L’écart entre le présent et maintenant

10 : 04, deuxième roman de l’écrivain new-yorkais Ben Lerner, se situe sous le signe des « Correspondances » de Baudelaire. Inspiré par le film Retour vers le futur (dont une scène clé donne son titre au livre), Lerner explore l’infime écart séparant l’expérience vécue et le réel, si ce dernier existe.


Ben Lerner, 10 : 04. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Jakuta Alikavazovic. L’Olivier, 266 p., 19,50 €


Dans The Beverly Hillbillies, série télévisée américaine des années soixante, lorsque l’on demande l’heure à Jethro Bodine, trentenaire arriéré, il ne donne jamais de réponse précise, prenant toujours en compte le principe d’incertitude, par exemple : “Il est dix heures cinq minutes et quinze secondes, non !, il est dix heures cinq minutes et vingt secondes, non !, il est dix heures cinq minutes et vingt-cinq secondes…, etc. »

Si Jethro pouvait se transformer en érudit poète new-yorkais du XXIe siècle, doté d’une passion pour l’art contemporain, d’une vision moins traditionnelle des relations hommes-femmes, d’un rapport hypocondriaque à son corps, et d’une psychologie névrotique, aurait-il pu écrire 10 : 04 ?

En tout cas, il aurait eu du mal à le lire, n’étant pas allé au-delà de la sixième. Même votre humble chroniqueur, diplômé de Harvard en littérature anglophone, a dû rassembler toute son énergie intellectuelle afin de suivre les méandres de la syntaxe compliquée de ce jeune romancier, né à Topeka, dans le Kansas, pas loin du pays d’origine des « hillbillies », les péquenauds de Beverly Hills.

C’est dire à quel point Ben Lerner a su exprimer dans sa prose le génie autistique de Jethro : tous deux croient à la primauté de la chronologie sur le sens. Autrement dit, l’écriture d’un roman se réalise à partir d’une eschatologie, la question temporelle se pose dès le début. D’où la citation qui précède ce beau texte, tirée d’un conte hassidique: « Là-bas tout sera précisément comme ici. Telle qu’est notre chambre à présent, elle sera dans le monde à venir ; où notre bébé dort, il dormira également dans l’autre monde. Et les vêtements que nous portons ici, nous les porterons là-bas. Tout demeurera comme à présent, à peine modifié. »

Si le paradis n’est qu’une version à peine modifiée du présent, est-ce que cela veut dire que réalisme et romantisme sont un seul et même genre ? L’idéal, c’est maintenant, à condition qu’on arrive à l’apercevoir. L’œuvre de Ben Lerner consiste alors dans la tentative de s’en approcher, en une quête dévoilée à son lecteur, qui assiste en voyeur au processus de la création : il est tenu au courant des machinations d’un narrateur en train d’écrire l’histoire que l’on lit, à la différence de certains personnages, qui sont hors du coup.

Dans 10 : 04, on trouve plusieurs façons de vivre l’instant présent. D’abord, le narrateur s’efforce d’ouvrir ses cinq sens pour accueillir des sensations, toujours conscient qu’il vit le temps comme une fuite en avant, aspiré « vers le futur », perception symbolisée par deux reproductions figurant dans ce roman : un tableau de Jules Bastien-Lepage, Jeanne d’Arc, exposé au Metropolitan Museum ; et un plan de Retour vers le futur. Dans chacune de ces images, on voit la main d’un personnage en voie de disparition : Jeanne, à cause du regard éthéré d’un ange, qui a pour effet de « dissoudre » la main de la sainte ; Marty McFly (Michael J. Fox), parce que son existence même a été remise en cause par son voyage dans le temps.

