Capitalismes illibéraux

Comment qualifier les régimes chinois, turc, russe, brésilien, indonésien, dont on sent qu’ils présentent des ressemblances tout en n’étant pas – loin s’en faut – identiques ? Pierre-Yves Hénin, spécialiste français de macro-économie, et Ahmet Insel, politologue turc, s’attachent à définir le concept de « national-capitalisme autoritaire » en soupesant chacun de ces termes. Ce « NaCA » pourrait constituer une menace pour la démocratie dans la mesure où il serait une alternative qui, contrairement à la doxa libérale, n’aurait plus le monopole du développement économique, de la croissance et de l’innovation. Les pays concernés sont classés en deux pôles : la Chine, dont l’exceptionnalité est forte, avec la Russie et la Turquie qui se prêtent davantage à la généralisation. L’autre pôle est constitué par la Hongrie, au sein même de l’Union européenne.


Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel, Le national-capitalisme autoritaire : une menace pour la démocratie. Bleu autour, 108 p., 13 €


Après la chute de l’URSS, le capitalisme libéral croyait, avec la « fin de l’Histoire » de Francis Fukuyama, l’avoir emporté. Double erreur : le régime chinois concilie efficacité économique et autoritarisme ; quant à certains pays que l’on pensait engagés dans une transition démocratique, ils ont interrompu le processus. Ainsi, dans le PIB mondial, les régimes populistes national-conservateurs seraient passés de 12 à 33 % entre 1990 et 2018.

Est-ce si nouveau ? Certains analystes n’hésitent pas à faire un parallèle entre le développement économique de l’Allemagne autoritaire du XIXe siècle et celui de la Chine d’aujourd’hui. Ce « modernisme réactionnaire » fut aussi le fait du Japon de l’ère Meiji, qui inspira, plus près de nous, Lee Kuan Yew à Singapour. Cette cité-État intéressa, à son tour, Deng Xiaoping. Depuis 1990, la Chine a envoyé 22 000 fonctionnaires ou cadres du PC se former à Singapour. Et que dire, enfin, du Chili de Pinochet, soutenu par Milton Friedman ? Adam Smith, qui associait philosophie des Lumières et capitalisme, semble invalidé par ces révolution pilotées « par en haut ».

La notion classique de « capitalisme d’État » ne convient plus pour définir cette nouvelle réalité car se combinent privatisations, dérégulations et appropriations, parfois sauvages. Il se produit ainsi un alignement de l’élite économique sur l’élite gouvernementale avec une « transgression du principe d’autolimitation du pouvoir, impliqué par l’État de droit ». La différence entre dictature et régime illibéral se mesure à la capacité de s’arroger ou non une compétence constitutionnelle.

Le national-capitalisme autoritaire, de Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel

Cérémonie d’investiture du président indonésien Joko Widodo à Jakarta (20 octobre 2014) © D.R.

La référence identitaire devient un argument de légitimité, comme l’a bien compris le régime chinois qui, à la fin des années 1980, ne condamne plus « le nationalisme » mais va l’utiliser pour remplacer le « marxisme-léninisme », afin d’assurer une cohésion nationale. Il en va de même en Russie, avec un fort penchant anti-occidental. Ce nationalisme permet d’opposer des valeurs locales communes à l’universalisme des droits de l’homme, et prétend œuvrer, contre le capitalisme international exploiteur, pour le bien du pays et pour retrouver la grandeur perdue. Le néo-ottomanisme d’Erdoğan en est un bon exemple. Il en va de même en Hongrie, en Inde, en Malaisie, au Vietnam et, bien sûr, en Chine, laquelle prend sa revanche après les « traités inégaux » du XIXe siècle.

Le national-capitalisme autoritaire supprime le principe de séparation des pouvoirs, exerce des pressions sur l’opinion et sur la presse – quand il ne la contrôle pas – et mobilise la justice à son avantage. Sur le plan économique, il incite les entreprises à produire dans des marchés ouverts à la concurrence, tout en exerçant un fort contrôle étatique sur les centres de décisions privés. Néanmoins, la confusion public-privé conduit inévitablement à un capitalisme de connivence avec un fort clientélisme, à tel point que l’on parle d’un « néo patrimonialisme » dans les États post-communistes, qui rappelle la plupart des régimes africains des années 1960-1980.

La limitation des libertés publiques est compensée par l’affirmation que le pouvoir sait se passer de la médiation des élites culturelles pour s’adresser directement au peuple dont il défend les fondamentaux culturels. Les « valeurs asiatiques » sont invoquées en Indonésie : travail acharné, frugalité, discipline, esprit d’équipe. La Chine revendique Confucius, les normes héritées du socialisme ainsi que sa tradition méritocratique apparue il y a 1 500 ans avec les examens. Ainsi, l’État se targue d’être « civilisationnel ». Erdoğan, de son côté, associe nationalisme et islam, alors que la Hongrie se fonde sur une culture chrétienne prônant la préservation de la famille traditionnelle et opposée au multiculturalisme. Ce qui n’empêche pas Budapest de s’attaquer aux syndicats et aux institutions sociales protégeant les plus vulnérables.

