infanticide et inculpations liées à la prostitution) comme relevant d’un contrôle social, d’une répression « politique » des mœurs.
Cette « politisation », notamment par les organisation féministes, n’accroît pas les catégories des politiques, mais elle tisse une sociabilité mise à mal au cours des premières années de la posguerra – les politiques, à Alcala notamment, demandaient à être séparées des droits communs, symbole de « souillure » et de « perversion ». Ce trouble est en outre alimenté par la méfiance et la crainte d’informatrices (chivatxs) au sein des « droits communs ». Luttant contre l’élitisme de certaines, c’est dans des luttes communes, principalement autour de l’alimentation et du travail, que la « jonction » est faite.
L’historienne a recours, pour nourrir ses analyses, à d’autres situations (celle en Amérique latine, mais aussi en Europe et en France), donnant à son travail sur le cas espagnol une portée plus grande sur le « devenir prisonnier politique » au cours du second XXe siècle et plus spécifiquement entre les années 1968 et la fin des années 1980. Cette période est d’autant plus intéressante, outre le fait essentiel qu’en Espagne elle est celle de « la sortie de dictature », qu’elle correspond au développement d’organisations humanitaires centrées sur « les droits de l’homme » et à l’émergence d’un mouvement féministe dont la visibilité et l’importance ne cessent de croître entre 1970 et 1990.
Irène Gimenez montre comment ces nouvelles actrices, ces subjectivations récentes tout au moins dans leur visibilité, ont joué auprès des prisonnières politiques un rôle essentiel et très largement méconnu. « Les prisonniers, c’était les hommes », dit ainsi rétrospectivement et de manière symptomatique la militante catalane féministe et antifranquiste Montserrat Cervera. Or, il a existé une solidarité genrée d’importance dans les prisons espagnoles. Ici, Gimenez base son analyse notamment sur le dispositif des marraines et sur la correspondance entre le dedans et le dehors.

L’autrice a des pages remarquables pour montrer à la fois l’importance de ces pratiques mais aussi le fait qu’elles occultent, par leur inscription dans une répartition patriarcale des tâches domestiques (« les femmes écrivent »), une dimension strictement genrée, celle du care sur laquelle elle revient dans la dernière partir de son livre. Car ici s’opère une véritable « inter-sectionnalité », même si le terme n’est pas utilisé. La subjectivation dominante (celle de militantes politiques) a occulté, y compris dans l’historiographie, une autre subjectivation, celle de l’émergence d’un sujet femme. L’événement est de la plus grande importance car il neutralise l’héroïsation de quelques femmes militantes, et oblige à une relecture genrée du « devenir prisonnier·e politique ». Ce processus passe par exemple par « une prise d’écriture » des femmes prisonnières et une réception particulière de ces paroles. D’où bien sûr l’ouverture d’un débat et de tensions, notamment avec les milieux anarchistes. Peut-on défendre les prisonnières politiques en tant que femmes ? Le féminisme ne gomme-t-il pas la notion de classe et ne fait-il pas ici le jeu de la bourgeoisie ? L’historienne analyse de nombreuses sources françaises et plus largement européennes (dans le sillage du Tribunal international des crimes contre les femmes à Bruxelles en 1976. En Espagne, cette lutte intersectionnelle s’incarne dans l’amnistie des « délits de femmes », et localement l’un des points de focalisation est paradoxalement la mobilisation pour l’expulsion des Cruzadas, les religieuses-surveillantes de la terrible prison Trinidad à Barcelone, des religieuses animées à la fois par la volonté d’imposer un ordre moral réactionnaire et de continuer à être les actrices de la répression franquiste.
Irène Gimenez analyse pour finir la place du genre dans l’expérience carcérale quotidienne de ces prisonnières politiques. Deux perceptions selon son genre s’imposent : l’une est la prison-couvent à partir du cas de Trinidad (Barcelone) et des sœurs-policières (les Cruzadas), l’autre est la prison-caserne. L’historienne fait en particulier un portrait remarquable des Cruzadas, en l’absence de sources de l’ordre, mais par un travail minutieux à partir des dossiers individuels des prisonnières et des témoignages qu’elle a recueillis. Ces analyses sont précieuses tant, comme Corinne Rostaing l’a souligné à plusieurs reprises, il y a un manque de recherches consacrées aux surveillant.es. Et dans ces pages, Irène Gimenez examine chacun des actes que ces gardiennes réalisent, livrant un tableau du disciplinaire quasi ethnographique (le travail, l’isolement, les punitions, les pénalités, les fouilles…). Elle les met en relation avec ce qu’elle nomme le national-catholicisme, replaçant Trinidad dans un « archipel » pénitentiaire. L’historienne donne place aussi à la perception des principales intéressées, faisant d’un regard subjectif un savoir qu’il s’agit de prendre au sérieux si on veut comprendre dans ses multiples dimensions ce que fut ce lieu barcelonais au regard des autres prisons.
En miroir, elle livre l’histoire des résistances des détenues et notamment de la grande grève de la faim de 1975 ou encore la lutte visant à l’expulsion des religieuses. Décrivant tous les espaces (du parloir à la bibliothèque) et les moindres activités domestiques (souvent négligées par la recherche), elle révèle comment toutes les activités jusqu’à la corvée d’épluchage de pommes de terre contribuent au maintien d’un ordre genré dont les religieuses sont les gardiennes. À partir du cas de l’alimentation, l’historienne montre que la prison fonctionne comme un antipanopticon qui tend, par le désintérêt qu’on porte aux prisonnières, à leur enlever toute dignité. Les Cruzadas ne les regardent pas, elles les laissent mourir, ne faisant reposer leur survie que sur le soutien extérieur dont les prisonnières peuvent disposer.
Gimenez analyse comment les prisonnières tentent de résister à ce système par la mise en place au sein de la prison d’une contre-gouvernance, la comuna, qui n’est pas verticale mais horizontale, prônant des formes d’autogestion. Attentive à la constitution de collectifs, sans les idéaliser, elle analyse comment, pour ne citer qu’un exemple, les prisonnières instituent la prison en université populaire, faisant de ce lieu répressif un lieu d’émancipation. Là encore, Irène Gimenez n’idéalise pas ces constats et note que ce type d’initiative entre parfois en conflit avec la ligne politique d’organisations telles que l’ETA.
On le voit, Irène Gimenez fait d’une colère un savoir des plus précieux. Ce livre, à partir du cas des « prisonnières politiques » espagnoles, ouvre non seulement sur de multiples situations contemporaines (Amérique latine, Irlande, RFA, France) mais constitue un enrichissement important pour la double historiographie des prisons et des femmes initiée par Michelle Perrot il y a cinquante ans.
