Le poète éducateur

Pierre Vinclair publie un nouveau recueil de poésie ainsi qu’une nouvelle traduction du « poème héroï-comique » d’Alexander Pope. Cette dernière est assez convaincante malgré quelques choix discutables, plus convaincante en tout cas que L’éducation géographique.


Alexander Pope, Le rapt de la boucle. Trad. de l’anglais par Pierre Vinclair. Préface de Guillaume Métayer. Les Belles Lettres, 74 p., 17 €

Pierre Vinclair, L’éducation géographique. Flammarion, collection « Poésie », 384 p., 25 €


Pierre Vinclair aime la contrainte stylistique ; son précédent recueil, La sauvagerie (José Corti, 2020), était composé de cinq cents dizains, à la manière de la Délie de Maurice Scève. Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’il se plie à l’exercice de la traduction poétique en alexandrins rimés, défi qu’il a visiblement pris du plaisir à relever. Le genre épique est le fil rouge de son œuvre, raison supplémentaire pour s’attaquer à l’œuvre de Pope, grand traducteur d’Homère, qui a marqué son temps et ses contemporains au-delà des frontières. L’aspect humoristique est restitué, avec un « toutou » (probablement un bichon) appelé « Brutus » et d’autres passages réussis.

L’éducation géographique, de Pierre Vinclair : un poète éducateur

Alexander Pope (portrait attribué à Jonathan Richardson), vers 1735 © Domaine public, Courtesy of the Museum of Fine Arts, Boston

Guillaume Métayer signe une préface très riche en informations sur les allers-retours entre les écrits français et anglais de l’époque mais, tout à son admiration pour les textes (l’original comme la traduction), il ne s’interroge guère sur l’effet que ce texte peut produire sur un lecteur ou une lectrice d’aujourd’hui. Le texte, qui date dans sa version finale de 1717, reflète l’Angleterre de cette époque : le faste des vêtements et des accessoires, les breuvages exotiques consommés, témoignent de la puissance impériale naissante de la Grande-Bretagne. Dans ce siècle qui prise la satire, celle-ci se fait ici principalement sur le dos des femmes, de la coquette à la prude en passant par la virago ; les quelques saillies sur les « beaux » et autres « petits maîtres » ne sauraient le faire oublier. La partie de cartes, passe-temps que la reine Anne d’Angleterre appréciait, est un morceau de bravoure, une savoureuse parodie de récit épique. Le titre vient d’une boucle de cheveux ravie par un jeune homme (le Baron) à une jeune femme (Belinda) lors d’une soirée mondaine. Sans le consentement de Belinda, il coupe ce qui n’est pas une simple mèche, mais l’une des deux boucles soigneusement entretenues qui ornaient la nuque de la jeune femme, plongeant celle-ci dans une rage impuissante qui tourne à la dépression, dépeinte en une sombre contrée qui peut évoquer les Enfers dans la littérature antique et classique.

Métayer souligne à juste titre le choix judicieux de traduction du titre « The Rape of the Lock » par « Le rapt de la boucle » ; Pope a fait republier des œuvres de Shakespeare et il est certain que The Rape of the Lock sonne délibérément comme le titre du long poème « The Rape of Lucrece » (« Le viol de Lucrèce »). Ici le terme de « viol » n’aurait pas convenu, malgré l’aspect symbolique de la perte de la boucle qui suggère la perte de la virginité. Comme l’indique la préface, Pope ajoute à la palette habituelle des références bibliques et homériques une composante « alchimiste » à travers les êtres liés aux éléments. Le lien avec Shakespeare se retrouve aussi dans ce choix ; le sylphe principal s’appelle Ariel, comme dans La Tempête. Les sylphes, êtres de l’air, sont ici les gardiens de la vertu de la jeune femme ; chez Crébillon, en France, ils prendront une connotation érotique que Pierre Vinclair ne manque pas d’installer dans le poème de Pope. Dès la première page, on lit : « Belinda pour autant sur l’édredon jouissait / Du baume du repos qu’un sylphe prolongeait » ; pourquoi pas, mais c’est donner d’emblée au texte, sous couvert de facétie, une charge érotique bien plus marquée que dans l’original.