L’entrée de la Chine dans l’OMS (Organisation mondiale de la santé) montre bien les limites de l’idéologie libérale qui croyait qu’ainsi le pays allait se démocratiser et se couler dans les lois du marché, tout en  réévaluant sa monnaie. L’empire du Milieu s’est moqué de Ricardo et de sa conception de « l’avantage comparatif » pour fonder un « avantage concurrentiel » en mobilisant, pour des entreprises formellement privées, toutes les ressources de l’État comme les subventions et les charges fiscales faibles. Ce jeu de dupes a même permis de racheter des sociétés étrangères dont plus de la moitié sont en Europe. En cinq ans, par exemple, la Chine s’est imposée dans l’éolien, après le solaire et le ferroviaire. De fait, le capitalisme libéral occidental supranational, ancré dans un système de droits reconnu comme transcendant les souverainetés nationales, est soumis à une rude concurrence.

Le national-capitalisme autoritaire, de Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel

La rivalité économique se double d’une intention politique chinoise qui consiste à encourager partout les États autoritaires, à faire reculer les institutions démocratiques pour leur donner une teinte neutre. Avec un fonds souverain de 900 milliards de dollars, elle a entrepris une « diplomatie de portefeuille ». Cependant, la pandémie de la Covid 19, avec les volontés générales de relocalisation, ainsi que la politique de Joe Biden, désignant la Chine comme un ennemi potentiel, freinent l’expansionnisme de l’empire du Milieu.

Si deux types de capitalisme sont bien en concurrence, il ne faudrait pas oublier que le capitalisme occidental a dérivé lui aussi, à partir des années 1990, vers un « néo-libéralisme » autoritaire, loin des compromis socio-démocrates de l’État providence chers à Keynes et à Beveridge. Des pratiques étatiques invalidant la participation publique et réduisant au silence la résistance populaire ont même vu le jour. Voir l’épisode des Gilets jaunes. Les inégalités et le déclassement des classes populaires et moyennes ont aussi entamé l’attractivité du système. De plus, la priorité accordée aux droits individuels a sapé les espaces de solidarité et négligé les identités nationales. Ainsi, les sociétés centre-européennes qui, sous le communisme, regardaient l’Occident comme la norme s’en sont détournées et optent pour « un autoritarisme soft, un conservatisme culturel et une politique économique nationale-libérale ». Il est vrai que l’Amérique de Donald Trump a favorisé cette orientation. La Chine est parfois même utilisée « contre Bruxelles » : une émanation de l’université Fudan de Shanghaï est appelée à remplacer celle de George Soros, à Budapest, en 2024…

Certes, l’avenir des régimes autoritaires n’est pas écrit. La Chine, qui légitime sa politique par l’enrichissement de sa population, connaît un essoufflement relatif de sa croissance depuis 2018. Le contrôle généralisé de la population avec une note individuelle et la reconnaissance faciale attestent sans doute d’une inquiétude. Que deviendraient la Russie sans Poutine et la Turquie sans Erdoğan ? Ces pays, en dépit des discours, ne sont pas parvenus à juguler les fortes inégalités, la corruption et les détournements. Réapparaît la question de savoir si un dynamisme intellectuel et novateur est compatible avec les risques de radicalisation autoritaire en cas de crise. Enfin, en ce qui concerne la Chine, le contrôle croissant de l’État et du Parti sur les entreprises chinoises – voir les mésaventures d’Ali Baba – ne présage-t-il pas d’un retour pur et simple à un capitalisme d’État ? Pour les autres, moins puissants, faute de se stabiliser ou de se démocratiser, pourrait survenir un national-capitalisme totalitaire.

Quoi qu’il en soit, dans un proche avenir, il est probable que le multilatéralisme, fondé sur des règles normatives, laissera la place à des relations fragmentées régies par des principes de flexibilité et de souveraineté qui conviennent bien au « NaCA ». Pour faire face, le système occidental n’a pas le choix, il doit augmenter sa capacité à innover dans les domaines technologiques et reconstruire un équilibre social interne, tout en s’assurant « un socle de droits personnels et politiques à valeur universelle » ainsi qu’« une reconnaissance des cultures et des identités nationales issues d’une histoire  propre ». En sera-t-il capable ? L’ouvrage rigoureux de Pierre-Yves Hénin et Ahmet Insel éclaire des notions souvent floues et permet, non sans inspirer quelque inquiétude, de mesurer les défis que doit relever la démocratie que les « NaCA » jugent définitivement exsangue.