Des enfances et des pierres

Le roman de Marie Richeux emprunte son titre au nom d’un ensemble urbain construit à Alger par Fernand Pouillon, en pleine guerre d’Algérie. La construction a démarré en 1955 et la cité a été inaugurée en 1960. À l’utopie d’un vivre ensemble paisible, a succédé aujourd’hui une zone de non-droit dite « la Colombie », où le trafic d’une drogue surnommée « mère courage » prospère. Pourtant des familles y vivent : « Ici, tu nais, tu vis, tu meurs. Personne ne part. Tout le monde regarde ailleurs, mais tout le monde nage ici comme dans son coin de mer. »


Marie Richeux, Climats de France. Sabine Wespieser, 272 p., 21 €


Marie s’aperçoit avec étonnement que c’est le même architecte qui a bâti cette cité d’Alger et la cité de Meudon-la-Forêt où elle a passé son enfance. Cet étonnement sera la première pierre du récit. L’auteure veut conserver une certaine capacité à la sidération comme ouverture d’esprit, propice à saisir les silences, les corps, le vent : « La cité est un bâton planté dans un champ de pierres balayé de vent… Elle est montée du sol dans un interstice de possible, ni que ce fût bon, ni que ce fût juste, ni que ce fût ce qu’il fallait faire exactement, mais elle se tient sans mépris, du dessin à la dernière pierre, posée ici avec le même soin que dans deux ans de l’autre côté de la mer. »

Elle a gardé de son expérience de vie à Meudon-la-Forêt un souvenir paisible dont elle interroge la source : « Je vis aujourd’hui sur ce calme un peu vide dans lequel nous évoluions, très loin de n’importe quel idéal, mais très près de la réalité d’être ensemble. » Face aux Climats de France, elle retrouve quelque chose de cette paix vécue dans l’ordonnance des bâtiments : « Je pense à l’impression d’harmonie de cette cité, intacte, à cette conception de l’espace qu’il est possible d’apprécier autant par les yeux que par les pieds, tout cela mêlé à l’étrange ballet lent de jeunes hommes entre les voitures, totalement désœuvrés. »

Marie Richeux, Climats de France

Alger

Le récit de Marie Richeux se divise en plusieurs affluents qui offrent tour à tour la parole à différents personnages. Il y a bien sûr Jacques Chevallier, maire d’Alger entre 1953 et 1958, et Fernand Pouillon, architecte mais aussi écrivain, aventurier, homme de fortune et de malchance, véritable héros camusien. Pouillon qui déclare : « Chez soi n’est pas suffisant. Il faut vivre dans plus grand que chez soi. Il faut des palais pour les humbles. Mes palais. » Il y a aussi Marie, qui n’est autre que l’auteure elle-même se glissant parmi ses personnages pour rencontrer, à hauteur de « pallier », un des personnages important du livre, Malek, un Français « musulman » d’Algérie devenu français tout court, envoyé en France par ses parents au début de la guerre : « Ils avaient su avant les autres que leur fils se ferait prendre, parce que la guerre est une vague vieille, rêche et puissante, et qu’elle ne laisse pas les jeunes hommes de vingt ans aller au cinéma dans les nuits méditerranéennes. » Malek vit depuis Paris une drôle de guerre d’Algérie, sourde et intime, dont la victime est peut-être son propre fils, Abdelkader, seul personnage de l’histoire qui ne parle pas en son nom propre alors qu’il est probablement la clé de toute cette histoire. La guerre qui ne se dit pas travaille par ricochets le « corps assoiffé de vie et de substance » de ce « pauvre grand enfant défoncé ». Le corps d’Abdelkader est une ville en guerre, un lieu de ravage.

Marie et Malek se penchent ensemble sur l’Histoire, et leurs histoires : « Nos vies et gestes lancés dans le temps, faisant œuvre de temps, se déposent juste à côté des grandes dates collectives. » Grâce à cette association entre un Algérien vieillissant et une jeune femme curieuse, acceptant de ne pas tout comprendre, de ne pas tout savoir, le lecteur peut explorer les silences, dans l’aveuglement (comme celui de la chanteuse Reinette l’Oranaise qu’ils écoutent ensemble) et ce que Marie Richeux nomme le « beau désir de dé-connaître ». Leurs tâtonnements, leurs croisements, la confiance qu’ils s’octroient aussi, l’une avide d’en savoir plus sur l’Algérie où ce voisin qui a l’âge de ses parents est né, l’autre toujours absorbé par le deuil de son fils mort de la drogue, créent un tissu de paroles et de silences qui accueille comme un enfant la douloureuse histoire entre Algérie et France qui reste malgré tout une histoire d’amour.

L’écriture de Marie Richeux s’inscrit dans le très concret des corps et des gestes. Ses mots posent notre attention, par exemple, sur la nuque des enfants qui sortent de la piscine, le soir : « Après la piscine, on vient nous chercher encore, encore le camion blanc, et cette famille n’est pas notre famille, mais ils nous gardent, et ils vérifient que notre nuque est bien séchée avant de sortir dans le froid. » La perception enfantine du bien-être que l’on ressent à être chez soi laisse une empreinte profonde sur le récit : « La porte blindée marron. La lumière particulière du pallier. Le bruit des clefs, les cartables par terre, les souliers, les baskets dans l’entrée, les pizzas découpées, la télévision, un peu de chaud, un peu ensemble, un peu manger. “Ouh là, ça va vite.” Comme on est bien chez soi. Il recommence de pleuvoir fort. »