C’est au cours de ses pérégrinations à travers Brooklyn et Manhattan, souvent en compagnie de sa meilleure amie, Alex, que le narrateur reçoit les impressions sensorielles qui confirment, ne serait-ce que pour un instant, qu’il est bel et bien vivant. Sa conscience aiguë de la pression exercée sur le présent par l’avenir – sa mortalité – crée une tension propice à une prose à la fois sensuelle et ironique : « Les bébés poulpes sont livrés, vivants, du Portugal chaque matin puis massés avec douceur mais sans relâche au sel non raffiné jusqu’à la cessation de leurs fonctions biologiques ; d’après le menu, on les masse “cinq cents fois”. On enlève le bec et les petits yeux sont éjectés. Les corps sont pochés à feu doux et servis avec une sauce au saké et au yuzu. C’est la spécialité du restaurant, aussi, assiette après assiette, les petits invertébrés les plus intelligents du monde sont apportés de la cuisine à la salle par un personnel séduisant et leste. »

La densité de la perception devient particulièrement forte quand le narrateur emprunte les transports en commun. Lors d’une conversation entre lui et une amie sur la ligne D, on pense à Joyce, ou à Dos Passos :

            « – Attention à la fermeture des portes.

            – On a monté un film sur les bonobos pour la BBC ; c’est l’espèce la plus proche de la nôtre et ils ne sont pas exclusifs pour un sou, sexuellement parlant.

            – Il paraît que la monogamie découle de l’agriculture. La paternité n’a eu d’importance qu’au moment où on a eu des biens à transmettre.

            HIV – FAITES LE TEST, N’ATTENDEZ PAS, disait une affiche sur la ligne D.

            – D’un autre côté, ils mangent les petits des autres primates.

            – Pourquoi tu t’es mariée, si tu ne voulais pas d’enfants ?

            Le métro a fait surface sur le pont de Manhattan ; tout le monde consultait ses e-mails ou ses SMS.

            “Tu es parti sans dire au revoir”, disait celui d’Alex.

            “Shine bright like a diamond”, chantait Rihanna dans le casque de la fille assise à mes côtés, les ongles décorés de petites étoiles. »

Pourrait-on mieux illustrer la théorie de Bakhtine selon laquelle le roman est un mélange de plusieurs strates linguistiques ? Conjuguant chanson populaire, texto, discours scientifique, conversation intime et consigne de la régie de transports publics, Ben Lerner transmet à merveille la saveur cacophonique du paysage sonore de New York.

En même temps, tout cela a un sens : la discordance entre ironie et perception sensorielle n’est-elle pas le reflet de l’écart séparant le vécu de sa prise de conscience ? Comment l’écrivain peut-il à la fois vivre et « stocker » le matériel pour ses futurs livres ? Ce conflit explique-t-il la dichotomie au cœur de la vie sentimentale du héros ? Il passe tout son temps avec Alex, avec qui il projette de faire un enfant par insémination artificielle, mais il fait l’amour avec Alena, qu’il connaît peu. Rendu étranger à sa propre biologie, il ne cesse de divulguer les rapports cliniques de ses consultations médicales.

En cela, ne ressemble-t-il pas au héros de Portnoy et son complexe, autre roman new-yorkais des débuts d’une carrière ? Le narrateur de 10 : 04 a trente-trois ans, comme Alexander (Alex) Portnoy. Mais, d’un livre à l’autre, le surnom « Alex » s’est déplacé pour désigner l’héroïne, c’est elle qui insiste sur la séparation entre désir et affect, se comportant en prédatrice. Comme dans le roman de Philip Roth, la masturbation joue un rôle central, sauf qu’elle n’est plus jouissive mais simplement utilitaire, effectuée dans un hôpital afin de « produire » des spermatozoïdes viables.

L’onanisme est-il la forme idéale de l’érotisme pour l’auteur qui cherche à réunir la « matière » d’un livre ? En économisant son investissement psychique dans la vraie vie, il garde son énergie pour la description post factum. De cette manière, lui et son essence séminale seront aspirés vers le plus efficace des futurs.

Y a-t-il une meilleure façon de vivre l’instant que de l’écrire ?

Steven Sampson

À la Une du n° 15