Philip Roth : vies et contrevie

Neuf cents pages sur la vie de Philip Roth ? C’est trop, et pourtant ce n’est pas pour cela que le livre de Blake Bailey, Philip Roth: The Biography, a été retiré de la vente, mais parce que Bailey est accusé de viol. Ce faisant, son éditeur porte atteinte à Roth, coupable par association trois ans après sa mort. Heureusement, d’autres livres sont sortis récemment en anglais : Philip Roth: A Counterlife, de l’universitaire et critique Ira Nadel ; et Here We Are: My Friendship with Philip Roth, de l’écrivain Benjamin Taylor. Si le livre de Taylor n’est qu’une énième hagiographie, l’étude de Nadel fournit une profonde analyse psycho-littéraire – approche désuète de nos jours.


Blake Bailey, Philip Roth: The Biography. W.W. Norton & Company, 900 p., 40 $

Ira Nadel, Philip Roth: A Counterlife. Oxford University Press, 576 p., 29.95 $

Benjamin Taylor, Here We Are: My Friendship with Philip Roth. Penguin, 192 p., 26 $


Pauvre Blake Bailey : Philip Roth lui a confié une mission impossible, transcrite en haut de la quatrième de couverture de son livre : « Je ne veux pas que vous me réhabilitiez. Donnez-moi simplement un peu de personnalité. » Chargé d’une telle tâche, même Tom Cruise aurait échoué, donc il ne fallait pas s’attendre à une adaptation télévisée de ce matériel. Quoique… L’Amérique adore les films biographiques (« biopics »), ainsi que l’idée de la grande littérature – surtout si elle est du pays –, donc tout était envisageable. Concernant le rôle clé, on imaginait, pour le jeune auteur, Adam Driver, et, pour le romancier vieillissant, Al Pacino, déjà confirmé comme rothocompatible après avoir joué dans The Humbling (Le rabaissement, devenu En toute humilité au cinéma). Les deux comédiens dégagent l’aspect viril et animal de l’auteur de La bête qui meurt, qu’on voit dans les photos fascinantes du livre de Bailey.

Dommage que le texte ne soit pas à la hauteur des images ! Le travail de Bailey s’appuie sur des centaines d’entretiens avec l’entourage de Roth, ainsi que sur de nombreuses interviews avec l’écrivain. Les premières pages, sur les aïeux, plairont sans doute aux généalogistes, alors que la suite, sur l’enfance du jeune Philip, aura de quoi satisfaire les urbanistes curieux d’en savoir plus sur l’histoire de Newark et du quartier de Weequahic. Le parti pris d’exhaustivité de Bailey le conduit à un inventaire complet des petites amies de ce séducteur invétéré. On en apprend sur les restaurants où Roth dîne, les soirées et cocktails littéraires auxquels il assiste, les stations balnéaires où il descend, les vols et les bateaux qu’il prend, et les vicissitudes de sa fragile santé mentale et physique. Les informations médicales sont capitales : en découvrant ses fréquentes hospitalisations et sa douleur physique permanente, soignée par d’énormes quantités de médicaments, on s’émerveille davantage de l’incroyable productivité de cet artisan acharné.

Philip Roth en biographies : vies et contrevies

Il n’empêche, on finit par se poser une question fondamentale : de quoi Philip Roth est-il le nom ? Pourquoi sa vie et son œuvre engendrent-elles autant de commentaires que la Bible ? Si, au milieu du XXe siècle, New York devient la capitale mondiale de la culture, l’auteur de Portnoy serait-il son incarnation mâle et hétérosexuelle ? Ni le biographe ni les intellectuels peuplant ce récit ne semblent être intéressés par une telle mise en perspective : on serait tenté de leur rappeler la célèbre couverture du magazine The New Yorker, dessinée par Saul Steinberg, où l’île de Manhattan occupe 90 % du globe.

Les mémoires de Benjamin Taylor, autoproclamé « meilleur ami » du romancier, poussent le solipsisme encore plus loin : Taylor centre les projecteurs sur sa seule amitié avec Roth, mettant hors jeu les autres acteurs de la vie de l’écrivain. Boswell, même s’il se focalisait sur son lien avec le héros, accueillait des tierces personnes dans sa Vie de Samuel Johnson. Tout en citant Boswell, Taylor ne saura reproduire l’anecdote tranchante, la réplique caustique. À qui la faute : à Roth ou à son interlocuteur ? On songe à François Hollande, dont l’entourage vantait la drôlerie, peu apparente en public. De même, Taylor a beau louer l’humour de son copain, les blagues et les remarques qu’il rapporte manquent de piquant.

