L’adieu aux gadjé 

Comment dire l’antitsiganisme quand on le vit dans sa chair ? C’est à cette question que répond le dernier livre de Ritchy Thibault, Voleurs de poules !. Loin de suivre le conseil donné par ses parents, « ne penav [dis] pas aux gadjé qu’on est des Voyageurs », l’auteur clame son appartenance à la myriade des collectifs romani et voyageurs. Alors même qu’une des conséquences les plus immédiates de l’antitsiganisme est de pousser les Voyageurs à la dissimulation d’eux-mêmes, ou comme le dit l’auteur « à la discrétion », l’auteur revendique de pouvoir transmettre à son tour la force et l’amour de la vie que sa famille lui a donnés.

Ritchy Thibault | Voleurs de poules ! Combattre l’antitsiganisme. Libertalia, 104 p., 10 €

La littérature française spécialisée dans la défense des Roms et des Voyageurs – que l’on appelle parfois les études tsiganes – n’a certainement pas l’habitude qu’un premier concerné prenne la parole avec autant de vigueur, ce qui explique peut-être pourquoi aucun tsiganologue n’a encore pris la plume pour discuter de l’ovni qu’est Voleurs de poule !. Il est vrai qu’il ne fait pas bon être « spécialiste des Tsiganes » quand on lit cet ouvrage dont l’auteur appelle à « mettre fin aux tsiganologues et archaïques “études tsiganes” composées quasi exclusivement d’universitaires gadjé qui font carrière sur notre dos ».

Il faut reconnaître que Ritchy Thibault n’a pas complètement tort : si le champ universitaire des études romani, disons, est composé en France de 95 % de gadjé [1], c’est également ce qui caractérise le champ militant contre l’antitsiganisme qui est majoritairement porté par des associations de gadjé et des centres sociaux. Est-ce parce que les Voyageurs font preuve de diplomatie en déléguant leur parole à des médiateurs supposés savoir ou est-ce parce que l’État et ses administrations organisent depuis des dizaines d’années une mise sous tutelle de ceux qu’ils nomment les « gens du voyage » ? De même que les aires d’accueil des gens du voyage font l’objet d’une délégation de service public, les Voyageurs semblent contraints de déléguer leur parole aux gadjé, y compris lorsqu’il s’agit pour eux de se défendre. On se souvient du président de la République qui déclara à propos du Gilet jaune Christophe Dettinger lorsque celui-ci avait pris la parole publiquement dans une vidéo : « Il a été briefé par un avocat d’extrême gauche. Ça se voit ! Le type, il n’a pas les mots d’un gitan ». Dans Voleurs de poules !, Ritchy Thibault n’attend pas sagement autour d’une table qu’on lui donne la parole, il la prend, mû par « la conviction que nous nous sauverons nous-mêmes, par nos propres moyens ». Véritable adieu aux gadjé et appel à l’autodétermination, ce livre propose un renouveau des luttes contre l’antitsiganisme.

Une aire d’accueil des gens du voyage à Saint-Ouen-l’Aumône (2012) © CC BY-SA 3.0/Akiry/WikiCommons

Partant de son expérience intime du racisme contre les Voyageurs, Ritchy Thibault retrace à grands traits cent ans d’une histoire française connue mais peu médiatisée : la loi du 16 juillet 1912 qui impose le port d’un carnet anthropométrique pour tous les « Nomades » de plus de 13 ans, parmi lesquels les ancêtres de l’auteur ; les mesures d’assignation à résidence prises par le dernier gouvernement de la Troisième République en avril 1940 qui immobilisèrent ses arrière-grands-parents ; l’internement des « Nomades » jusqu’en 1946 subi par son arrière-grand-mère, Maria Azais, dans le camp de Jargeau ; ou encore la naissance de certains de ses grands-parents pendant le génocide qui les frappait.

