Stratégie diplomatique et dérive politique

S’il se fonde sur l’exemple turc, L’invention d’une diplomatie émergente, l’ouvrage de Jana Jabbour porte sur un sujet qui touche tous les pays émergents : comment peut-on inventer une nouvelle diplomatie, en rapport avec les transformations économiques et sociales ?


Jana J. Jabbour, La Turquie : L’invention d’une diplomatie émergente. Préface de Bertrand Badie. CNRS éditions, 352 p., 25 €


Le lecteur ne peut qu’être impressionné par la réflexion élaborée en Turquie, en particulier par Ahmet Davutoğlu, et par la volonté de l’AKP (Parti de la Justice et du Développement de Recep Tayyip Erdoğan) de se doter de tous les instruments du soft power, c’est-à-dire du pouvoir d’influence, pour y parvenir. Tout fut mis en place pour atteindre ce but, et le succès était à portée de main. Le cours des événements internationaux, cependant, en décida autrement.

Les années 1990 voient l’apparition de puissances moyennes qui ne se contentent pas d’engranger des succès économiques mais cherchent à « s’affirmer sur la scène internationale en employant des stratégies diplomatiques qui leur sont spécifiques ». Le statu quo est alors remis en cause par leur quête d’un nouveau statut et d’une reconnaissance à l’échelle mondiale. Le Brésil, l’Afrique du Sud, le Mexique, l’Indonésie, le Nigéria, l’Iran font partie de ce groupe. Pour la Turquie, la décennie 1980 fut celle du « décollage » économique, la suivante se caractérisa par une diversification des relations diplomatiques tournées vers l’Asie centrale et le monde arabo-musulman. Dans les années 2000 apparaît « une politique d’affirmation de soi aiguisée par le souvenir d’un passé impérial glorieux et par le sentiment d’une humiliation historique ». Le « retour » de la Turquie en Orient se manifeste par des relations bilatérales, des médiations de conflits, une intégration des économies turco-arabes et des offres touristiques. Jana Jabbour nuance l’idée de « néo-ottomanisme » car l’AKP ne cherche pas à effacer les frontières de Sykes-Picot [1] mais fait preuve d’un pragmatisme en prise avec la réalité du terrain.

La Turquie, pour donner une autre image d’elle-même, doit retrouver la confiance en ses propres forces. Pendant la guerre froide, elle s’était contentée d’un rôle effacé d’auxiliaire. Pour Davutoğlu, qui fut conseiller d’Erdoğan, ministre des Affaires étrangères (2009-2014) et Premier ministre (2014-2016), il faut réactiver la capacité du pays à rayonner en exploitant l’héritage ottoman. Toutefois, développer son influence dans les anciens territoires de l’Empire et « protéger » les minorités musulmanes dans les Balkans et au Caucase impliquent d’assumer son identité religieuse. L’intention est de pouvoir construire une assise régionale forte et d’accroître son influence à la charnière de l’Europe, de l’Afrique du Nord, de l’Asie centrale et orientale.

Jana J. Jabbour, La Turquie : L’invention d’une diplomatie émergente, CNRS

Ahmet Davutoglu

L’affirmation identitaire passe par la réhabilitation de l’Empire ottoman, d’où l’ouverture, en 2009, à Istanbul, du grand musée Panorama 1453 Fatih Müzesi, qui glorifie la conquête. Les hommages à la dynastie ottomane se multiplient et des noms de sultans sont donnés aux grands travaux. Jana Jabbour n’hésite pas à qualifier de « gaulliste » cette attitude qui invoque la gloire du passé pour revendiquer un meilleur statut sur la scène internationale. Cette civilisation turque est décrite comme supérieure parce qu’elle est par essence « bienveillante », « ouverte à l’Autre, plurielle et inclusive », et n’est pas autocentrée comme la civilisation occidentale.

Pour porter cette nouvelle doctrine qui s’oppose à celle d’Atatürk, il faut un tribun populaire capable de convaincre. Erdoğan – au départ pauvre « Turc noir » qui s’est imposé aux « Turcs blancs », urbains, éduqués, kémalistes et laïques – brille dans cet exercice d’hyper-volontarisme par son charisme et ses accents de revanche. Son palais aux 1 150 pièces et sa garde composée de seize soldats costumés à la manière des seize empires successifs l’attestent. Il est le nouveau sultan qui, dans l’esprit des classes populaires, fait respecter la Turquie devenue incontournable.

