Une alternative africaine au féminisme occidental

L’autre langue des femmes, un essai de la romancière franco-camerounaise Léonora Miano, puise dans un matrimoine subsaharien pour poser les jalons d’une alternative africaine au féminisme occidental. De cet objet surprenant qui présente des modèles a priori traditionalistes, la lectrice européenne peut retenir la profusion édifiante des mythes féminins et l’injonction à la construction d’une identité féminine par les femmes elles-mêmes.


Léonora Miano, L’autre langue des femmes. Grasset, 256 p., 20,90 €


Parce qu’il lutte contre les oppressions sexistes et racistes dont sont victimes les femmes afro-descendantes en Europe ou aux États-Unis, on connaît l’afroféminisme porté par des autrices comme bell hooks, Audre Lorde, Angela Davis… mais on entend peu les revendications spécifiques des femmes du continent africain. L’autre langue des femmes de Léonora Miano nous donne un aperçu de trois de leurs piliers principaux : le rejet du terme « féminisme », trop ancré dans le monde occidental ; la mise en valeur de l’histoire d’un continent riche en personnages féminins ; enfin et surtout, la complémentarité entre femmes et hommes ainsi que le refus de la notion de genre.

L’autre langue des femmes, le nouvel essai de Léonora Miano

Léonora Miano © J.-F. Paga

L’autre langue des femmes n’est pas « féministe », puisque le féminisme apporte une réponse pour « les femmes d’un lieu précis aux questions qui se posaient à elles ». Cette affaire de blanches, d’Occidentales, ne se limiterait pourtant pas à l’Occident. Du fait même de son environnement de naissance, un milieu impérialiste et capitaliste, le féminisme s’accompagnerait « d’un mode de pensée, d’une vision du monde » exportable. Comme le capitalisme – et comme un virus –, celui-ci se donnerait sans cesse de nouvelles formes pour survivre et agrandir son champ d’influence. Et les Occidentales de vouloir sauver les Subsahariennes ; et ces dernières de s’adonner à « la soumission épistémologique volontaire, l’auto-colonisation ».

Mais qu’offre donc le féminisme aux femmes subsahariennes ? Selon Léonora Miano, ce mouvement serait l’apanage de femmes « se présentant principalement comme les victimes de la domination masculine, forgeant une ontologie féminine victimaire ». Victimaire mais en réalité prédatrice, puisque, loin de viser à mettre à bas le patriarcat, il permettrait plutôt aux femmes « d’y occuper les mêmes places que les hommes » : il servirait la compétition capitaliste. Il mènerait à une « défaite collective » par les comparaisons mortifères avec les hommes qu’il encourage.

Léonora Miano accuse l’influence de ce nouvel impérialisme à la fois inadapté aux contextes subsahariens et superflu, car les Subsahariennes qui imitent les Occidentales seraient les héritières enviables d’une histoire qui « d’hier à aujourd’hui, ne se raconte pas sans mentionner les femmes ou le principe féminin ». Rappelant la démarche de restitution des œuvres d’art, L’autre langue des femmes exhume un imaginaire enseveli par les influences occidentales. Le double objectif de ce matrimoine serait de permettre aux Subsahariennes « de se connaître et de se penser hors de toute comparaison avec l’être de sexe masculin » mais aussi d’adapter leur contexte à l’époque contemporaine « sans se dénaturer ». En inscrivant sa réflexion dans un mélange de mythes et d’histoires africaines, Léonora Miano veut faire émerger une alternative « afrocentrique » au féminisme. À première vue, cette thèse est réactionnaire : non pas l’égalité mais une « complémentarité » entre les femmes et les hommes, chaque genre étant donc résumable à un ensemble de caractéristiques stables.

La lectrice européenne peu au fait de ces mythes et récits découvre une vaste galerie de portraits et autant de « gouvernantes, combattantes, bâtisseuses, mères, épouses » de l’Antiquité à aujourd’hui. Une certaine atemporalité s’installe, accentuée par l’absence de chronologie et la prédominance des images sur les discours. Comme une incantation, les trajectoires et les noms de celles qui les vécurent se succèdent en une déferlante inépuisable : la princesse Mkabayi des Zoulous, la reine Labotsibeni des Swazis, une reine anonyme au Rwanda dont la jouissance aurait donné naissance au lac Kivu, la régente du Danhomè Tassi Hangbe qui créa le corps armé exclusivement féminin baptisé « Amazones », Amanirenas la candace qui perdit un œil sur le champ de bataille, la tyrannique reine Njinga qui soumettait tous les corps à ses désirs… où l’on apprend qu’au moment même où des guérisseuses européennes se faisaient brûler vives, les guérisseuses africaines pouvaient gouverner.

L’autre langue des femmes, le nouvel essai de Léonora Miano

Toutes ces femmes parleraient cette langue « autre », définie de façon trouble comme étant celle « de femmes ne se définissant pas à travers l’action négative d’autres sur elles, et n’attendant pas d’avoir des modèles pour inventer leur vie ». Dans les faits, Léonora Miano présente surtout des gouvernantes brillantes, des élites puissantes. En parallèle, elle dénonce le fait que l’Afrique subsaharienne « néocoloniale » se fabrique sans cesse des héroïnes symbolisant pouvoir et violence. L’égalité occidentale et ses femmes PDG n’ont rien à envier à ces femmes autocrates louées par l’autrice.

Comme pour contrebalancer cette incohérence interne, le livre se clôt sur un deuxième chapitre, disproportionnellement plus court, qui évoque des groupes de femmes historiques. Citons-en deux : les femmes du peuple fang-beti (Cameroun, Gabon, Guinée équatoriale) dont le rite mevungu avait pour but « d’exalter la beauté et la majesté du sexe féminin » et les femmes soldates qui constituaient 40 % du Front populaire de libération érythréen lors de la guerre d’indépendance de l’Érythrée… Léonora Miano y sonde les relations entre femmes, sous plusieurs aspects, et leurs façons de faire société. Ces pages, parce qu’elles sortent de la dichotomie insupportable entre le féminisme capitaliste que l’autrice rejette et l’essentialisme traditionaliste qu’elle propose, apportent un vent frais dans le livre.

Dans cette matière historico-mythologique, Léonora Miano taille des personnages complexes et complets, raconte leurs lumières comme leurs ombres, insiste sur leurs failles. Contrairement à la révérence que crée l’époque pour des modèles féministes de « femmes fortes » irréprochables, modèles que le capitalisme met en avant, on lit ici des trajectoires de femmes qui furent « tout ce qu’un humain peut envisager d’être ». De cette façon, ses histoires témoigneraient selon elle d’« une vision de la féminité bien plus ample que celle admise ailleurs ». Amplitude néanmoins fortement réduite à des prérogatives féminines complémentaires des masculines. Mais de quelles « prérogatives » est-il question ? On ne le saura pas.

C’est en romancière plus qu’en essayiste que Léonora Miano écrit. Son texte, volontairement peu structuré, semble avoir été rédigé d’une traite, intuitivement, précipitamment, comme si ces archives immatérielles, cette histoire orale que l’écrivaine trahit forcément en la fixant, lui brûlaient les mains. De ce livre qui questionne et surprend, on retiendra l’image de femmes qui se construisent sans attendre que d’autres se déconstruisent. L’autre langue des femmes élargit l’horizon de matrimoines à redécouvrir.

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