La personnalisation du pouvoir

En fait de philosophie politique, on se contente souvent de dire ce qui devrait être plutôt que de regarder de près la réalité des choses. L’apport de l’historien est donc précieux, à la mesure de sa précision, même si, comme dans ce livre de Stéphane Benoist, il s’agit d’une réalité aussi éloignée de nous que l’exercice du pouvoir à Rome. L’éloignement dans le temps ne doit pas faire oublier qu’une bonne part de notre vocabulaire politique nous vient des Romains.


Stéphane Benoist, Le pouvoir à Rome. Espace, temps, figures. CNRS Éditions, 336 p., 25 €


Sous-titré Espace, temps, figures, le livre de Stéphane Benoist sur le pouvoir à Rome se présente comme un ouvrage d’érudition destiné à des spécialistes. Il est constitué d’une douzaine de chapitres reprenant des interventions diverses, articles publiés dans des revues savantes ou communications dans des colloques universitaires. Même si l’emploi des formules latines non traduites peut dérouter de prime abord, érudition ne signifie pas ici ésotérisme. Du fait même de leur technicité juridico-politique, ces formules latines ne font guère obstacle à la compréhension : puisque le lecteur les voit revenir, il peut les prendre en bloc et s’y accoutumer sur ce mode.

Il y a érudition dans la mesure où l’objet même de ce livre pourra paraître trop étroit pour que des non-spécialistes puissent y opposer des arguments fondés. Certes, l’auteur suppose connue la suite des empereurs romains et n’en rappelle pas la chronologie, mais les analyses très fines et subtiles qu’il propose sont propres à nourrir une réflexion politique sur ce qu’il en est de l’exercice du pouvoir et de ses contraintes. Un peu de la même manière que le livre de Montesquieu sur la grandeur et la décadence des Romains a nourri la réflexion développée dans De l’esprit des lois.

Le problème que se pose Stéphane Benoist pourrait être résumé dans sa formule « le métier d’empereur » : en quoi consiste ce « métier » ? quelles contraintes impose ou suppose-t-il ? Tout tient au fait que l’Empire romain n’a pas été bâti en rupture avec la République, laquelle n’a jamais disparu officiellement. Napoléon a repris ce modèle et la Constitution de l’an XII dispose que « le gouvernement de la République est confié à un empereur ». À Rome, il n’y avait pas de constitution, les choses n’ont donc jamais été formalisées officiellement. Consuls, Sénat, Souverain Pontife, triomphe des généraux vainqueurs : les institutions essentielles de la République ont été maintenues, la nouveauté étant que l’empereur s’est donné les moyens de les cumuler et, par exemple, de se faire désigner consul plusieurs années de suite alors que cette magistrature ne pouvait être exercée que durant un an non renouvelable.

Stéphane Benoist, Le pouvoir à Rome. Espace, temps, figures

Rétrospectivement, il nous semble que César se serait comporté en dictateur sous la République et qu’Octavien-Auguste aurait instauré l’Empire. Or, à y regarder de près, la différence entre les pouvoirs de l’un et de l’autre est loin d’être aussi nette. César eut la maladresse de se faire offrir une couronne royale, Octavien fut plus habile et plus prudent : il sut se présenter en sauveur d’une République censée être menacée… par ceux qui résistaient à son hégémonie. S’il n’y a donc pas eu rupture brutale entre la République et son supposé fossoyeur, on peut mettre en évidence une profonde évolution entre l’exercice du pouvoir par Octavien-Auguste et les empereurs du IVe siècle, et déjà ceux du IIe siècle. Tel est l’objet que s’est fixé Stéphane Benoist.

Quand Napoléon se fait proclamer empereur, il modifie la Constitution pour expliciter la nouvelle répartition des pouvoirs et préciser la nature et les compétences de chaque institution. Octavien ne pouvant rien faire de tel, il lui fallait faire admettre que la quasi-totalité du pouvoir lui reviendrait désormais. Un des actes fondateurs de ce régime qui ne s’est pas présenté comme nouveau a été de se faire attribuer la distinction d’Auguste, c’est-à-dire dépositaire de l’auctoritas, ce que nous appelons la « souveraineté ». C’est pourquoi ses successeurs ont repris ce titre qu’ils ont ajouté à ce que nous voyons comme leur nom personnel et qui était en réalité une titulature. Les nommer « Auguste », c’était les dire « empereur », les nommer comme leurs prédécesseurs ne faisait que renforcer leur légitimité. Encore fallait-il faire accepter cette nouvelle organisation du pouvoir, étant entendu que l’usage de la force, voire de la violence, ne pouvait y suffire.

Un des titres officiels était celui de princeps, que nous avons transcrit en prince, oubliant qu’à Rome il signifiait seulement que son porteur était le « premier » des sénateurs – même pas le président du Sénat. L’histoire nous a légué des mots comme « empire » et « empereur », que nous associons à un certain régime politique. Sous la Révolution française, on employait le mot « empire » là où nous disons « État », pour désigner le domaine dans lequel s’exerçait le pouvoir politique, sur lequel il exerçait « son empire ». La nouveauté bonapartiste a été de dire que cet empire serait désormais dirigé par un « empereur des Français ». Les révolutionnaires de 1789 reprenaient l’usage romain et disaient « empire » là où le latin disait imperium à propos de tout ce qui dépendait de Rome. Cet imperium était aussi le pouvoir temporaire accordé légalement à un militaire dans un but précis et limité dans l’espace et le temps. S’il revenait vainqueur, cet imperator avait droit à une cérémonie exceptionnelle : le triomphe.

