Pourquoi le socialisme ? propose la traduction de l’article qu’Albert Einstein écrivit en 1949 – et qui fut publié aux États-Unis par la Monthly Review – pour expliquer son adhésion aux idéaux du socialisme. À l’aide des deux essais qui accompagnent ce texte, la mise en situation de cet Albert Einstein socialiste, s’opposant au libéralisme économique et à ses conséquences, nous parle avec urgence.
Le nom d’Albert Einstein est naturellement associé au mot « révolution ». Mais c’est aux révolutions scientifiques auxquelles il a contribué – les relativités, la théorie quantique, le mouvement brownien – qu’on pense. Le stéréotype, qui pèse sur l’image qu’on a de lui, du génie abstrait et loin de la réalité, de l’esprit totalement pris par ses théories, rend particulièrement difficile de se représenter ce grand physicien comme un intellectuel engagé.
L’article écrit en 1949 par Einstein pour le premier numéro de la revue socialiste Monthly Review est dense et bref. Il n’occupe qu’une quinzaine de pages du petit livre édité par la même revue, qui existe encore en 2026, avec une préface de John Bellamy Foster, actuel directeur de la publication, et une postface de John J. Simon, figure tutélaire de la gauche américaine dont l’activité éditoriale et journalistique s’est liée, au cours des années, aux noms de militants du mouvement noir, tel Stokely Carmichael, et d’intellectuels, Herbert Marcuse, pour n’en citer qu’un.
Mais, avant d’évoquer la mise en contexte de l’article d’Einstein, utile et nécessaire, surtout pour le lecteur d’aujourd’hui, il est bon de se concentrer sur les pages dans lesquelles l’auteur explique son adhésion au socialisme. Ceux qui s’attendraient à un socialiste humanitaire, centré sur des idées un peu générales de solidarité, vont être surpris. En effet, Einstein était convaincu que seule une économie planifiée, guidée par des idéaux socialistes, pourrait répondre aux exigences de la société contemporaine, qu’il n’hésite pas à définir comme « une communauté planétaire de production et consommation ».
Corriger les aberrations du libéralisme économique, notamment le fait d’avoir créé une « vaste communauté de producteurs dont les membres s’efforcent sans cesse de se priver mutuellement des fruits de leur travail collectif », est pour Einstein une urgence car « l’anarchie économique de la société capitaliste » constitue à ses yeux la vraie source du mal. Il était aussi convaincu de la nécessité d’une réappropriation collective des moyens de production. Il insistait sur le fait que la concentration du capital entre un petit nombre de mains produit une oligarchie, « dont la puissance considérable ne peut être effectivement contenue, même par une société politique organisée démocratiquement ». Ce qui n’est peut-être pas étonnant, mais significatif, est l’oubli qui a frappé ces propos, ceux d’un intellectuel dont l’engagement politique, spécialement dans le mouvement pacifiste, est pourtant bien connu. Si presque toutes les biographies qui lui ont été dédiées accordent une place au manifeste Russell-Einstein de 1955, le lien du physicien avec le socialisme est resté un sujet largement négligé, voire carrément refoulé.

En quoi ce bref article peut-il nous parler aujourd’hui ? Pour répondre à cette question, les deux essais qui l’accompagnent ici seront d’une grande utilité. En effet, pour reprendre une tripartition évoquée par Edward Saïd dans sa conférence Reith de 1993 (Des intellectuels et du pouvoir, Seuil, 1996), Albert Einstein, ni intellectuel organique, selon la définition d’Antonio Gramsci, ni clerc, comme les intellectuels de Julien Benda, pourra être mieux compris par une mise en situation sartrienne. En fait, la situation d’Einstein vis-à-vis du socialisme et de la Monthly Review qu’on pourra appréhender grâce aux pages de John Bellamy Foster, et de John J. Simpson va aussi nous aider à définir le lien que ces pages ont avec le présent. On y découvrira un Einstein dont l’engagement a été constant tout au long de sa vie. On n’oubliera pas qu’en 1895, à seize ans, déjà pacifiste, il avait renoncé à la citoyenneté allemande pour s’installer en Suisse afin d’éviter le service militaire. Il était donc, depuis le plus jeune âge, un exilé, une autre catégorie clé dans la définition de l’intellectuel chez Edward Saïd. Ce dernier considérait l’exil comme une condition presque métaphysique de l’intellectuel, lui permettant de voir les choses à la fois depuis le monde qu’il a quitté et depuis l’ici et maintenant.
