L’étoffe des anciens rêves

L’un regarde avec attention la télévision, ce 27 novembre 1967. L’autre contemple les images de stars dans « photoplay », s’inspirant des robes portées par Lana Turner ou Rita Hayworth pour demander à Maria, sa couturière, de lui en coudre de semblables. Tous deux sont Les spectateurs, qui donnent son titre au nouveau roman de Nathalie Azoulai.


Nathalie Azoulai, Les spectateurs. P.O.L, 320 p., 17,90 €


L’homme et la femme n’ont pas de nom. On les voit et les entend à travers « il », le personnage principal nommé avec la même distance. C’est un garçon d’une douzaine d’années, et il a une toute jeune sœur, atteinte d’une malformation à la hanche que l’on soignera à l’hôpital. Cette famille vit à Paris, dans le même immeuble que Maria Silva et son fils Pépito, ami du personnage principal. Tous deux discutent, se font quelques maigres confidences, s’interrogent. L’un est originaire du Portugal, alors sous la férule de Salazar, l’autre a ses origines en Orient, dans un pays que l’on devine désormais hostile aux siens. La famille a dû quitter précipitamment cette terre lointaine, dans laquelle elle avait toujours vécu et prospéré, fréquentant la haute société dans laquelle on aimait porter des robes dessinées par les grands costumiers de Hollywood. La référence.

Les seuls noms propres qui apparaissent dans le roman sont ceux des vedettes féminines, de leur amant d’un temps, et ceux de Robert Taylor, Errol Flynn ou « L. B », ce Louis B. Mayer qui imagina le lion de la MGM et ses célèbres mugissements. Taylor est le surnom donné au médecin qui s’occupe de la petite sœur. Flynn celui de l’obstétricien qui s’occupait de la mère lorsqu’elle était enceinte, alors sur le point de quitter leur pays d’origine. Elle n’était pas indifférente à ce Flynn, parti sur le même bateau qu’elle, vers l’Italie. Peut-être aurait-elle préféré l’accompagner dans ce pays. Son image flotte, revient par vagues nostalgiques à travers les pages.

Nathalie Azoulai, Les spectateurs

À ces noms propres, on ajoutera celui du Général de Gaulle, que le père du héros regarde et écoute en ce mois de novembre 67. L’enfant écoute aussi ; il admire le général, en connaît la geste. Lors de la conférence de presse, le chef de l’État aborde des sujets divers, parlant du Marché commun et de la Grande-Bretagne qui pourrait y entrer, de la vie politique en France, de sujets que l’on pourrait qualifier d’anodins. Jusqu’au moment où quelques mots sèment le trouble : « peuple d’élite, sûr de lui-même et dominateur ». La narratrice les fait attendre. Qui connaît le contexte se rappelle l’émoi, le trouble profond qui ont alors agité ceux qui, quelques mois plus tôt, le 4 juin, avaient manifesté dans Paris pour témoigner leur solidarité envers un petit pays menacé. Et parmi eux le père du personnage principal, qui avait dû quitter sa terre natale douze ans auparavant, lorsqu’un nouveau régime s’y était mis en place. La peur d’un nouvel exil ressurgit, brutale.

Pépito l’interroge, comme on a questionné cette communauté inquiète à cette époque, évoquant une « double allégeance » : « De quel pays êtes-vous les patriotes ? » La question du jeune garçon revient souvent, leitmotiv douloureux auquel « il » répond un jour par une question violente : « Et toi, de quel père es-tu vraiment le fils ? » On l’apprendra à la mort de Maria, quand un homme viendra chercher l’orphelin, l’entrainant loin de cet immeuble parisien.

