Dès l’introduction, le ton est donné, il s’agit d’un fervent hommage à un écrivain libre, humaniste, engagé dans une lutte sans concession contre le déploiement de la barbarie nazie. Klaus Mann, qui « incarnait l’esprit de la République de Weimar », quitte l’Allemagne où il est menacé d’arrestation. Il sera un « émigré ». En 1933, la lutte semble pour ainsi dire perdue en Allemagne, c’est l’année du naufrage de la jeune république, démocratique, abattue par la prise de pouvoir de Hitler. Klaus Mann se dressera contre lui, dès avant le premier jour de son émigration, et ne cessera de le combattre.
Le livre engagé de Gilles Collard est généreux et précis. Cette biographie replace cet esprit vaillant dans les angoisses de son temps, pris entre drogue et aventures sexuelles, aux divers épisodes d’une vie mouvementée et brève. Klaus Mann brise d’emblée « le canevas d’une séparation entre le privé et le public », il veut jouer la véritable Allemagne contre « l’ancienne ligne de séparation, qui a déjà l’allure d’un gouffre géant » et qui s’élargira jusqu’au crime hitlérien contre l’Europe.
Né en 1906, mort en 1949, Klaus Mann est l’un des fils de l’écrivain allemand le plus célèbre de son temps, il est plongé, presque dès la naissance, dans le débat politique puis, très vite, assumant l’une et l’autre, dans la drogue et l’homosexualité. La liberté de ton, l’indépendance de Thomas Mann, le père, célèbre déjà bien avant la naissance de Klaus, passe, en peu de mois, du nationalisme le plus extrême (Considérations de 1918) à la défense de la jeune république allemande, puis à la lutte incessante et ouverte contre le national-socialisme. Or Klaus n’atermoie pas un seul instant.

Entre père et fils, s’établit une complicité anguleuse, étant donné leur homosexualité, cachée chez le père et proclamée chez le fils. Leurs rapports restent constants et tendus, malgré une pleine entente dans la lutte contre la tyrannie hitlérienne, comme le montre le Journal de Thomas. Ils sont unis dans la même lutte contre la barbarie nazie.
L’émigration de Klaus Mann, dès mai 1933, se passe sans regrets majeurs. Il décrit, en deux phrases, le regret du départ, mais il n’hésite pas ; de toute façon, il risque d’être arrêté d’un instant à l’autre, ne fût-ce qu’en raison de sa revue, Die Sammlung, dont parurent encore vingt numéros jusqu’à sa disparition en 1935. Cette courageuses revue publia les plus grands écrivains allemands et étrangers de l’époque, d’Albert Einstein à Romain Rolland, de Franz Kafka à André Gide, tous réprouvés ou interdits par les nazis.
Gilles Collard, qui a su capter les aspects déterminants de la personnalité si riche et si diverse de Klaus Mann, consacre un chapitre important de son livre à Die Sammlung. « Son travail acharné et heureux définit une revue comme un geste en prise sur le monde et en même temps d’une grande intimité ». Cette revue réunissait les esprits les plus vigilants et les plus divers de l’époque, elle figure en quelque sorte la substance même de cette intelligence dont le nazisme tente l’élimination définitive. En même temps, au moyen de cette revue, Klaus Mann, comme le dit Gilles Collard, s’efforce de « chercher la circulation maximale entre la vie et l’œuvre pour libérer le monde du mensonge et des préjugés ».
Les malentendus sont cependant nombreux : à propos de Stefan Zweig, l’auteur du Monde d’hier, qui regrette son Allemagne perdue ; à propos de l’écrivain Joseph Breitbach. auteur de Rapport sur Bruno, très proche de Gallimard, et dont Klaus Mann se sépare du fait de son ambiguïté culturelle. Ce livre, de plus, dresse un remarquable tableau de la vie politique et sociale des années d’établissement de la dictature la plus meurtrière du siècle dernier. C’est aussi un avertissement sur ce qui, après l’Allemagne et aujourd’hui les États-Unis, risque fort de déferler sur la France.