Marie Richeux, Climats de France

Meudon-la-Forêt

Le retour à Alger est un « retour vers rien intense ». L’introspection reste volontairement vague, pour mieux conserver une légèreté, une porosité, une attention à ce qui se déplace légèrement mais qu’il est important de saisir : « je cherche vaguement en moi et suis ramenée immédiatement au dehors, par des voix, des morceaux de chansons, des terrains de sport, grillages, vendeurs de cigarettes, bicoques, front de mer. Que c’est fragile l’insouciance d’un soir ». La guerre, la grande Histoire, se manifeste à travers les témoignages et les corps comme le vent qui glisse entre les immeubles de Pouillon à Alger : « Faisant danser les arbres futurs, immenses et proches, dans la caresse des branches sur les fenêtres, il sera le souvenir de la marche de Pouillon dans l’irréalisé des étages, le rêve de cette cité, la négociation de ce terrain. La caresse du vent, les hauts jours d’automne, sera ce rêve dans le dense feuillage du temps. »

Marie Richeux, qui s’exprime par l’intermédiaire d’un personnage qu’elle a voulu discret, un personnage parmi les personnages, se représente clairement les pièges d’un récit évoquant la guerre d’Algérie : « me lancer dans ce texte, c’était inévitablement écrire sur la guerre et […] plus j’avançais, plus le texte semblait me sommer de choisir un camp parmi les camps, dont je ne voyais jamais se dessiner clairement les contours ». Or, ce choix est impossible : « Il n’y a nulle part, dans la petite cour du meunier français, un petit mur sur lequel s’adosser, juste l’écorce d’un arbre, y appuyer le dos pour regarder l’histoire d’un seul et même grand regard. Il n’est aucun point depuis lequel le 20 août 1955 ou le 14 mars 1956 puissent être vus par tous, et lus de la même façon. »

Parler de la guerre d’Algérie, adossée comme Marie ou les jeunes Algériens aux murs des immeubles construits par Pouillon, c’est accepter peut-être de ne pas savoir ce que l’on dit, comme le rétorque brutalement Jacques Chevallier à un journaliste qui lui suggère que l’indépendance ne peut être obtenue autrement que par l’arrachement. Si les paroles lorsqu’on évoque l’Algérie sont un piège, il est d’autres surfaces où l’écrivain peut chercher à étendre son champ de perception : « l’essentiel se trouvera en surface. Dans les plis de la peau. Dans le jeu des yeux. Dans le rythme en surface du langage. Pas exactement dans les mots choisis. Pas exactement dans les raisonnements. Mais exactement dans le poids réparti du corps sur la chaise, et dans celui des animaux sur le sol du jardin, celui de la lune ».

Marie Richeux, Climats de France

Marie Richeux © Cédric Dupire

Le roman a le mérite de faire jouer à Fernand Pouillon un rôle de premier plan, en lui donnant l’allure du héros qu’il était réellement à maints égards. Lorsqu’il se rend à Alger pour répondre à l’appel de Jacques Chevallier de construire en urgence des logements HLM afin de résorber les bidonvilles, l’homme tombe amoureux de l’Algérie. Il défraiera la chronique en 1961, lorsqu’il sera arrêté pour détournement de fonds et abus de confiance. Il s’évadera, aidé par le réseau Jeanson et ses amitiés avec le FLN. Fuyant le scandale, il vivra dans une villa du XVIe siècle à Alger, passant ses soirées à lire le Coran. Radié de l’ordre des architectes, finalement amnistié par Pompidou puis fait chevalier de la Légion d’honneur par Mitterrand, il a gardé avec l’Algérie une relation forte. Tout est raconté dans ses passionnants Mémoires d’un architecte, publiés en 1968.

Pour reprendre le titre de l’article d’Albert Camus dans L’Express en mai 1955, le métier d’architecte est un véritable « métier d’homme » et c’est bien comme ça que Marie Richeux considère l’œuvre de Pouillon. Ce qui est étonnant, c’est que Camus a raconté dans cet article de 1955 sa rencontre à Alger, non pas avec Pouillon, mais avec deux autres architectes de l’époque, Louis Miquel et Jean de Maisonseul, disciples de Le Corbusier (grand rival de Pouillon). Camus est un peu le grand absent du livre de Marie Richeux, qui se souvient pourtant d’un voisin de la cité de Meudon-la-Forêt spécialiste de l’œuvre de Camus. Ce croisement de rencontres, certaines réussies, d’autres esquivées, ne donne que plus de prix à ce que le livre réussit à nous faire vivre, la rencontre avec Pouillon, avec une certaine utopie, une âme de l’architecture matérialisée par les immeubles toujours présents. La rencontre de Camus avec de jeunes architectes français en Algérie avait émerveillé l’écrivain. C’était peut-être un autre piège que l’Algérie tendait à Marie Richeux et dans lequel elle a eu raison de ne pas tomber : l’histoire de la rencontre entre Camus et les architectes disciples de Le Corbusier en 1955 en Algérie aurait absorbé et étouffé l’histoire moins connue de la rencontre entre Chevallier et Pouillon.

Le centre Albert Camus, construit à Orléansville (aujourd’hui Chlef) par les architectes Louis Miquel et Roland Simounet, cette construction qui avait tant enthousiasmé Camus, a subi un sort équivalent à celui des Climats de France. C’est avec ces deux architectes que l’écrivain signa l’appel de 1956 à une trêve civile en Algérie. Et le théâtre qui devait s’y jouer avec les jeunes Algériens selon les théories communes à Camus et aux architectes a disparu aujourd’hui au profit d’un terrain de football.

Yaël Pachet

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