Dans son dernier livre, À corps retrouvé, Françoise Waquet poursuit sa mise au jour des inconscients académiques en s’attachant à la question du corps des savants – femmes et hommes – depuis l’époque moderne. Cette nouvelle somme, qui investit une question peu explorée jusque-là, en propose une étude minutieuse. Attentive autant aux jeux formels du monde universitaire, avec ses rituels codifiés, qu’à des objets plus triviaux, l’historienne montre que le prisme corporel est rarement absent, sinon toujours présent, et qu’il permet de construire une autre histoire des savoirs.
Certes, Françoise Waquet n’arrive pas en terra incognita. Déjà en 1939, Marc Bloch définissait dans La société féodale « une histoire plus digne de ce nom que les timides essais auxquels nous réduisent aujourd’hui nos moyens ferait leur place aux aventures du corps. C’est une grande naïveté de prétendre comprendre des hommes sans savoir comment ils se portaient », une citation qui aurait eu toute sa place dans l’ouvrage tant elle incarne le projet de l’autrice concernant le monde savant. De fait, si la science historique a depuis les années 1930 largement investi le corps comme objet de recherche, l’histoire des savoirs est restée plus longtemps à la lisière d’un tel champ.
Le corps, c’est d’abord un a priori, notamment pour des élèves ou des étudiants qui découvrent un professeur ; « les premières impressions sont fondamentales », écrivait ainsi Erving Goffman dans La mise en scène de la vie quotidienne. Lorsque le doyen de la Sorbonne André Cholley entre dans l’amphi, un étudiant note « une impression de puissance et d’élégance » et un « front magnifique ». Mais, pour le chercheur, c’est aussi le lieu qui cristallise fragilités et souffrances. Si le physicien Stephen Hawking l’a illustré de manière iconique et médiatique, Françoise Waquet convoque de multiples exemples moins connus et pourtant très suggestifs. On imagine ainsi mal le quotidien scientifique de l’orientaliste Jean Przyluski, professeur au Collège de France tout en étant atteint d’une surdité totale. La guerre, en particulier la « Grande », a souvent été partie prenante d’une telle imbrication entre histoires savante et corporelle. En France, l’historien Pierre Renouvin et le géographe Max Sorre sont tous deux grièvement blessés au bras, respectivement en 1917 et 1915. On ampute le premier du bras gauche, quand le second gardera le droit invalide. Là encore, c’est tout une vie savante qui s’en trouve modifiée.
Mais si la culture de guerre a permis la reconnaissance de ces universitaires blessés et décorés, d’autres furent victimes d’attitudes discriminatoires. Le cas de la germaniste Geneviève Bianquis est ici symptomatique. Bien que bardée de titres académiques, sa surdité fut l’une des causes de son échec à une maîtrise de conférences à la Sorbonne (outre le fait qu’elle était une femme…). Les femmes, justement : leur supposée « émotivité », « sensibilité » ou encore « fragilité » a souvent été perçue comme rédhibitoire dans une partie du monde de la recherche. Le mathématicien Henri Lebesgue refusait en 1928 la fusion des agrégations masculine et féminine au motif qu’« imposer aux femmes, le vaste programme des hommes, c’est ne tenir aucun compte de leurs qualités naturelles ».

L’esprit féminin fut donc longtemps infériorisé, mais le corps également, et ce particulièrement dans les sciences de terrain comme l’archéologie, la géographie ou la géologie. Encore récemment, les femmes archéologues devaient conquérir leur place dans un chantier de fouille et démontrer leurs aptitudes physiques pour les différents travaux demandés, comme en témoigne l’archéologue Reine-Marie Bérard (« Pourquoi et comment devient-on archéologue ? », Diplômées, n° 239, 2011, p. 222-223). À tel point que ces préjugés influèrent sur la construction de la science. Ainsi en géographie, une différenciation disciplinaire se fit jour selon le sexe, les femmes investissant davantage la géographie humaine que la géographie physique, réservée aux hommes par la pratique du terrain. Lorsqu’elles s’orientèrent plus récemment vers cette dernière, ce sont les domaines de l’écologie et de la biogéographie qui furent privilégiés, considérés comme plus « soft » par les géographes physiciens.
Comme le rappelle très justement Françoise Waquet, « le processus d’éducation du corps savant » est une caractéristique majeure, bien que peu soulignée. En historienne des rituels académiques et de l’oralité, elle montre comment les multiples concours et examens façonnent ou discriminent le corps des impétrants. Elle consacre des pages passionnantes à la voix et aux injonctions concernant celle-ci, que l’on retrouve dans les différents rapports de jury d’agrégation. Déjà en 1925, l’historien Charles Diehl regrettait « chez beaucoup de candidats une grande inexpérience à régler leur débit […], précipité, haletant chez les uns, embarrassé et lent chez les autres ». De telles critiques, qui perdurent jusqu’à aujourd’hui dans cette littérature grise, témoignent de la transmission de règles plus ou moins explicitées visant à la disciplinarisation des corps.