Les lecteurs de Titus n’aimait pas Bérénice ne seront pas tout à fait désorientés par ce roman. Au fond, l’absence de nom, l’absence de références historiques précises, clairement désignées, rappelle la leçon de la tragédie racinienne. C’est à Césarée, à Rome ou en Grèce, ce pourrait être ailleurs, partout : l’univers est le lieu, la scène est indifférente. Seule compte la tragédie. Ici, c’est celle de l’exil, que les parents ne savent ou ne peuvent raconter à l’enfant. Un exil qui commence par des bagages faits à la hâte : « Tout s’obstrue, tout s’engorge et ce qui a commencé comme une agitation vive, rapide, se fige, s’alourdit à l’image de nos valises qu’on gave pour que, de nos vies, elles retiennent tout et qui débordent tant qu’on est obligé de s’asseoir dessus et à plusieurs pour les fermer. »

Nathalie Azoulai, Les spectateurs

Nathalie Azoulai © Hélène Bamberger

L’exil de la mère, ce sont surtout des revues de cinéma qu’elle ne peut toutes emporter, et parmi lesquelles elle doit choisir. L’enfant voudrait qu’elle raconte ce qui précède et suit le moment, celui où « ce bateau coupe sa vie en deux » : « Il lui demande souvent de lui décrire ce moment où il a fallu faire ses valises, il veut qu’elle lui raconte par le menu comment on s’y prend pour quitter sa maison, son pays, ce qu’on décide d’emporter, de laisser, le regard qu’on pose sur ses choses, le temps dont on dispose pour faire ce tri. » Il emploie le présent, pour entendre le passé composé ; il la remet dans cette situation afin de comprendre ce qui s’est déroulé, de retrouver l’émotion. Elle tient à rien, l’image d’un flacon de lavande évoquée par la mère : « Cette bouteille lui apparaît à côté du bateau, de la mer, du ciel, de la côte, de l’immense cheminée, une chose minuscule et précieuse, qui lui donne soudain la mesure de tout ce qui l’entoure et de tout ce qu’elle a perdu. »

Il sait comment les policiers locaux ont fait irruption pendant une soirée mondaine, comment ils ont mis les menottes aux hommes, souvent des notables, combien de temps ces hommes ont attendu leur libération, avant qu’on ne les force à partir. À « Robert Taylor » qui l’interroge, un jour de consultation pour la petite sœur, il peut raconter le « chokémotionnel » de cette soirée : « Il attend puis précise que sa mère portait justement une robe pleine d’étoiles, des étoiles blanches brodées, des étoiles de mer incurvées, pailletées, qui scintillaient dans la nuit, que ce même soir, des cris ont retenti qui les chassaient du paradis. Que ces mêmes étoiles sont devenues des agrégats de poussière sur le fourreau noir dans lequel elle a enterré il y a quelques semaines celle qui faisait encore d’elle une étoile justement, Maria Silva. »

La métaphore est certes usée mais elle s’impose ici : ce roman est un tissu aux multiples reflets. À cette robe pleine d’étoiles, fait écho une autre robe tachée par le père pris de colère, ce jour de novembre, d’éclats de sauce tomate. Mais lui font aussi écho toutes les robes de Barbara Stanwick, Gloria Grahame ou Gene Tierney que la mère et Maria contemplent ensemble avant que la couturière ne les reproduise. Ces robes sont la matière du rêve intact, ce qui reste d’une vie passée dans l’insouciance, préservée dans le vert céladon d’un tissu. Et comme si le rêve devait se prolonger dans la réalité de ces jours de 1967, la mère et Maria semblent jouer un remake de Imitation of life, plus connu sous le titre français de Mirages de la vie, avec Lana Turner. La mère interprète le rôle de Lora et Maria ressemblerait à Annie, la servante dévouée, dont l’enterrement est l’acmé du film. La soudaine faiblesse de Maria, son hospitalisation puis son décès, rappellent ce qui se passe dans le film de Douglas Sirk.

La beauté de ce roman tient à cette présence des étoiles, sur une robe, sur un écran, dans le ciel de Méditerranée que les exilés, malgré le chagrin qui les étreint, contemplent en spectateurs, tandis qu’un navire les conduit vers une nouvelle vie.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Norbert Czarny

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