L’essor économique fondé sur une stratégie d’industrialisation par l’exportation, souhaitée déjà en 1980 par Turgut Özal, a fait prospérer le pays. L’ouverture de « banques islamiques », en 1983, a permis d’intégrer l’épargne des citoyens pieux au système général. L’investissement des pays étrangers, et tout particulièrement ceux de l’OPEP, ont participé à cette transformation. Ainsi est apparue dans tout le pays une nouvelle bourgeoisie commerçante, religieuse et peu tournée vers les valeurs occidentales. Cette nouvelle élite se substitue à l’ancienne qui était tournée vers l’Europe et ne se souciait guère des problèmes sociaux. Au contraire, l’AKP s’est appuyé sur les masses populaires dont il a amélioré le sort par une large politique de redistribution. C’est pourquoi Jana Jabbar définit l’AKP, non pas comme un parti conservateur, mais bien plutôt comme « un parti de changement qui s’émancipe de l’ordre ancien et propose une redéfinition de la modernité la rendant compatible avec les traditions et les valeurs de la société turque profonde ». L’islam se trouve, en effet, étroitement associé au changement et à l’ascension sociale dans la doctrine d’un parti de « religieux nationalistes-mondialistes ».

Tout d’abord, cette formation a su jouer habilement des « standards » de l’Union européenne pour brider la tutelle de l’armée sur la vie politique. Cela lui permet d’entreprendre un rapprochement turco-arabe que les kémalistes ne souhaitaient pas. Ensuite, elle fait accepter les aspects jugés bénéfiques de la modernité occidentale, tout en rejetant les aspects négatifs comme l’individualisme et le matérialisme. Alors qu’Atatürk imposait une modernisation autoritaire « par le haut », l’AKP la rend compatible avec le fond conservateur et nationaliste.

Jana J. Jabbour, La Turquie : L’invention d’une diplomatie émergente, CNRS

La prise de Constantinople par Mehmet le Conquérant, en 1453

La stratégie de la diplomatie émergente ne doit pas être de la seule responsabilité de l’État. Lorsque celui-ci n’intervient pas directement, il délègue à des groupes d’hommes d’affaires, à des think tanks et des ONG le soin de rayonner à l’étranger. La Palestine devint même « la terre de prédilection ». On sait que l’affaire tourna mal, en 2010, lorsqu’une flottille de bateaux humanitaires fut prise d’assaut par l’armée israélienne, provoquant la mort de neuf militants turcs. Le mouvement de Fethullah Gülen, honni aujourd’hui, avait installé des écoles sur tous les continents, affirmant que le « vrai » islam était bien l’islam turc. N’oublions pas, dans cette liste, à côté de l’ouverture de centres culturels et l’octroi de bourses pour étudiants arabes, les nombreux feuilletons qui obtinrent des succès retentissants au Moyen-Orient, ce qui fit dire qu’ils étaient porteurs d’un véritable « Turkish way of life ».

Ce bel édifice n’a pas résisté aux événements. En se déployant au Moyen-Orient, la diplomatie turque avait tablé sur une stabilité régionale ! Les printemps arabes semblaient pourtant permettre à la Turquie, qui hésitait à prendre parti, de passer pour un modèle. Elle reformula sans cesse son discours pour tenter de s’approprier les révoltes et se présenter comme « une mère adoptive des révolutionnaires ». Le soft power a ses limites : avec la Syrie, les relations sombrent en 2011 car Bachar el-Assad refuse de réformer comme l’y incitait Erdoğan, furieux de ne pas être entendu. Les Frères musulmans, soutenus par la Turquie, perdent le pouvoir en Égypte, à la suite du coup d’État de Fattah al-Sissi. La diplomatie turque s’enlise et soutient Daesh, dont elle sous-estime la capacité de nuisance, dans l’espoir de se débarrasser enfin de Bachar el-Assad devenu ennemi. Ankara se retrouve alors isolé et subit des contrecoups internes comme l’afflux de réfugiés, les attentats ou les tensions entre sunnites et alévis. Alors qu’en 2010 des négociations secrètes avaient été engagées avec le PKK (Le Parti des Travailleurs du Kurdistan d’Abdullah Öcalan), la guerre reprend (2015), accompagnée de la vieille hantise de voir s’installer un Kurdistan au nord de la Syrie.

Ainsi, le fameux « zéro problème » avec les voisins se transforme en « zéro voisin sans problème » ! Jana Jabbour conclut sur la fragilité du soft power qui peut difficilement résister aux clivages d’une région complexe, à la fois fracturée et interconnectée, pleine de rivalités et de tensions anciennes. Ajoutons à cela la dérive du régime turc, entre clientélisme et purges, qui transforme le pays, à l’instar des régimes autoritaires arabes, en État contrôlé par les services secrets. Certes, un décalage existait entre les ambitions diplomatiques et les ressources (« overachievement »), mais qui aurait prédit que la Turquie entrerait dans une si funeste spirale ?


  1. Voir, au sujet de l’histoire de ces frontières, Une ligne dans le sable de James Barr (Perrin, 2017).

Jean-Paul Champseix

À la Une du n° 35