Arrive donc Ira Nadel, muni d’un point de vue original. Non intimidé par le statut monumental de son sujet, l’universitaire, auteur d’un précédent livre sur l’écrivain (Critical Companion to Philip Roth, Facts on File, 2011), publie une « contrevie » – titre du roman de Roth de 1986. Sceptique à l’égard des déclarations complaisantes du romancier, il les considère comme autant de subterfuges destinés à détourner l’attention de ce que pouvait ressentir cet écorché vif sur la défensive, cet être vindicatif. Inhumé sur le campus de Bard College, à deux heures de New York, Roth ne pourra intenter un second procès à Nadel. Il l’avait attaqué en 2011 lors de la publication d’un livre s’appuyant sur l’autobiographie de son ex-femme, Claire Bloom, Leaving a Doll’s House, et avait dépensé 61 000 $ en frais d’avocat pour que soit supprimée une phrase de cet essai.

Nadel se venge-t-il ? Disons qu’il persiste, tel le personnage de Richard Kliman dans Exit Ghost. Contrairement à Bailey, incapable de décortiquer un texte, Nadel relie la vie à l’œuvre, les passerelles sont si fluides que parfois on oublie à quel niveau on se situe. Au lieu de considérer les romans de Roth comme des textes bien distincts les uns des autres, il cherche les points communs, les tonalités dominantes. La plus importante : la colère, voire l’indignation. À ce titre, voici la citation – tirée de La contrevie – mise en exergue au début de son étude : « On ne rend pas justice à la colère ; c’est parfois distrayant, un vrai bonheur. »

Philip Roth en biographies : vies et contrevies

Tombe de Philip Roth à Bard College © Jean-Luc Bertini

Roth avait-il plaisir à enrager ? Lisant cette biographie, on a tendance à croire le contraire – ses dépressions et ses ruptures sentimentales, souvent somatisées, donnent l’impression de quelqu’un de pas très joyeux. En revanche, si la presse a fait grand état de sa supposée misogynie, les témoignages de ses ex-compagnes sont assez affectueux, recueillis des années après la souffrance occasionnée par la fin – prévisible – de leurs histoires.

La biographie de Nadel atteint son apogée dans son traitement du thème de la psychanalyse. C’est dans une nouvelle publiée en 1963 que Roth crée le personnage du docteur Otto Spielvogel – il reparaîtra dans Portnoy et dans Ma vie d’homme –, transmutation de son analyste, Hans Kleinschmidt, réfugié allemand avec une affinité pour les artistes et les écrivains, parmi lesquels Roth et Adam Gopnik. Selon Gopnik, journaliste au New Yorker, l’analyste voyait les artistes comme des enragés, leur narcissisme déçu prenant soit une forme négative et paranoïaque, soit une forme positive et arrogante. Le rôle du psychiatre consistait en la protection de ce narcissisme vulnérable, à travers l’érection de « forteresses ».

Roth et Kleinschmidt ont entamé une sorte de joute littéraire, chacun se servant des formules et des écrits de l’autre. Ainsi, en 1967, on a assisté à la publication des premiers extraits de Portnoy – dont la nouvelle « The Jewish Blues » – ainsi qu’à celle d’un article de trente pages dans American Imago intitulé « The Angry Act:  The Role of Aggression in Creativity », où les portraits de deux patients font penser à Roth. L’une des anecdotes – la mère se moque de la taille du pénis de son fils de onze ans – avait été relatée par Roth en séance avant de paraître dans sa nouvelle. Il se vengerait dans Ma vie d’homme, où l’article de Spielvogel, « Creativity :  The Narcissism of the Artist », calqué sur celui de Kleinschmidt, sera réfuté. Boys will be boys

Philip Roth est-il resté un éternel jeune garçon ? Le trait le plus saillant de son caractère serait-il son immaturité ? S’agit-il d’une sorte de Peter Pan circoncis et colérique, un résidu de la rage du siècle passé ?


Steven Sampson, qui a consacré un roman à Philip Roth, a rendu compte dans les colonnes d’EaN de l’entrée dans la Pléiade de l’écrivain américain et lui a rendu hommage lors de sa disparition. Il s’est également penché sur la façon dont Philip Roth a été traduit en français pour notre dossier Traduction (été 2017).

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