L’un est né en 1952 et a tout connu des années 1968, l’autre est né un mois avant ce fameux printemps ; tous les deux ont décidé de revenir à la première personne sur ce moment. Le premier, Sorj Chalandon, en plongeant dans les souvenirs de sa jeunesse et ses papiers personnels pour raconter sa traversée depuis sa jeunesse violentée à Lyon jusqu’à son entrée au quotidien Libération en 1973, en relatant son engagement au sein de l’organisation maoïste la Gauche prolétarienne ; le second, David Dufresne, en enquêtant dans les livres, essais et romans, et dans la masse des archives de sa grand-mère, l’écrivaine et militante Françoise d’Eaubonne. Deux manières d’écrire ces années « gauchistes », l’un en tentant de peindre son autoportrait sensible, l’autre en essayant d’esquisser le portrait de son insaisissable grand-mère.
Nous avions quitté Sorj Chalandon un peu déçu par son roman L’enragé (2023) sur un gamin du bagne de Belle-Ile mais réjoui par la lecture de l’édition en un volume aussi dense que passionnante de ses reportages en Irlande du Nord pour Libération. Sa plume affûtée pour narrer la lutte des Irlandais républicains, celle des combattants de l’IRA, mais aussi la vie quotidienne au sein du ghetto catholique assiégé entre 1977 et 2006. Et nous voilà, avec Le livre de Kells, vingt ans plus tôt. Le narrateur fuit l’Autre, son père violent, et se retrouve à la rue à Lyon. Il a froid, il a faim, il erre, il imagine avec ses compagnons d’infortune faire la route vers Ibiza ou Katmandou, il prend du LSD, pour finalement larguer tout le monde et rejoindre Paris où il rencontre les copains de la Gépé, la Gauche prolétarienne, et milite au sein de cette organisation « mao spontex », comme on disait alors.
Quant à David Dufresne, après avoir été journaliste comme Sorj Chalandon à Libé, il a fait le choix de l’indépendance, non pour écrire, mais, avec ses moyens, fonder un média – Au poste – et devenir le Maurice Rajsfus (1928-2020) des luttes contemporaines, tenant leur chronique et documentant leur répression par les forces de l’ordre. On ignorait que David Dufresne avait pour grand-mère l’écoféministe Françoise d’Eaubonne (1920-2005) et qu’elle avait été l’une des instigatrices du fameux attentat contre la centrale nucléaire de Fessenheim, lors de sa contraction. Le quinquagénaire a eu envie d’en savoir un peu plus et de nous faire partager son enquête. Avec Remember Fessenheim, il nous livre le portrait sensible et attachant d’une grand-mère qu’il a mal connue, femme de lettres et militante des plus singulières, précurseure de combats qui sont aujourd’hui si essentiels.
![Sorj Chalandon, Le livre de Kells, Grasset, 2025 Sorj Chalandon, Notre revanche sera le rire de nos enfants. Reportages Irlande, Libération, [1977-2006.], Black-Satr(s) Editions, 2022 David Dufresne, Remember Fessenheim. Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière écoféministe et impossible grand-mère,](https://www.en-attendant-nadeau.fr/wp-content/uploads/2025/10/1920px-HD.15.080_11840246573-1024x686.jpg)
Reconnaissons que nous avions l’impression d’avoir fait le tour de ces Années, pour reprendre le titre du magnifique livre d’Annie Ernaux. Les bons livres ne manquaient pas. Bien sûr, il y avait eu Robert Linhart avec L’établi, dès 1978, qui relatait son établissement dans une usine Citroën en septembre 1968, récit exceptionnel d’un jeune philosophe qui est devenu un classique, comme La condition ouvrière de Simone Weil, paru en 1951, sur son expérience ouvrière au milieu des années 1930.
On avait lu le petit volume de Jean Rolin, L’organisation (Gallimard, 1996), où l’ancien mao jetait un regard tantôt tendre tantôt ironique sur ce temps où il se prit pour l’un des Nouveaux Partisans, rappelant que « de nouveau nous transportions des substances illicites que nous devions désigner par des noms de code et, même si nous ne travaillions plus à la destruction de la société, nous pouvions persister dans l’illusion réconfortante qu’elle-même n’avait pas renoncé à nous détruire, puisque de nouveau il nous fallait craindre les barrages, éviter les contrôles, et mentir avec aplomb lorsque nous étions obligés de nous y soumettre ». Olivier Rolin, qui n’avait jamais caché son appartenance à ce groupe le plus radical de la Gépé, celui de la NRP, contribua aussi, en 2002, à ce grand récit des années Pompidou. Le narrateur de Tigre en papier, lors d’un road-trip nocturne sur le périphérique parisien, racontait à la fille d’un de ses anciens camarades décédé ses souvenirs de ces jours de rêves et de luttes, non sans s’en prendre, de manière acerbe, aux grandes figures de l’organisation. On se méfiait des regards dans le rétroviseur et des écrits d’ayants-droit. Annette Wieviorka, avec Mes années chinoises (Stock, 2021), ne nous avait pas convaincu s’agissant des raisons de son séjour de deux ans en Chine, le « laboratoire de l’homme nouveau », entre 1974 et 1976. De même, le récit de la fille de l’auteur de L’établi, Virginie Linhart, Le jour où mon père s’est tu, avait produit un profond malaise qui demeure encore, et que les travaux de la sociologue Julie Pagis ne firent que nourrir.
