Une certaine Allemagne

Pour établir le Reich millénaire, il fallait abolir la Loi : c’est ce que Thomas Mann veut signifier par sa nouvelle intitulée « La Loi » qui parut en 1944 aux États-Unis où il s’était exilé pour fuir le régime hitlérien. « La Loi » visait « au cœur » le nazisme dans sa définition même. C’est ce que montre Jean‑Michel Rey dans Le suicide de l’Allemagne.


Jean-Michel Rey, Le suicide de l’Allemagne. Desclée de Brouwer, 270 p., 19,50 €


C’est au moyen de la langue que se formule la Loi et c’est par le bègue Moïse qu’elle s’inaugure, à partir d‘un matériau linguistique qu’il fallait d’abord sculpter. Michel-Ange transforme le bloc de marbre en statue de Moïse, et celui-ci est artiste puisque, à partir d‘une expression linguistique encore sans forme, il inaugure la Loi. C’est la Loi valable pour tous et par-delà les nations ; c’est justement cette universalité qui est totalement inconciliable avec le nazisme, fondé sur la seule exclusion.

« La Loi, écrit Jean-Michel Rey, c’est en bref, la naissance d’un monde et d’une forme d’universalité dans l’ordre de l’éthique qui suppose la naissance d’un peuple et définit d’un même coup une civilisation. » C’est cette civilisation, en tant qu’elle a inventé l’humanité, que Hitler veut rendre à jamais impossible : un dressage de tous les instants, une chasse sans faille avait vidé l’Allemagne de tout ce qui pensait. Le parti nazi fut à cet égard soutenu avec enthousiasme par l’ensemble du corps universitaire et du monde artistique.

Jean-Michel Rey, Le suicide de l’Allemagne

Thomas Mann

Pour Thomas Mann, Moïse est avant tout un artiste du verbe, un créateur de langage, un poète, un Dichter, comme le dit l’allemand, mot aujourd’hui piégé du fait de son emploi par le national-socialisme, mais que Rey emploie au sens où l’entendait l’auteur du Docteur Faustus, en tant que fondement du vivre-ensemble. Ce n’est pas pour rien que les nazis ont créé la Lingua Tertii Imperii (langue du Troisième Reich) et détruit en profondeur la langue allemande. Le nazisme, comme le montre Jean-Michel Rey, mettait fin à l’art et à la figure de l’artiste tel que l’incarne le Moïse de Thomas Mann. Le nazisme, c’est la rebarbarisation de l’Allemagne, Moïse et la Loi représentent l’humanité. Moïse figure la dette de la pensée allemande par rapport à l’Ancien Testament dont elle s’est entièrement nourrie (l’allemand du XVIe siècle est biblique de part en part). Part juive dont le nazisme, ne fût-ce que par sa langue, la LTI, veut se débarrasser, pour se débarrasser définitivement aussi de ce que fit l’Allemagne, laquelle, de cette façon, en vint à se « suicider ».

La langue nazie (voir Victor Klemperer), qui à partir de 1933 enrégimenta le peuple allemand, avait pour fonction de rendre impossible toute forme de civilisation en tant que celle-ci établit le droit et le vivre-ensemble. Il fallait empêcher le langage de parler. L’entreprise d’éradication nazie avait pour but de ne laisser subsister aucun espace imprévu ou non conforme au programme d’installation du Reich millénaire.

Jean-Michel Rey, Le suicide de l’Allemagne

Le Moïse de Michel-Ange (1513-1545) Église San Pietro in Vincoli, Rome
©Jemolo/Leemage

Dès 1921, Thomas Mann fut l’un des rares « intellectuels » allemands à soutenir la République née en 1918 et menacée dès le début, évolution d’autant plus importante et surprenante que, peu d’années auparavant, en 1918, il avait publié, à grand bruit, ses Considérations d’un apolitique dans lesquelles il s’en prenait aux Zivilisationsliteraten qu’il opposait au Dichter, au Poète. Le Dichter (le poète) et le Denker (le penseur) deviennent des instruments essentiels d’une propagande nazie à laquelle toute l’intelligentsia allemande (à l’exception des émigrés) s’est soumise. Cet ouvrage aurait dû en toute logique engager Thomas Mann du côté de la « Konservative Revolution », d’où sera issu le national-socialisme, mais il contenait aussi la possibilité, justement, de ne pas s’y laisser prendre. C’est dire l’importance de ceux, rares, qui ne se soumirent pas et de ceux qui, forcés à l’émigration, conservèrent leur liberté de jugement et d’expression, et l’Allemagne en plus.

À partir de 1934, le règne de la peur empêcha toute réaction. On disait à cette époque, à Berlin, au lieu de « Wir sind das Volk der Dichter und Denker » (« nous sommes le peule des poètes et des penseurs ») : « Wir sind das Volk der Richter und Henker » (« nous sommes le peuple des juges et des bourreaux »). En à peine dix ans, en effet, la domestication des soi-disant élites fut absolue. En 1922, à l’occasion du soixantième anniversaire du grand dramaturge Gerhart Hauptmann qui allait, hélas, bientôt prendre le chemin inverse, Thomas Mann prononça son discours de soutien à la démocratie, bientôt publié en livre : De la République allemande. C’est peu après, vers 1925, qu’il commença son grand cycle romanesque Joseph et ses frères ; « La Loi », plus tard, formulera de manière explicite ce que le roman impliquait, à savoir que le national-socialisme représentait la destruction définitive de tout ce qui faisait l’Allemagne, la présence juive éminemment allemande, qu’incarnait notamment Heinrich Heine, dont Thomas Mann rappelle l’importance. Il fallait mettre fin à la civilisation en tant qu’ouverture contradictoire et toujours renouvelée de l’expérience humaine. Il fallait la Kultur monumentale et mécanisée, une fois pour toutes définie comme un processus d’élimination définitive.

Georges-Arthur Goldschmidt 

À la Une du n° 52

La carte des livres