Des amies de trente ans

En épigraphe de La Fille parfaite, le nouveau roman de Nathalie Azoulai, il est question des humains comme de « morceaux plutôt durs aux arêtes coupantes », expression tirée de la correspondance de Wittgenstein. Adèle Prinker, l’une des héroïnes, a des arêtes coupantes. Sa meilleure amie et narratrice, Rachel Deville, est moins brutale. L’histoire de ces deux femmes liées depuis leurs quatorze ans constitue l’intrigue et elle se déroule jusqu’à un jour tragique, alors qu’elles en ont quarante-six. Récit d’une amitié, La Fille parfaite est aussi l’histoire de deux sensibilités, scientifique et littéraire, que nous opposons de façon simpliste.


Nathalie Azoulai, La Fille parfaite. P.O.L, 320 p., 20 €


Le roman de Nathalie Azoulai s’ouvre sur le suicide par pendaison d’Adèle tandis que Luc, son époux, et Nicolas, leur fils, voyagent en Norvège. Tout semblait aller pour elle, mais voilà, l’acte est là, qui bouscule les certitudes et d’abord l’idée qu’une femme ne se suicide pas de cette façon. Celle qui a découvert le corps, c’est Vera, gardienne de l’immeuble et femme de ménage (ou femme à tout faire) chez Adèle. Pour qui a lu Les spectateurs (P.O.L, 2018), elle ressemble à Maria qui habitait aussi l’immeuble de la famille. Elle est de ces confidentes que l’on voit au théâtre, ou dans des mélodrames de Douglas Sirk. Sa présence n’est donc pas anodine, encore moins ses actes.

La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai : des amies de trente ans

« Le désespoir », fresque de Giotto dans la Chapelle des Scrovegni, à Padoue

Il est difficile d’expliquer une pendaison. Au fil du temps, Rachel cherche et pense comprendre en voyant Le désespoir, fresque de Giotto. Rachel est issue d’une famille lettrée, dans laquelle films et livres tiennent une place très importante. Pour son père, Kafka et Proust sont deux explications du monde et on peut s’en contenter : leur œuvre balaie un arc suffisant. Les métaphores donnent du sens, autant sinon plus qu’une équation différentielle. Une toile, aussi, peut expliquer l’inexplicable.

Les Prinker, et surtout Roger, le père, ingénieur en bâtiment, entendent autrement que Rachel ou son père le mot « recherche » : c’est le titre d’une revue scientifique et, pour le reste, c’est trop vague. Sa vision de la science et des mathématiques en particulier a quelque chose de simpliste. C’est l’école de la rigueur, d’une abstraction qui évite la confusion propre à l’existence. C’est aussi une question de « pouvoir et de vérité ». Rachel le trouve d’un « pragmatisme irascible » mais elle peut s’estimer heureuse d’être reçue dans la famille d’Adèle. Après tout, elle a d’abord fait « C », la section scientifique qui existait autrefois en classe de seconde, voie royale vers des études de maths ou de physique.

Au début, en effet, il y a la passion d’Adèle pour les mathématiques. Une passion entière qui l’amène à tout calculer, mesurer, étudier, pour établir des probabilités, envisager des combinatoires. Cela vaut pour le choix des glaces (un chocolat fraise peut se nuancer de framboise et ce n’est pas seulement une question gustative) comme pour l’observation des fjords, lors d’un voyage avec Rachel, quand les deux bachelières ont dix-neuf ans. Selon elle, les gens naissent tous « chiffrés », « avec une auréole qui déclenche toutes les vies comme des comptes à rebours qui tournent en silence ». Sans expliquer le suicide et surtout sans trop dévoiler de l’intrigue, on peut dire que 46 était son chiffre.

Adèle mène une carrière exceptionnelle. Elle est la seule étudiante dans une grande école au milieu de centaines de garçons et avance parmi eux en sirène, « si reine » dit son père. Son autre passion est en effet la natation, à condition de tenir son corps comme l’être marin que l’on voit dans les contes, jambes et pieds serrés. Elle ne veut pas que l’écume apparaisse, ce qu’elle appelle mousse (le terme revient souvent, c’est l’un des motifs dans le tapis). Il faut dire que ce père qui peut être si raide, si peu chaleureux, entretient avec elle une relation fusionnelle au point qu’on dit d’un seul tenant « Adèleetsonpère ». Tous deux ont exclu la mère, d’apparence insipide, réduite à peu de chose entre ces deux monstres. À un moment, Rachel compare ce couple à celui que forment Setsuko Hara (Noriko) et Chishû Ryu (le père) dans Printemps tardif d’Ozu. La fille ne peut quitter l’homme qui vieillirait seul.

La Fille parfaite, de Nathalie Azoulai : des amies de trente ans

Nathalie Azoulai (2020) © Philippe Matsas/POL

Et puis, autre motif, il y a la musique de Queen, la forte présence de Freddie Mercury, qui constitue la bande-son de cette histoire entre Adèle et Rachel. Adèle s’est mariée sur « The show must go on », pas forcément l’air le plus joyeux du groupe, et les références aux chansons sont comme un sésame entre elles.

Comme Adèle, et d’abord pour ne pas se séparer de son amie, Rachel a suivi la voie scientifique. Elle en a souffert, physiquement, puisque son corps lui-même s’est raidi, comme atteint de calcification. À la raideur de son amie matheuse, la narratrice a répondu par celle du cou, du torse, semblable en cela à la femme de Loth, devenue statue de sel. Elle revient à ses amours, à sa passion pour la littérature, et à Virginia Woolf. Mrs Dallowayque Nathalie Azoulai vient de traduire – l’éclaire en particulier. Un séjour à Cambridge la transforme, avant qu’elle ne devienne écrivaine, et connaisse avec un roman intitulé Troc un formidable succès et de nombreuses traductions. Pendant ce temps-là, Adèle collectionnait les médailles, les titres universitaires, et ce avant d’avoir quarante ans, un âge important quand on est mathématicien. Elle était coquette, ou plus exactement elle aimait porter de nombreux bijoux quand elle faisait cours, pour qu’ils heurtent le tableau noir. Un temps éloignée de Rachel, elle feint aussi de ne plus rien lire. Avant que l’amitié ne retrouve sa « vitesse de croisière ».

On notera que le mot « fille », en titre, porte la majuscule. Existe-t-elle, cette fille parfaite ? Elle serait la fusion d’Adèle et de Rachel, Ada qui a des ailes comme le dit Roger Prinker, Rachel qui écrit des livres et prend soin de Nicolas, l’orphelin. Ce serait en ce cas un idéal que les deux amies n’atteignent qu’au terme d’un long parcours. Comme bien des romans d’éducation, d’initiation, comme tous les romans fondés sur le duo ou le couple, La Fille parfaite relate des épreuves, des ruptures ou des prises de distance, des retrouvailles. Ces épisodes donnent au livre sa trame serrée. Chaque détail y prend sens. Ainsi de l’image de la bonde, ce point d’évacuation de l’eau vers un trou. Elle aspire tout, y compris les cheveux qu’Adèle s’est coupés, très court, avant de se tuer. La bonde fait écho au trou, qu’évoquait Adèle quand Rachel lui demandait comment elle allait : « Du trou à la bonde et de la bonde à la corde, il n’y a pas loin ». C’est écrit dans les dernières pages du roman, un peu avant que Rachel ne reçoive sous pli les dernières notes écrites par Adèle. Prenons une de ces phrases, pas vraiment au hasard : « Je ne veux pas que Nicolas fasse des maths. Je compte sur Rachel. » Les arêtes coupent et blessent.

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