Parallèlement à cette traduction, Vinclair publie un recueil de poèmes à l’ambition hugolienne (trois autres volumes viendront compléter celui-ci) qui retrace non seulement les lieux qui ont marqué l’auteur (enfance, études, voyages), mais également ses lectures, essentiellement d’auteurs étrangers. Hyper-conscient de la mondialisation, c’est-à-dire de l’histoire comme de la géographie, il ne peut penser à Nantes sans penser au commerce triangulaire (à celui des esclaves particulièrement), ni à Rome sans penser aux gladiateurs, ni à l’Australie sans penser aux prisonniers anglais envoyés là-bas, ni à Londres sans penser au Brexit. La littérature figure en bonne place ; lire Horace à Rome, c’est on ne peut plus cohérent, mais Vinclair aime aussi les lectures qui n’ont pas de lien direct avec le lieu où il se trouve : Sharon Olds en Malaisie, Du Fu en Australie. Des œuvres picturales piquent sa curiosité et fournissent un support de plus à des considérations esthétiques et éthiques.

L’éducation géographique, de Pierre Vinclair : un poète éducateur

Pierre Vinclair (mars 2022) © Jean-Luc Bertini

Cet ensemble disparate de « choses vues » sert peut-être moins à l’édification du lecteur qu’à montrer Vinclair sous le jour du poète père et donc éducateur ; il voyage avec sa compagne et leurs deux filles, tente de répondre aux questions de ces dernières tout en étant conscient qu’elles auront peu de souvenirs de lieux fréquentés brièvement avant l’âge de six ans. Autant le projet de La sauvagerie était clair, autant celui-ci donne surtout l’impression de pages remplies de considérations personnelles. Concernant la forme, elle est variée mais finalement moins source d’expérimentations que dans La sauvagerie. On retrouve cela dit les mêmes limites, à savoir que certaines idées ou fantaisies verbales tiennent plus de la private joke que de la véritable trouvaille, par exemple la référence à Ivar (Ch’Vavar) en voyant un panneau Ivar à Hollywood. Michel-Ange est tantôt « Mickey l’ange », tantôt Buonarotti, Vinclair tenant visiblement à montrer qu’il maîtrise plusieurs registres.

La nature, au cœur du projet présenté dans Agir non agir (José Corti, 2020), se limite ici essentiellement aux eaux du Rhône ; Vinclair exprime par exemple sa détestation des oiseaux, ce qui confirme l’impression que laisse La sauvagerie : une approche politique et linguistique des êtres vivants plutôt qu’un intérêt véritable pour eux. Le seul amour qui vaille est celui de sa compagne, le beau, le bon, le vrai ne viennent que des relations avec elle et avec ses filles ; aucun enchantement dans les voyages ou les lectures, bien peu d’auteurs ou d’artistes trouvent grâce à ses yeux. C’est dit : « Je chante ce qui compte au lieu, enchante ceux / qui comptent, les méchants qui comptent / déchantent-ils, je chante ceux qui hantent ce qui compte, / le reste désenchante, je ne lance qu’à ceux qui comptent ».

Certains passages font écho à Pope, sans que l’on puisse savoir s’ils ont été écrits au moment où Vinclair travaillait sur sa traduction. On lit ainsi dans L’éducation géographique les vers suivants :

« Lisant « Ode with a silence in it » après le déjeuner

et remarquant malgré les intentions de l’auteur que dans « Parent rape, family rape, date rape, gang rape, date rape, gang rape, priest and rabbi rape, coach rape, rape of eight-year-olds, rape of eighty-year-olds, etc. » le retour du mot olds me questionne plus que je ne suis violenté par celui du mot rape

et devinant qu’il n’en serait pas de même si Sharon Olds avait écrit en français le mot viol, viol des parents, viol en famille, du viol des prêtres viol des rabbins, du viol des enfants de huit ans »

Est-ce qu’un mot est plus violent dans une langue que dans une autre ? Quel lecteur (et/ou traducteur) est davantage frappé par deux occurrences (certes homographes du nom de l’autrice) que par dix, surtout pour un mot aussi fort ? Le jeu sur les mots aurait-il plus d’importance que leur sens ?

