Comment Poutine réécrit l’histoire

Face à une Russie à la recherche d’une « idée nationale » réunificatrice, susceptible de panser les plaies de la fin de l’URSS, plusieurs études contemporaines choisissent de se tourner plutôt vers l’histoire, la religion, le terreau culturel servant de support au régime. C’est cette piste qu’a suivie Galia Ackerman en se livrant à une analyse du « récit national » russe qui sert de socle idéologique à l’actuel pouvoir et de justification de bon nombre de ses décisions.


Galia Ackerman, Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine. Premier Parallèle, 288 p., 20 €


Galia Ackerman débusque différents phénomènes symptomatiques de cette réécriture de l’histoire. En premier lieu, ce « régiment immortel » qui lui sert de fil rouge. Au départ mouvement citoyen, il consistait en des marches où le public brandissait photos ou portraits d’ancêtres disparus pendant la Deuxième Guerre mondiale. Le mouvement fut récupéré au début des années 2000 comme un des éléments phares de la propagande du régime qui se mettait en place.

Le « régiment immortel » n’est qu’un des aspects d’un dispositif plus vaste, contribuant à une réhabilitation des valeurs traditionnelles de la Grande Russie. Le thème pivot en est la glorification de ce qui n’est plus nommé que par l’expression de Grande Guerre patriotique et le culte de la Victoire qui s’ensuivit. Les défilés se font de plus en plus pompeux, deviennent annuels à partir de 1995, mais, depuis 2008, la technologie militaire y est exhibée ; ces deux dates ne sont d’ailleurs pas dues au hasard puisqu’il s’agit de la guerre en Tchétchénie et du conflit avec la Géorgie, provoquant l’invasion de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie. Galia Ackerman fait mine de s’étonner : « Pourquoi Poutine parle-t-il d’une ‟nouvelle génération de vainqueurs” ? Vainqueurs sur qui ? »

Galia Ackerman, Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine

Le régiment immortel, à proximité de la place Rouge, à Moscou (2018) © Dima Grib, Moscou

À travers la Grande Guerre patriotique s’affirme la victoire sur tous les ennemis. Celle-ci permet aussi d’occulter les pages moins glorieuses du passé, comme le pacte Molotov-Ribbentrop quand l’URSS fit alliance avec l’Allemagne nazie, contribuant au dépeçage de la Pologne et au partage d’une partie de l’Europe de l’Est, mais également d’autres silences que l’auteure rappelle : le nombre exorbitant des morts durant le conflit, le 1,7 million de déserteurs pas tous convaincus de défendre cette patrie-là, les soldats et officiers qui se rendent ou sont faits prisonniers après la rupture du Pacte germano-soviétique.

Cette fabrication des nouvelles mythologies nationales requiert en tout cas toute l’attention du pouvoir, générant un flot d’ouvrages – romans, bandes dessinées ou récits divers. Les programmes de la télévision se tournent eux aussi vers le passé. Parallèlement à cette focalisation sur la Grande Guerre patriotique, la militarisation de la société s’accentue : parcs d’attraction militaro-patriotiques, uniformes, armes-jouets et petits gâteaux en forme de grenades. En 2012, le président Poutine constitue une société militaro-historique, placée comme il se doit sous l’égide du ministère de la Culture. Deux ans plus tard, la doctrine militaire russe sera révisée, juste à temps avant l’annexion de la Crimée en 2014.

Galia Ackerman, Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine

Le régiment immortel à Moscou (9 mai 2018) © polkrussia

Le va-et-vient entre le passé et le présent s’effectue ainsi en permanence, en faisant de l’histoire un élément intrinsèque de la propagande. Est renforcée une conception messianique de la construction de l’État mêlant les aspects les plus conservateurs de l’Église orthodoxe à ceux d’un soviétisme renouvelé, et contribuant à l’avènement d’un « homo sovieticus russicus », comme l’écrit Galia Ackerman.

Tournant le dos aux slogans glorifiant un « avenir radieux », le pouvoir s’appuie sur une glorification des faits passés, réécrits, expurgés, lui permettant de justifier et même d’accueillir les victoires du présent. La population en tout cas est préparée. Il s’agit plutôt de positiver le passé que l’avenir. Cette unanimité instituée face à l’histoire contribue encore à réduire tout débat, qu’il s’agisse des documents du passé non soumis à une étude critique, ou d’échanges contradictoires concernant la politique actuelle. Le blocage d’une propagande verrouillée sur une version et une seule du récit historique appauvrit encore le débat public.

Galia Ackerman, Le régiment immortel. La guerre sacrée de Poutine

Des enfants au défilé du régiment immortel © blog personnel Дневник учительницы

Par contre, est ainsi distillé dans la société un ultra-conservatisme qui ne dit pas son nom, sauf en la personne d’un des plus proches conseillers du président, Vladislav Sourkov, romancier, idéologue du Kremlin, stratège et « penseur » de l’intervention en Ukraine, entre autres. C’est lui qui, en avril 2018, plaide pour que cessent les vaines tentatives de la Russie de devenir une partie de la civilisation occidentale et qui dénonce l’illusion démocratique propre aux États de l’Ouest, conseillant juste d’en garder quelques rituels pour ne pas effrayer les voisins.

L’intérêt de l’ouvrage est ainsi de faire le lien entre les manipulations historiques et les conflits du présent, qu’il s’agisse de l’Ukraine ou de la Syrie, où, là aussi, les justifications d’annexions, de soutiens militaires ou d’interventions s’appuient sur le passé ou sur des références culturelles. Concernant la Crimée, est invoqué, par exemple, le fait que le baptême du prince Vladimir de la Rus de Kiev avait eu lieu en 988 dans la ville de Chersonèse.

Certes, ce type de relecture fonctionne davantage dans le cadre de la société russe qu’à l’échelle internationale. Pourtant, au moment où sévit au nom du pragmatisme la mode d’une réconciliation avec le président russe, le rappel de ces éléments historiques et du cadre idéologique dans lequel ils s’inscrivent est une précaution plus qu’utile.