Et elles révèlent une délégitimation du corps des femmes, de leur voix notamment. Les nombreux rapports examinés enregistrent cette construction sociale de la figure du professeur avec des biais de genre particulièrement intériorisés et reproduits sur un temps long. La voix féminine manquerait de gravité et de solennité, des caractéristiques masculines consubstantielles au bon orateur, au bon professeur dans les représentations universitaires. Une telle construction genrée ne se retrouve pas seulement à la fin du XIXe siècle, mais traduit toujours certaines discriminations plus ou moins inconscientes. De fait, lors du concours d’agrégation de droit privé et sciences criminelles en 2019, si les femmes « comptaient pour 45 % des inscrits, elles ne représentaient que 19 % des lauréats ».
Les pages sur le vêtement sont également saisissantes tant elles permettent de lire la symbolique du monde savant et ses nombreuses hiérarchies. Ainsi de la robe impériale : les discours à son sujet « révèlent très directement la conception d’une société avec ses croyances, ses idéaux et ses pratiques ». Son port fut élevé au rang de sacralité, des maîtres donnèrent leur robe à leur disciple et certains en firent recouvrir leur cercueil, comme le mathématicien Henri Poincaré ou le latiniste Félix Gaffiot. C’est surtout dans les facultés de droit que les enseignants défendirent le port de la robe. Le refus de porter cette dernière par quelques réfractaires permet alors de saisir la singularité de certaines trajectoires, de certains positionnements scientifiques ou politiques également.
Le vêtement donne donc à voir des distinctions et des appartenances disciplinaires, entre droit, sciences et lettres, même s’il faut se garder de systématiser de telles différences. Il rappelle surtout la nature du travail savant. Dans sa biographie de Derrida, Benoît Peeters citait ainsi le philosophe qui lui confiait : « Quand je reste seul à la maison pendant la journée, je ne m’habille pas. Je reste en pyjama et robe de chambre ». Partant, pour des journées immobiles dans des habitations ou des bibliothèques parfois mal chauffées, le chercheur doit aussi s’équiper contre le froid.
Françoise Waquet consacre la dernière partie de son ouvrage à la question de la santé, notamment à la fatigue. L’accablement est un thème ancien, de nombreux universitaires faisant part de leur épuisement tout au long de la période contemporaine, à l’instar de l’historien Lucien Febvre en 1931. Le surmenage est une antienne du monde académique et on pourrait multiplier les exemples rassemblés par l’autrice. De la vie scientifique ordinaire à la soutenance de thèse – Georges Duby en parle comme d’un « après-midi interminable » s’achevant dans « un brouillard de fatigue » –, en passant par l’expérience de terrain, le même motif revient inlassablement. C’est par exemple Bronisław Malinowski aux îles Trobriand qui se dit, dans son journal, épuisé par ses nombreuses excursions, par la chaleur, les moustiques, les puces, etc. Certes, il y a également une mystique du surmenage, le chercheur aimant à se représenter comme débordé, à styliser sa vie en ce sens, mais des logiques récentes ont accru cette tendance. Les réformes managériales, néolibérales et bureaucratiques – avec la précarisation subséquente – qui ont profondément bouleversé l’enseignement supérieur et la recherche en France, comme dans d’autres pays, expliquent en grande partie la fatigue chronique des personnels. Au contraire de cette réalité bien documentée, l’ouvrage aurait pu développer les plaisirs du corps dans la vie savante – évoquons seulement ici à titre indicatif les années tunisiennes de Michel Foucault.
Avec ce livre, précieux et nécessaire, Françoise Waquet nous permet de regarder le monde savant dans sa totalité, sans hiérarchiser les objets ou les individus ; de le mettre à plat tout en gardant une profondeur historique. Si l’ouvrage se présente comme une « anthropologie du monde savant », on n’y trouvera pas une théorie de ce champ et certains lecteurs le regretteront peut-être. Davantage, il s’agit d’une analyse de la vie académique, qui tente d’en objectiver les implicites et d’en décrire minutieusement l’ordinaire, servie par une grande culture livresque. Pour notre plus grand bonheur, l’historienne poursuit son œuvre consistant à réincarner la science. Le tombeau n’était donc pas vide. Il y avait bien ici un corps, le corps des savants à retrouver.