Il y a aussi un passage assez confus sur Othello, sur ce que le personnage de Shakespeare (auquel il est brièvement fait allusion dans Le rapt de la boucle) peut avoir de dérangeant, même en ayant en tête le contexte d’écriture de la pièce ; a contrario, ce qui peut déranger chez Pope, par exemple un désir masculin qui s’arroge le droit de modifier irrémédiablement une coiffure féminine, est amplifié dans la traduction de Vinclair. Si Belinda est présentée comme alanguie, jouir devient de fait l’apanage du Baron, grisé de son forfait (« Que n’as-tu joui à prendre une boucle moins belle ? ») et même à l’idée de périr sous les coups de la belle (« un pugilat mortel / Contre qui ne jouirait que de tomber sous elle »). Le topos des amants opposés dans la bataille, tel qu’on le trouve chez l’Arioste ou le Tasse, est ici détourné par Pope : les humeurs contraires de Belinda ne font pas d’elle une héroïne très héroïque et le coup de ciseaux du Baron n’a rien d’un coup d’éclat. Mais quand le Baron plaide à la fin l’amour pour justifier son geste, plaidoyer déjà douteux sous la plume de Pope, on peine a fortiori à le croire quand il est décrit à plusieurs reprises comme celui qui prend, jouit, possède sans égard pour l’autre. Ce parti pris de traduction risque en outre de susciter l’indignation ou l’amusement grivois chez un lecteur ou une lectrice peut-être dès lors moins sensible à l’inventivité ou au caractère parodique du texte.

L’éducation géographique, de Pierre Vinclair : un poète éducateur

Ce qui ne veut pas dire que Vinclair, attentif à ce qui agite le monde, n’a jamais entendu parler des violences faites aux femmes ; il relève des formulations sujettes à interprétations scabreuses, et s’en amuse, avec référence ironique à #metoo. Ou peut-être s’interroge-t-il ; dans le tableau de Véronèse La Vision de sainte Hélène, il voit immédiatement un rêve érotique (même s’il reconnaît que la suggestion est « discrète »), et dénonce « les yeux violeurs du spectateur complaisant ». C’est le pendant de l’aporie qu’il exprime au sujet de l’éducation des filles : « j’écris malgré tout de la poésie à mes filles pour ne pas en rester, avec elles, aux conseils élémentaires que je dois pourtant leur prodiguer pour qu’elles survivent, écoute à l’école, ne me mens pas, ne montre pas ta zézette / car désirant leur dire aussi : écrivez des poèmes au fond de la classe, n’écoutez personne dire ce que vous devez penser, et surtout faites ce que vous voulez de votre chatte / et ne pouvant le dire l’écrivant ».

Aporie qu’il exprime également sur d’autres sujets, comme les Aborigènes d’Australie ; craignant de verser dans un apitoiement facile, il balaie les horreurs de leur passé au motif que leur sort n’est ni plus ni moins enviable que celui d’autres qui ont connu la guerre, mais aussi leur art (« reconstruction mercantile ») au même titre d’ailleurs que nombre de « croûtes » peintes depuis un siècle, en Australie comme ailleurs. Lui qui a longuement écrit sur les mânes et les morts dans Agir non agir s’intéresse assez peu à la spiritualité aborigène, se contentant de mettre en doute, en visitant le musée de Perth, la sincérité des autorités australiennes quand elles avertissent les spectateurs aborigènes et indigènes du détroit de Torrès que certaines œuvres montrent des personnes décédées. Le sujet des Aborigènes, convenons-en, est complexe, mais il existe d’autres manières d’exprimer son impossibilité de répondre à la question : que faire ?

D’autres manières que ces formulations telles que : « Et aujourd’hui je crois / Que la dramaturgie […] la / Dramaturgie du pome / (Ezra écrit ainsi « poem« ) / Doit embrasser ce qui / De l’important (l’embras / Ser, faire l’amour avec / Lui comme la forme vient / Mouler le fond) peut / Exister dans la parole – / Et forcer ce passage – / Étendre les limites de / Ce que l’on peut dire d’impor / Tant […] / Et au bout de la lance / De l’important tu trouv / Eras ton ennemi et av / Ec lui ta guerre civile ». Vinclair se fait plaisir, cultive l’ambiguïté, sexe et guerre mêlés, laisse entendre qu’il écrit des choses qui fâchent tout en étant un chantre de l’amour. Léo Ferré écrivait déjà dans la préface à Poète… vos papiers ! : « Nous vivons une époque épique et nous n’avons plus rien d’épique […] Le vers doit faire l’amour dans la tête des populations », mais sans utiliser un vocable de forceur. Ayant à cœur l’action poétique telle qu’elle a été définie par Jean-Michel Maulpoix (cité dans Agir non agir), il tente vraisemblablement de « recomposer, morceau par morceau, un monde qui s’est défait (1) », mais ne parvient pas à convaincre le lecteur ni la lectrice.


  1. Jean-Michel Maulpoix, « « Toi nuage passe devant ». L’écriture résistante de René Char » in Laure Michel et Anne Tomiche, Études littéraires, automne 2016, « René Char : le poème et l’action ».

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