À Zurich, Einstein fréquenta assidûment ce café Odéon où se rencontraient les radicaux russes et où passeront Lénine, Trotski, mais aussi Tzara et Joyce. Selon son propre témoignage, il aurait à plusieurs reprises séché des cours à l’École polytechnique pour ne pas manquer des débats politiques enivrants qui se tenaient dans ce lieu de rencontre. Déjà fameux à la suite de la publication des articles de 1905, Einstein, au cours des semaines qui suivirent l’abdication du Kaiser et l’armistice de la Première Guerre mondiale, aurait affiché sur la porte de sa salle de cours un écriteau portant les mots « COURS ANNULÉ – RÉVOLUTION ». Il s’en dégage donc l’image d’un rebelle dont les idées politiques ont toujours été bien enracinées dans la situation historique qu’il vivait.
Si l’on vient aux années de Princeton, Einstein, désormais icône de son temps, âgé et fameux, n’avait en rien perdu son esprit conflictuel. On le trouve investi avec quelques-uns des personnages qui créeront ensuite la Monthly Review, les économistes Leo Huberman et Paul Sweezy notamment, dans la tentative avortée de faire de la Brandeis University un établissement capable de dépasser les discriminations raciales dans des États-Unis encore ségrégationnistes. La thématique du mouvement noir n’était pas neuve pour Einstein, dans les années 1930 il avait même publié un article dans la revue The Crisis dirigée par W.E.B. Du Bois avec qui il entretint une correspondance.
Ainsi, la contribution d’Einstein au premier numéro d’une revue socialiste, fondée en plein essor du maccarthysme, n’est absolument pas, comme le voudraient certains de ses biographes, un épisode isolé. L’année précédente, il s’était trouvé avec ce même groupe d’intellectuels (dont faisait partie aussi Francis Otto Matthiesen, grand critique littéraire états-unien auquel on doit des pages inoubliables sur Whitman, Melville et Thoreau dans son « American Renaissance ») pour soutenir la candidature à la présidence de Henry Wallace, pour le Parti progressiste, sur un programme pacifiste et plaidant l’abolition de la ségrégation raciale.
En quoi cette mise en situation d’Einstein nous aide-t-elle ? Finalement, surtout aujourd’hui, pourquoi devrait-on s’intéresser à la pensée politique d’un grand scientifique ? Le fait d’avoir créé la théorie de la relativité lui donne-t-il un statut de clerc, à la Benda, qui rendrait sa pensée éclairante ? Franchement, on en doute, considérant aussi que des savants moins honnêtes intellectuellement qu’Albert Einstein, tels que William Shockley, ont utilisé la visibilité obtenue grâce au Nobel de physique pour promouvoir le racisme eugéniste.
Ce qui nous fascine chez Einstein est justement l’intrication entre privé et public, l’exposant dans sa force et dans sa vulnérabilité. Être un homme de son propre temps, loin de l’image sacrale du génie, ou de celle ascétique du clerc, a été un choix courageux par lequel Einstein n’a jamais cessé de s’exposer, même à ses risques et périls. Cette cohérence, où le succès scientifique s’associe aux échecs politiques et à la fragilité de l’exilé, apporte une nuance presque romanesque qui rend les pages qui lui sont dédiées émouvantes.
De même qu’il est émouvant de lire les mots par lesquels, sans craindre la persécution de la toute-puissante Commission des activités antiaméricaines, Einstein nie cette idée qui aujourd’hui, après une quarantaine d’années de brain washing néolibéral, semble une vérité intouchable : libéralisme économique et démocratie seraient indissociables.
On vit à une époque où les mots séparatisme et islamo-gauchisme, ce dernier étant le digne héritier du judéo-bolchevisme d’autrefois, sont devenus la porte d’entrée d’une nouvelle chasse aux sorcières, où un parti avec un programme politique social-démocrate peut être considéré, sans craindre le ridicule, comme étant d’« extrême gauche ». On a besoin de femmes et d’hommes capables de prendre parti et d’intellectuels/elles qui, comme Einstein, utilisent leur visibilité pour que la critique du présent ne soit pas totalement et définitivement étouffée. Il n’y a aucun doute, la situation d’Einstein nous parle avec urgence.