Autant dire que nous étions curieux de lire ces deux nouveaux opus. Et, disons-le, si l’on retrouve dans certaines pages un même souffle, les écritures sont bien différentes. Chalandon aime à nous emmener dans la bagarre de rue contre les royalistes, les orléanistes ou encore les membre d’Ordre nouveau, le groupuscule d’extrême droite, il a ces mots comme martelés : « la rue était en feu, et les trottoirs brûlaient. Cris de douleur, hurlements. J’ai tapé partout, souvent dans le vide, pantin désarticulé, comme on ouvre un passage dans la jungle à la machette. Plusieurs fois, ma barre a cogné un dos, un casque, un bras levé. Aucun regard, jamais. Eux et nous n’étions que des masses sombres, des ombres mouvantes au milieu des flammes ».
David Dufresne, qui a tant filmé ces dernières années les affrontements de rue, préfère ici avancer prudemment derrière chacune des traces qu’il retrouve des actions de Françoise d’Eaubonne. Le livre de Kells est la chronique intime de la jeunesse en rupture de son auteur devenu un écrivain reconnu, Remember Fessenheim, celle d’un militant d’aujourd’hui qui découvre un héritage politique qu’il ignorait. L’un écrit seul, contre : contre son père, contre la pauvreté, contre l’insouciance, contre les errances politiques ; l’autre avec : avec la pensée de sa grand-mère, avec son mode de vie des plus sommaires – dans une chambre de bonne sans sanitaire –, avec ses camarades, ses ami.e.s, ses amours. « Je ressentais une gêne croissante devant la propension désagréable qu’ont certains et certaines à faire parler la morte, assurer que Françoise, elle serait comme ci, comme ça ; qu’elle rirait de ça, pas de ça ; qu’elle penserait ça, dirait ceci, qu’elle se rendrait à tel endroit, et pas à tel autre », écrit-il.
L’enquête personnelle que Chalandon mène a cela de fort qu’elle est chargée elle aussi du regard d’un enfant devenu vieux ; on est loin de la démarche d’un Morgan Sportès, auteur de Maos en 2006, puis de Ils ont tué Pierre Overney en 2008. Sorj Chalandon n’écrit pas en homme portant un regard cynique sur ce moment cinquante ans après, ni en ancien combattant – comme Dan Franck, sur les années Action directe dans L’arrestation (Grasset, 2023). Non, au contraire, il parvient à retrouver certains sentiments – la solitude et le désespoir après son départ forcé du domicile familial – et certaines émotions, à commencer par la joie d’avoir trouvé un nouveau foyer. Il écrit ainsi : « Chez les Maos, pas de camarades ni de compagnons, mais des copains. C’est comme ça qu’ils s’appelaient entre eux, les copains. Le temps des copains, c’était Jacques et moi, les courses en mobylette, la bière bue en cachette, Le Roi des rois, c’était le feuilleton télé avec Henri Tisot. J’allais passer des copains d’enfance aux copains de combat, de l’insouciance à l’engagement. Je venais de dire oui à la GP. Pourtant je n’étais ni étudiant, ni travailleur, ni immigré. J’étais seulement pauvre. Ce qui n’était ni un métier ni un honneur. »
![Sorj Chalandon, Le livre de Kells, Grasset, 2025
Sorj Chalandon, Notre revanche sera le rire de nos enfants. Reportages Irlande, Libération, [1977-2006.], Black-Satr(s) Editions, 2022
David Dufresne, Remember Fessenheim. Enquête intime sur Françoise d’Eaubonne, pionnière écoféministe et impossible grand-mère,](https://www.en-attendant-nadeau.fr/wp-content/uploads/2025/10/Liberation-Expo_annees_80_MAD-1024x768.jpg)
Et lorsque affronter les fachos et les flics ne lui convient plus, quand le doute s’installe, c’est aussi vers l’enfance qu’il se tourne, en participant à l’alphabétisation que la GP menait parallèlement aux actions qu’on a surtout retenues. « J’avais décidé de servir le peuple en aidant des enfants chaque jeudi, leur jour de congé. Tes copains avaient choisi l’usine, d’autres la campagne, moi le bidonville. Et je me sentais plus à l’aise en replaçant le crayon entre les doigts de Naji qu’avec une barre de fer à la main », écrit-il. On est en effet saisi par la puissance de vie qui se dégage de l’autobiographie de celui qui deviendra l’un des plus fameux grands reporters de Libération. À l’enterrement de Pierre Overney, début mars 1972, celui qui était entré en politique séduit par le Front de libération des jeunes (FLJ), animé par Richard Deshayes, dont l’image du visage éborgné par une grenade des forces mobiles est punaisée dans sa chambre, décide que son mur ne devait pas être celui des fédérés. « Les Maos m’avaient appris à vivre, pas à mourir. Je garderais un portrait de Pierrot dans mon portefeuille et je ferais de l’œillet rouge un souvenir séché. C’était tout. La vie continuait, la lutte aussi. »
