Philosophe du politique mais aussi fondateur de la maison d’édition new-yorkaise Zone Books, Michel Feher s’emploie à montrer les ressorts de l’extrême droitisation du monde. Dans son livre précédent, Producteurs et parasites (La Découverte, 2024), il dénonçait l’attrait exercé par l’imaginaire du Rassemblement national. Aujourd’hui, les légataires de Maurice Barrès et d’Henry Ford figurent parmi les partisans les plus enthousiastes d’Israël et se font les avocats d’une réduction de l’antisémitisme à une hostilité au projet sioniste. Ce nouveau philosémitisme suspect et fragile repose sur une opération de blanchiment réciproque à laquelle Michel Feher, s’exprimant à la première personne, propose de riposter en s’appliquant à Redevenir juif.
En France, comme aux États-Unis ou en Allemagne, les gouvernants « nous » entourent de sollicitude et nous invitent « à nous considérer comme des Blancs à part entière ». En retour, il nous appartient d’attester, nonobstant un passé en demi-teinte, « que le peuple majoritaire dont nous faisons désormais partie n’a aucune complaisance pour la judéophobie », même si des rapports comme ceux de la Commission consultative des droits de l’homme établissent que les stéréotypes antisémites traditionnels sont loin d’avoir disparu. Le blanchiment des juifs, rappelle Michel Feher, leur transformation d’étrangers de l’intérieur en Européens de l’extérieur, est au cœur du projet sioniste porté par Theodor Herzl, qui veut fonder un État servant de « sentinelle de la civilisation contre la barbarie ». Bien plus tard, Ehud Barak, alors ministre des Affaires étrangères israélien, parlera de son pays comme d’une « villa moderne et prospère au milieu de la jungle ».
La victoire de 1967 (la guerre dite des Six Jours) avait, entre-temps, marqué un rapprochement entre les juifs « qui, par Israéliens interposés, faisaient un grand pas vers le blanchité », étant même parfois désignés comme « champions du monde libre », et les « gentils » Blancs. Ceux-ci assumaient désormais leur responsabilité dans ce qu’ils commençaient à appeler Holocauste ou Shoah, et la « question juive » devenait la leur.
Cependant, le judéo-christianisme, dont l’expression la plus visible est le soutien inconditionnel apporté par les États-Unis à Israël, en est peut-être à son crépuscule. Certes, la parenté des imaginaires et des techniques de gouvernement entre les États-Unis et Israël semble de nature à garantir la pérennité de l’alliance entre les deux pays. On est en droit de penser que la politique d’annexion et de déportation menée par le gouvernement israélien peut servir de modèle, ou tout au moins d’expérimentation, aux autorités de Washington en matière de traque des travailleurs immigrés et de contrôle des États de la région, comme on l’a vu récemment au Venezuela. Mais les orientations se modifient. Le temps des néoconservateurs, majoritairement juifs et sionistes et soupçonnés d’entretenir une double allégeance, est révolu, et celui du sionisme chrétien évangéliste semble en déclin. Une brèche s’est ouverte dans le mouvement MAGA (Make America Great Again) avec la montée en puissance des paléo-conservateurs qui, déjà au tournant des années 1990, se refusaient à tempérer leur antisémitisme au nom du sionisme, qu’il fût juif ou chrétien.

Les paléo-conservateurs, dont le porte-voix est l’influenceur Tucker Carlson, s’accordent à stigmatiser les travailleurs immigrés et les états-uniens racisés, évoquent volontiers la menace d’un « grand remplacement », et s’en prennent aux femmes rétives au patriarcat et aux minorités sexuelles promises à la damnation éternelle. Tucker Carlson s’écarte de cette ligne commune à tous les MAGA en énonçant en outre que « le suprémacisme blanc et chrétien, dont « America First » est le nom, n’a pas à inclure les juifs parmi les siens, et pas davantage à considérer les intérêts israéliens comme une question de sécurité nationale ». Il n’est pas le seul. Dans une interview donnée à Politico, Steve Bannon, stratège politique de l’extrême droite aux États-Unis et dans les pays européens, a mis en garde « les amis de l’alliance israélo-américaine contre les méfaits d’une cabale de juifs cosmopolites disposant de fonds illimités ». Quant au vice-président des États-Unis, J. D. Vance, il s’est employé à galvaniser ses auditeurs « en leur confiant qu’ils vivaient désormais dans une nation chrétienne où ils n’auraient plus jamais à s’excuser d’être blancs ».
En Europe, le souci de prioriser le « péril musulman » a jusqu’à présent favorisé l’exemplarité d’Israël aux yeux de la fachosphère européenne, contribuant à une version modernisée de la blanchité où la judéophobie n’aurait plus sa place. Toutefois, Michel Feher perçoit une évolution doctrinale au sein de l’extrême droite européenne, qu’il s’agisse de l’AfD allemande ou même du RN français, comme en témoignent les traces numériques laissées par ses candidats et ses militants. Gager l’endiguement de la judéophobie sur l’admiration des extrêmes droites pour les exploits de l’armée israélienne n’est pas forcément un pari raisonnable.
Plutôt alors redevenir juif, c’est-à-dire ranimer ce même juif « qui faisait figure de péril existentiel pour les pères fondateurs de l’antisémitisme moderne », parmi lesquels Carl Schmitt dont l’antisémitisme ne se réduisait pas à un vieil antijudaïsme chrétien, ni même au racialisme du parti national-socialiste. Selon lui, la nocivité des juifs devait moins à leur nature profonde qu’à leur condition d’exilés. Les noirs desseins imputés aux juifs, analyse Michel Feher, relevaient de l’introduction d’un trouble dans l’identification qui rendait leur condition diasporique contagieuse en privant leurs victimes du « sentiment de sécurité qu’elles retiraient de leur appartenance exclusive à une nation et de leur enracinement dans un territoire ».
D’une manière provocatrice, mais de façon extrêmement stimulante tant au point de vue intellectuel qu’au point de vue éthique et politique, Michel Feher appelle à réinvestir positivement cette figure du devenir juif, celle du « paria conscient » conceptualisée par Bernard Lazare et reprise par Hannah Arendt et qu’il voit s’incarner chez Kafka, Judith Butler mais aussi Edward Saïd. Ce qui fait le paria conscient, c’est avant tout le refus de l’assignation identitaire et la préservation de ce qu’il nomme l’entre, l’espace de la vigilance, du doute et de l’humour. Puisse-t-il, comme l’espère Michel Feher, contribuer à démoraliser les responsables du déferlement de la nouvelle peste brune.
