Une adolescence cérébrale dans le Kansas

L’école de Topeka, troisième roman de Ben Lerner, sert de prélude, sur le plan chronologique, au projet quasi autofictionnel entamé dans ses précédents livres. Situé à Topeka dans les années 1990, le texte abandonne l’ironie dont le poète/romancier est coutumier ainsi que l’omniprésence de son thème de prédilection – l’interférence de l’art et de la technologie dans notre perception du monde – en faveur d’une approche plus conventionnelle. Trois des quatre narrateurs de ce roman polyphonique sont nuls, le quatrième est génial.


Ben Lerner, L’école de Topeka. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jakuta Alikavazovic. Christian Bourgois, 420 p., 24,90 €


« Man has got to know his limitations. » Dixit l’inspecteur Harry dans une phrase culte, prononcée quelques années avant la naissance de Ben Lerner, qui aurait dû l’écouter. Hélas, cet écrivain cérébral prête peu d’attention à la culture de masse, un aspect de l’Amérique contemporaine plutôt absent de son nouveau roman. Adam Gordon, son alter ego, qu’on a déjà rencontré dans Au départ d’Atocha, est ici adolescent : il n’a pas encore quitté le nid familial pour les horizons plus vastes de New York et de Madrid.

L'école de Topeka, le troisième roman de Ben Lerner

Vue de Topeka, Kansas (1980) © CC2.0/Marion Doss

À Topeka, il est observateur, comme il le sera plus tard sur la côte Est et en Europe, fasciné par ses propres perceptions. Que voit-il au juste ? Normalement, c’est l’endroit où l’on grandit qui nous marque le plus. Adam Gordon est-il un véritable enfant du Midwest ? Si c’est le cas, il manque quelque chose dans son récit pour ce qui est de la texture quotidienne : on sent le regard rétrospectif de l’adulte new-yorkais, sa condescendance envers son bled d’origine, son absence d’humilité, à la différence des grands écrivains lorsqu’ils parlent du lieu de leur jeunesse (Joyce, Faulkner, Hemingway…). Ce livre devrait s’appeler Topeka filtré par l’école de New York.

On cherche désespérément le goût du Midwest. Un autre romancier de là-bas, Jonathan Franzen, a évoqué lors de notre entretien son propre rapport à sa région natale, soulignant l’importance des mémoires « sensorielles et météorologiques ». Chez Adam Gordon, on ne ressent pas la rudesse de ce climat – le Kansas se trouve dans « l’allée des tornades » — tel qu’on le voit dans un célèbre film situé dans le même État : Le magicien d’Oz.

Heureusement il y a un quatrième narrateur dans L’école de Topeka : Darren. C’est lui qui transmettra l’expérience sensorielle. Il endosse un rôle semblable à celui de Lester Farley dans La tache de Philip Roth :  l’autochtone inculte, primitif et brutal, dont la violence reste larvée jusqu’à la conflagration finale. Si les chapitres qui lui sont consacrés ne font qu’un dixième du livre, il n’empêche que seule sa voix résonne pleinement.

On songe à Benjy, l’un des quatre narrateurs du Bruit et la fureur. Est-ce parce qu’ils sont arriérés que Benjy et Darren voient plus clair ? Faut-il être rejeté par l’Amérique pour la cerner ? Le récit de Darren relève du substrat rocheux, ses paroles surgissent des profondeurs. C’est le texte de base, le canon, l’évangile selon saint Jean, par rapport aux trois évangiles synoptiques. Donc, le titre de chacun des chapitres est tiré de son propre incipit, à l’image des péricopes de la Tora. Le chapitre intitulé « Darren s’imagina fracasser » commence par la phrase : « Darren s’imagina fracasser le miroir avec sa chaise en métal. »

Qu’annonce son testament ? C’est le témoignage d’un martyr, d’un fou follement amoureux de Topeka. Un amour non réciproque, parce que Darren est tout seul. Adam, le premier homme de la ville, champion national des concours de débat, lui permettra de l’accompagner dans quelques virées, mais il ne l’aidera pas dans sa détresse. L’Amérique déteste les faibles, le capitalisme est truqué en faveur des gagnants ; pour prouver qu’on est élu, il faut se montrer fort. Darren sera mortifié par les femmes et les hommes : il n’incarne pas « la masculinité toxique », pas plus que le monstre de Frankenstein qui est aussi torturé par un milieu hostile et cruel, celui des villageois repoussés par la laideur et la maladresse du monstre, aveugles à sa sensibilité.