Une sortie de guerre en trompe-l’œil pour les Voyageurs : Ritchy Thibault propose de fait de parler d’ « un continuum dans les persécutions ». Il cite à ce propos son amie et militante Sue-Ellen Demestre, qui affirme régulièrement que « ce qu’on vit sur les places désignées [aires d’accueil], c’est la suite des camps d’internement ». Revenant sur l’histoire des tristement célèbres « aires d’accueil », situées presque systématiquement dans des zones polluées et dangereuses, Ritchy Thibault s’interroge sur la possibilité qu’un ethnocide soit encore en cours. Citons-le : « La société veut les [les Voyageurs] absorber, les sédentariser, les acculturer, les rendre productifs et ainsi faire disparaître leurs pensées et leurs cultures, leur autonomie en matière de subsistance, en domestiquant leurs corps et leurs désirs ».

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Car il ne faudrait pas oublier que l’auteur de Voleurs de poules ! est un brillant étudiant en anthropologie à l’École des hautes études en sciences sociales qui maîtrise parfaitement les travaux de l’anthropologue Pierre Clastres, penseur des sociétés contre l’État et introducteur du concept d’ethnocide. Ce continuum des persécutions se manifeste selon Ritchy Thibault à travers divers aspects de la vie sociale : impossibilité de voyager ou de devenir propriétaire d’un terrain quand on est Voyageur, condamnation à l’échec scolaire des enfants Roms et Voyageurs qui se voient pris dans des dispositifs ségrégationnistes comme ceux des « classes voyageuses » ou, encore, impossibilité de pratiquer l’artisanat et les arts du spectacle propre à certains collectifs.

Ce qui frappe particulièrement le lecteur est la façon dont Ritchy Thibault lie chacune de ces questions à son histoire personnelle, jusqu’à cette scène traumatique et fondatrice : en 2013, alors qu’il a neuf ans, l’auteur est le témoin indirect de l’exécution du meilleur ami de son père par des gendarmes à Biscarosse. Fuyant après un contrôle, cet homme fut abattu en pleine rue – les gendarmes justifièrent leur acte en disant qu’il s’agissait d’une légitime défense face à un homme qui avait un tournevis entre les mains. Ritchy Thibault comprend alors la fragilité de la vie romani et voyageuse et le fait qu’elle est à la merci des gadjé. Tout comme l’illustre parfaitement l’exemple du meurtre d’Angela Rostas, une mère de famille rom, âgée de quarante ans et enceinte de sept mois, tuée d’une balle de fusil de chasse en 2024 sur le seuil de son mobile-home en Haute-Savoie.

L’antitsiganisme tue au sens propre du terme, mais il tue aussi de manière plus insidieuse, en condamnant les familles au silence face à ces meurtres de peur des représailles. Or, nous dit Ritchy Thibault, l’antitsiganisme a trouvé sur sa route un obstacle : une femme déterminée qui, en prenant la parole, a permis, seule contre tous, de sortir de l’angle mort les violences policières contre les Voyageurs. Aurélie Garand, la sœur d’Angelo Garand, tué par des gendarmes du GIGN, n’a eu de cesse depuis 2017 d’exiger justice pour son frère. Cette « Antigone des temps modernes », comme l’a appelée Didier Fassin dans un cours au <collège de France, est également l’autrice d’un livre remarquable, Depuis qu’ils nous ont fait ça, dont la réédition augmentée paraît ce mois-ci aux éditions du Bout de la Ville. Devant autant de violence, comment vivre et trouver sa place ? Voleurs de poules ! n’est pas une énumération macabre des horreurs françaises antitsiganes, il ouvre des pistes de réflexion pour transformer radicalement la façon dont on aborde la défense des Roms et des Voyageurs. L’une des grandes forces de l’ouvrage est de penser la sortie de l’ethno-nationalisme qui a encore de beaux jours devant lui grâce à certaines prises de position du Conseil de l’Europe.


[1] Il s’agit d’une statistique sauvage.