Dans les archives d’Arlette Farge

Quarante ans après son livre Vivre dans la rue au XVIIIe siècle, l’historienne Arlette Farge inaugure une nouvelle collection dédiée au travail d’archives. Elle propose une lecture du reliquat de ses recherches et invente une manière de les présenter.


Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle. La Découverte, coll. « À la source », 304 p., 18 €


Depuis la disparition dans les années 1990 de la si précieuse collection « Archives », co-publiée par Gallimard et Julliard sous la direction conjointe de Pierre Nora et de Jacques Revel, et dans laquelle l’historienne moderniste Arlette Farge avait publié le très beau Vivre dans la rue au XVIIIe siècle en 1979 et, avec Michel Foucault, le trop méconnu Désordre des familles en 1982 — deux volumes heureusement repris dans la collection « Folio-Histoire » —, on rêvait d’une collection dédiée aux archives. La nouvelle collection des éditions de La Découverte, dirigée par Clémentine Vidal-Naquet, vient exaucer ce souhait. Louons cette dernière d’avoir proposé à Arlette Farge d’en écrire le premier volume, et d’une manière totalement inattendue, comme à rebours de son propre travail. Arlette Farge aurait pu se contenter de reprendre quelques grandes lignes de force de son travail, une sorte de Goût de l’archive II, trente ans après, mais elle n’a pas cédé à cette tentation et propose de travailler avec ses « restes », le reliquat de ses recherches longues et patientes aux Archives nationales et dans les archives de la Bastille.

Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle

Signalement d’une disparition (1781) © Archives nationales (France), Z/2/4133

Ce geste, très simple a priori, consistant à reprendre ce qu’elle avait laissé de côté alors même que, lors de la campagne en archives, l’historienne avait trouvé trace de ce document, permet d’ouvrir une question essentielle, celle qu’évoque Georges Perec dans Penser/Classer, à savoir : quels sont les énoncés qui échappent à nos catégories de pensée, au questionnaire historique et plus largement à celui des sciences sociales ? Jean-François Laé, vieux complice d’Arlette Farge avec qui elle publia le journal d’un homme à la rue, avait commencé à poser cette vaste question ; l’historienne la place, quant à elle, sous le signe de Foucault et d’un ordre du discours qui exclurait certaines figures de la production des savoirs.

Arlette Farge constate qu’il serait facile d’échapper à ce passage au miroir de la table de travail de l’historien.ne en avançant le caractère trop singulier de Jean-François Héron dit la Forest, auteur de Mémoires si « magnifiquement calligraphiés », ou la trop grande banalité de Marie-Thérèse Julie Beaucourt qui n’est qu’une femme pauvre. L’insatiable chercheuse se confronte à ses « oublis », non pour faire repentance (de les avoir laissés dans la salle des pas perdus de l’Histoire), mais pour penser le rapport de la discipline historique à l’individu unique. Quand on s’est donné comme tâche de « faire savoir » du passé en constituant des séries qui font lignes, que fait-on des points ? C’est une réponse en acte qui nous est livrée : l’ouvrage n’est pas une suite de fragments mais un accrochage d’énoncés. Arlette Farge invente une forme d’exposition de ces restes, un agencement très fin de listes, de billets, de brefs rapports et de courtes lettres. On y retrouve bien sûr les thèmes de prédilection de l’historienne – les rapports hommes/femmes, les relations de pouvoir, le corps –, mais dans la configuration d’une historienne qui se livre depuis cinquante ans à un travail acharné de labourage d’un même lopin de terre, assurée que c’est de ces sillons toujours renouvelés que de nouveaux fragments vont émerger. Et en creux, très pudiquement, se dessine un autoportrait d’Arlette Farge, en historienne fondamentalement soucieuse de l’autre, aussi singulier soit-il.

Arlette Farge, Vies oubliées. Au cœur du XVIIIe siècle

Billets trouvés sur des enfants abandonnés © Archives nationales (France), Y//11443

C’est peut-être cela que l’auteure, en acceptant d’ouvrir cette collection, veut nous faire entendre : notre regard sur les archives ne cesse de nous renvoyer à nous-mêmes, à nos empêchements et à nos lâchetés face au présent. L’historien.ne n’est pas une figure au-dessus, surplombante, mais un sujet qui se cogne, trébuche, et parfois même tombe. Il ne suffit pas d’être celle ou celui qui remonte « à la source » ; encore faut-il avoir l’humilité de relever, comme Arlette Farge citant La vie n’est pas une biographie de son ami Pascal Quignard, que « dans la réalité les choses ne sont pas passées dans un récit ». Nous voilà averti.e.s.

Citation :

« Couverture de laine blanche

2 langes d’étoffe

2 langes piqués

6 couches

4 béguins

4 tours de col

4 chemises en orastière

brassière d’étoffe blanche

4 cornettes

1 bonnet de laine

robe de chambre de droguet brun

Voilà ce qui compose le linge et les vêtements d’un nouveau-né à l’hôpital des Enfants Trouvés. »

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