Lire ses pensées, c’est plonger dans l’immédiateté, participer à sa paranoïa affûtée : « Si vous vous rendez au travail, le paysage s’organise différemment autour de votre vélo alors que vous le fendez, ormes et érables argentés s’alignent respectueusement pour vous laisser passer. » L’aliénation de Darren, son recul vertigineux, nourrissent son acuité : « Ne bouger que pour boire ou essuyer la mousse sur sa manche et baisser sa casquette des Royals le plus bas possible sur ses yeux semblait à Darren la meilleure stratégie pour rester le bienvenu. Quand Ron se resservit, il en fit autant pour Darren, mais même sans l’alcool la joie nerveuse de Darren aurait libéré dans son système sanguin une réaction chimique suffisante pour l’empêcher de sentir, au travers de son sweat-shirt, l’air frais de l’automne. Comme pour marquer le coup, Darren vit le lampadaire le plus proche s’allumer puis les premiers flocons voleter tout autour, tels des papillons de nuit, plutôt que tomber. Claquements de portière, puis les voix des types à la Nowak Carter Gordon Davis qui s’approchaient. Ron était là, donc Darren ne bougea pas. Pas un mot, mais des sourires surpris, indéchiffrables, lui furent adressés tandis que les types saluaient Mr Williams, l’un des pères cool, serraient la main de Cody, qui était de retour en jean baggy et maillot sportif officiel […] Quand les filles apparurent, Mandy était parmi elles, et comment savait-il qu’elle avait un jean noir, un pull rouge à col en V, les cheveux en queue de cheval bien serrée, puisqu’il se refusait absolument à la regarder ? Mais elle dit : Salut, Darren, souriant l’air de rien, les lèvres fraîchement passées au gloss, et quand il lui tendit les gobelets elle se servit, merci. Il connaissait, soit à cause des deux années passées au lycée soit en raison de ses écoles précédentes, les noms de presque tous les gens dans le garage, même s’il avait rarement eu le droit de leur parler ».

L'école de Topeka, le troisième roman de Ben Lerner

Ben Lerner © Catherine Barnett

On est frappé par sa pudeur – il n’ose pas regarder la fille –, par sa soif d’amour, par la finesse de ses observations : sa casquette portant le logo de l’équipe locale de baseball ; les vêtements et la chevelure de Mandy ; la météo et les flocons de neige en train de « voleter » autour des lampadaires. Darren a peur, il scrute son territoire avec les yeux d’un animal.

Quant à Adam Gordon, il ne craint rien. Il flotte au-dessus de Topeka tel le bouc dans un tableau de Chagall. Sauf qu’il n’a aucune tendresse pour ce village, il le décrit à la manière d’un article pour Artpress. Comment se fait-il qu’on ait aimé ce personnage dans Au départ d’Atocha, aussi bien que son avatar dans 10 : 04 ? Sans doute avait-on été séduit par son côté hipster à la Bill Murray ou à la Jim Jarmusch, son aspect cool, son genre génie précoce, doué pour traîner dans des musées et faire des remarques « brillantes » sur les toiles.

À Topeka, pourtant, ça ne marche pas. Baudrillard aurait-il eu quelque chose à dire sur le baseball, la bière et les bagarres ? Chez les ploucs, jouer au postmodernisme est moins drôle. Fargo des frères Coen fonctionnait grâce à son esthétique hyperréaliste : on exagérait l’accent, la banalité et le kitsch, on mettait la lumière sur le vide.

Lerner se rend-il compte du vide ? Il faut le décrire, ce que fait Darren. Alors qu’Adam – voire Lerner – est un essayiste frustré, obnubilé par son orgueil intellectuel, ce qui le rend trivial. Il est d’abord piégé par l’emprise de Sebald (voir notre entretien ainsi que l’obligatoire photographie sebaldienne vers la fin du roman), si répandue chez ses pairs, dont Nicole Krauss. Mais il ne faut pas en vouloir à Sebald : si ce roman est raté, c’est plus à cause de la mégalomanie autofictionnelle de l’auteur, de son engouement pour l’idée de « l’idée ».