Si Sorj Chalandon et Françoise d’Eaubonne ne se croisent pas, c’est que la militante préfère à la GP d’autres groupuscules, plus proches de Vive la Révolution, qui très vite adoptent le slogan de « Changer la vie », la vie quotidienne, celles des femmes, des homosexuel.le.s. Ainsi, David Dufresne nous convie aux réunions festives aux Beaux-Arts du Front homosexuel d’action révolutionnaire (FHAR), que sa grand-mère fréquentait assidument. Lui dont l’intérêt pour Françoise d’Eaubonne résidait dans sa participation en mai et juin 1975 aux attentats contre la centrale nucléaire de Fessenheim, puis contre la société Framatome à Courbevoie (le livre est scandé par les réponses négatives à ses demandes de consultation du dossier judiciaire et policier), il découvre une femme qui ne s’arrête jamais.
Graphomane, elle écrit, et écrit encore, enchaînant les livres alimentaires sous pseudonyme, les romans et les essais qui vont faire d’elle l’une des grandes figures aujourd’hui, louée par l’écoféminisme. L’une des qualités du livre est de nous offrir quelques fragments d’archives, ceux émouvants où la grand-mère évoque le petit David, mais surtout des morceaux de cette œuvre protéiforme, « foutraque », à l’image de ses combats. Ainsi, l’enquêteur cite des pépites comme ces lignes extraites de son texte Les bergères de l’Apocalypse (1977) : « Ils [les hommes] nous ont polluées aussi. Nos sources, nos rivières, nos fleuves, nos puits, nos lacs, tout cet élément humide du féminin. Même les profondeurs les plus secrètes de nos âmes ont reçu le dépôt de leurs ordures ».
Et Françoise d’Eaubonne est de toutes les luttes contemporaines : « la décennie 1970 est la plus dense de sa vie, elle embrasse tous les combats, les superpose, les enjambe et les lâche, au gré des circonstances : contre les prisons, dans des cercles palestiniens, contre les sectes […], contre le mal-logement […], contre le fichage informatisé […]. Jusqu’à Mesrine, à qui elle tresse des lauriers dans le journal La Gueule ouverte pour son autobiographie L’Instinct de mort ». Mais quand Dufresne voit qu’il ne parvient plus à trouver la bonne distance, le voilà qui s’arrête, comme à propos de son féminisme : « Des questions me taraudent au fil de mes trouvailles : à quelle distance me tenir, dans tous ces débats ? Comment entrer dans la danse ou, à l’inverse, rester spectateur et tenir ma langue ? Dire à celles et ceux qui essentialisent qu’ils font fausse route : réduire quiconque à ce qu’il est et non à ce qu’il fait est la source de tous les sectarismes. Comment faire le premier geste sans paraître maladroit, et sans chercher à être admis ? »
C’est peut-être cela, outre la quasi-contemporanéité des faits rapportés, qu’il y a de commun à ces deux romans, la réponse à une première question : comment sortir des années 1970 sans renier ce passé (seul bémol historique dans l’autobiographie de Chalandon, la NRP n’a jamais justifié la prise d’otage de la délégation israélienne aux Jeux de Munich en 1972, contrairement à certains membres influents de la Ligue communiste). Le militant de la GP entrera à Libération fondé par son copain Serge July, d’autres copains à qui l’écrivain rend hommage se donneront la mort. Il transmet et l’on ne peut que l’en remercier. Quant à David Dufresne, il tisse des liens avec aujourd’hui, s’amuse de l’inauguration d’une place au nom de Françoise d’Eaubonne, précurseure de l’écoféminisme, et pose en creux la grave question de l’écoterrorisme. Car c’est bien la question de l’usage de la violence face à l’inacceptable qui traverse ces deux romans.