Avec Octavien-Auguste, aussi bien la fonction d’imperator que le droit au triomphe seraient réservés à ceux que nous appelons « empereurs » pour ce motif. Benoist montre en détail comment s’est effectué ce glissement et quels en furent les attendus et les conséquences précis. Un des points essentiels du rituel du triomphe était lié à l’interdiction absolue de pénétrer en armes dans la ville par excellence qu’était Rome, l’Urbs. Le triomphe constituait une exception strictement formalisée, tant pour les conditions du défilé triomphal que pour le parcours suivi. Cette exception devient de règle pour l’empereur, désormais seul à même d’en bénéficier, ce qui est donc constitutif de son pouvoir. Entrer dans Rome dans les conditions qui étaient celles du triomphe (l’adventus) apparaît dès lors comme une légitimation du pouvoir impérial : le princeps doit être imperator au sens traditionnel. D’où la dimension explicitement militaire de son pouvoir.

Stéphane Benoist, Le pouvoir à Rome. Espace, temps, figures

« Claude proclamé Empereur » par Charles Lebayle (1886)

Benoist s’arrête sur l’année des quatre empereurs (en 68-69) pour montrer toute l’importance politico-militaire qu’a prise ce rituel : on n’est pas vraiment empereur si l’on n’a pu effectuer son adventus sur le parcours consacré, quand bien même on aurait le soutien enthousiaste des soldats que l’on commande. Cette légitimation du pouvoir par l’accomplissement de ce rituel dans l’Urbs ne pourra jamais se faire dans la nouvelle capitale construite au début du IVe siècle à Byzance : dès lors que Rome n’est plus dans Rome, le pouvoir de Constantin n’est plus fondé sur ce rituel mais incarné par la personne même de l’empereur, « devenue l’unique réceptacle de l’idéologie impériale : l’Auguste – en tant que titulaire d’une fonction – ou la Rome incarnée ». La République est dès lors bien loin dans les mémoires. La cité-empire était l’héritière des pratiques politiques de la cité-État ; l’extension de l’empire a progressivement modifié le fonctionnement des institutions à défaut de leur définition objective, et appelle une personnalisation du pouvoir.

La Ville ne se caractérise pas comme capitale par la prééminence des bureaux d’une administration centrale qui n’eut jamais une importance comparable à celle que connaissent les États modernes, mais par le poids religieux de certains lieux. Il ne nous faut pas penser à l’opposition entre bâtiments civils et lieux de culte, mais aux sens particuliers que nous donnons à l’Arc de triomphe, à la place de la République, au Palais-Bourbon, à la cour des Invalides ou à celle du Louvre – ou tout aussi bien à Notre-Dame de Paris perçue lors de son incendie comme un symbole national. Certaines choses prenaient un sens particulier d’être faites au Champ de Mars plutôt qu’au Forum ou au Capitole, comme pour nous place de la Bastille plutôt que sur l’avenue des Champs-Élysées. Nous aussi sommes disposés à parler de « sacrilège » quand d’aucuns brisent le visage de la République à l’Arc de triomphe. Ces distinctions locales nous paraissent aller de soi et nous nous étonnons que les Romains en aient eu de comparables. La vraie différence tient à notre attachement à des textes fondateurs, quand les empereurs devaient avant tout persuader les Romains de la légitimité de leur pouvoir – ou de la vanité de s’y opposer.

Cela passe aussi par une maîtrise du temps, laquelle a commencé avec l’instauration du calendrier julien corrigé par Auguste. Plus encore que la combinaison des mois lunaires et de l’année solaire avec jours bissextiles, ce calendrier est celui des jours fastes et néfastes, et donc des festivités et cérémonies diverses, au premier rang desquelles les funérailles du princeps. Le problème s’était posé avec acuité après l’assassinat de César : un cadavre est une souillure, qu’en faire, où le brûler ? Finalement, il fut divinisé au Forum. Octavien-Auguste a retenu la leçon et a soigneusement prévu le rituel de ses propres funérailles, ce moment essentiel de la divinisation de l’empereur – sachant que celui-ci devient divus et non deus, « divin » et non « dieu ».

Le pouvoir de l’empereur romain était personnel au sens où il tenait à sa personne, à ce qu’il était parvenu à figurer. Cela a pu aller jusqu’à la théâtralité d’un Néron, dont notre « Roi-Soleil » s’est inspiré en montant lui aussi sur la scène. Le princeps était « maître des lois » (magister legum). Ce n’était pas illogique puisque, avec l’auctoritas, il était détenteur de la souveraineté. Ne nous hâtons pas trop de dénoncer l’arbitraire de cette personnalisation, que nous percevons surtout parce que nous sacralisons l’exercice du pouvoir dans des textes – dont nous admettons qu’ils soient modifiés au gré des circonstances. La première exigence pour qui veut exercer le pouvoir reste de faire admettre sa légitimité. Celle du général de Gaulle ne tenait pas à la Constitution : il l’a faite à sa convenance.