« Mégalomanie autofictionnelle » ? L’expression, inventée par votre chroniqueur, s’inspire des évangiles : elle désigne le héros/narrateur convaincu que son propre vécu a une portée messianique. Au lycée, Adam (comme son père, Ben Lerner, avec qui il est consubstantiel) devient champion national des joutes oratoires – « le meilleur improvisateur dans l’histoire des débats et de l’éloquence » —, preuve si besoin est de son statut d’« Élu ». Sortir vainqueur du cette compétition, est-ce l’équivalent d’avoir vaincu le Sanhédrin ? Oui, si la doctrine battue figure le Mal ; à Topeka, celle-ci s’appelle « l’étalement » (« spread », qu’on aurait traduit par « dispersement », « dissémination » ou « éparpillement », plus fidèles à la métaphore militaire).

Voici l’idée structurante de L’école de Topeka : le nouvel Israël, dont la capitale se trouve à New York, plus précisément à Brooklyn, où son prophète attitré (Gordon/Lerner) dispense sa sagesse à travers le New Yorker et d’autres organes officiels, est divisé entre les citadins éclairés de la côte Est et les arriérés de l’arrière-pays. Pour obscurcir la vérité, ceux-ci assomment leurs adversaires d’une avalanche d’arguments futiles, le « spread ». Gordon/Lerner, l’ayant précocement combattu au lycée (voir Jésus parmi les docteurs), relate son triomphe afin d’édifier l’humanité entière. L’école de Topeka consiste en une parabole du génie solitaire affrontant les praticiens du spread, ces pharisiens du Kansas, méchant État rouge.

L'école de Topeka, le troisième roman de Ben Lerner

Ce schéma est-il valable ? Les républicains emportent-ils les élections grâce à une stratégie d’éparpillement verbal ? Souvenons-nous des débats télévisés pour les primaires du Parti républicain en 2016 : Donald Trump, ignorance oblige, s’est contenté d’une gestuelle méprisante, d’un minimalisme oral. Pareil pour les débats contre Hillary Clinton. Reagan a humilié Carter de la même manière : quand le président sortant mettait en avant sa maîtrise des dossiers, l’acteur bronzé et souriant se moquait de l’intellectualisme du démocrate. L’Amérique dédaigne la parole – et la pensée –, ses héros sont laconiques, de Brad Pitt à Clint Eastwood, en passant par Bill Murray et Jim Jarmusch.

Pauvre Ben Lerner : aveuglé par la mégalomanie autofictionnelle, il se place au centre de l’univers. Et s’il avait gagné le championnat de ping-pong, aurait-il pointé du doigt le topspin ? On arrive aux limites du roman à thèse : celle-ci, souvent factice, tend à détourner l’attention des véritables enjeux.

Mais les Français, friands de théorie, l’adorent ! Donc, l’été prochain, à Paris, ils dérouleront le tapis rouge devant lui. L’auteur a daigné accepter une invitation à assister à un grand colloque, organisé par des universitaires en son unique honneur, pour écouter des éloges. Le Bill Murray des lettres américaines, avec trois romans à son actif, le mérite-t-il ? Combien d’écrivains africains, sud-américains ou asiatiques ont eu droit à une telle apothéose ?

Ben Lerner serait-il un pur produit du marketing, sa campagne s’appuyant sur son étiquette de « poète » ? Qu’importe que sa prose soit peu poétique, qu’il n’ait pas publié de recueil depuis 2010, ce label fait chic ! Lerner est devenu un « personnage », remplissant la case laissée vide par Philip Roth et Woody Allen. Le monde a soif d’un Juif intello new-yorkais, pour croire que la culture européenne compte aux États-Unis, que le judaïsme alimente la pensée américaine, que New York est « cosmopolite ». N’est-il pas vrai que Lerner, fils de psy, s’intéresse à la psychanalyse, science viennoise ? Soit, « l’école de Topeka » (la « Fondation » du roman) semble ignorer Freud, tandis qu’Adam rejette la cure par la parole en faveur du biofeedback, ce ne sont là que de minces querelles techniques !

Puisque ça cartonne, Ben Lerner a-t-il besoin de suivre le conseil de l’inspecteur Harry ? Lorsqu’on est nommé ambassadeur de Brooklyn, capitale du monde, il n’y a plus de limites, vous pouvez même être fêté comme un grand romancier alors que le roman n’est pas votre genre.

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