Entretien avec Michaël Ferrier

Michaël Ferrier vit et écrit au Japon. Il est notamment l’auteur de Fukushima. Récit d’un désastre. Dans Mémoires d’outre-mer, il a raconté l’histoire de l’un de ses grands-pères à Madagascar, puis celle de son plus cher ami dans François, portrait d’un absent. Il revient dans Scrabble sur son enfance au Tchad, le basculement, le 12 février 1979, dans une guerre qui avançait « comme une louve ». Comme le titre le signifie, il y a aussi le jeu des lettres partant de l’étoile centrale, formant des mots et créant des univers, éveillant la curiosité, suscitant le bonheur. Le jeu est la métaphore qui traverse le récit, une partie qui commence avec l’émerveillement et se termine dans l’horreur d’un conflit décrit dans son détail le plus atroce. Nous l’avons interrogé sur ce récit fondateur, donc indispensable.


Michaël Ferrier, Scrabble. Mercure de France, 232 p., 21 €


Les cinq sens occupent une place essentielle dans votre livre.

Oui, en effet. D’abord, c’est un récit d’enfance et, pour l’enfant, le monde se découvre à travers l’ensemble des cinq sens. L’enfant écoute les cris des animaux, est sensible au grain de la voix, il touche les pelages, hume les odeurs du matin, goûte tout ce qui passe à sa portée. Mon enfance n’a rien à voir avec cette ère des écrans que nous connaissons aujourd’hui, qui appauvrissent la connaissance en la restreignant à la vue (et, dans une moindre mesure, à l’ouïe). C’est un déploiement, un éventail, une rose des vents : elle me sert encore de boussole aujourd’hui.

Ensuite, le Tchad est un pays poignant ; je ne voulais pas en faire une description vaporeuse et abstraite. D’où cette incandescence de la sensation, liée également à une certaine position d’écriture : quand j’observe, je me mets dans la position du tireur couché, aux aguets, à l’affût. Cette position, je l’ai vécue à bien d’autres moments de ma vie, par exemple quand s’est produit le tremblement de terre avant Fukushima. Se mettre à terre, c’est être plus proche de la matière, mais aussi changer d’angle. Pour un écrivain, c’est essentiel : cela permet de retrouver une fraîcheur de sensation par l’originalité de l’angle de vision, mais aussi un élargissement et un renouvellement des facultés perceptives.

Vous avez donc vécu dans un pays méconnu, le Tchad. Qu’est-ce que vous en gardez ?

Bien des aspects évidemment, mais je mettrai l’accent sur le fleuve Chari. C’est le fleuve qui trace le lien, plus que la frontière, entre le Cameroun et le Tchad. Il relie autant qu’il sépare. Ce fleuve est fraîcheur, joueur, charmeur, enjôleur. Chatoyant comme la vie. J’aime la sonorité de son nom : il « charrie », comme la mémoire charrie, les bêtes et les hommes, les vivants et les morts… Car c’est aussi le fleuve qui a roulé les cadavres de la guerre qui a frappé N’Djamena le 12 février 1979. Scrabble est donc un roman-fleuve, pas au vieux sens du mot, mais dans une acception plus moderne : un roman-mémoire et un roman-monde, mêlant la vie et la mort sur un fond d’histoire contemporaine particulièrement tragique.

Comme dans beaucoup de récits d’enfance, vous parlez de la Nature, et en particulier des animaux. Certains semblent emblématiques, comme le ratel et un certain coq.

J’ai toujours vécu avec des animaux, chiens, chats, singes, boucs, cabris… Les animaux sont mes maîtres : j’ai appris d’eux comment attaquer, me défendre, courir, chasser et même danser. Le ratel est l’un des plus étonnants. Un animal hargneux et en même temps très intelligent. Il est petit, il est laid (imaginez un croisement improbable entre le blaireau et la hyène !), mais tous les animaux le craignent. J’en fais l’éloge pour ces raisons : pour un enfant bigleux et inadapté comme je l’étais, c’est un modèle !

Quant à l’épisode du coq… Alors que j’essaie de le sauver, je le tue. J’ai déjà vu des bêtes mourir, comme les moutons sacrifiés, mais là, c’est moi l’assassin. Cet épisode a un sens dans l’économie du roman, il n’arrive pas n’importe quand : peu après, la guerre éclate. Dans la construction en spirale du récit, ce moment est un signe avant-coureur de la mort qui rôde.

Michaël Ferrier, Scrabble

Michaël Ferrier © Jean-Luc Bertini

Vous évoquez cette spirale, on a aussi l’étoile au centre du Scrabble. Ce jeu donne son titre au récit mais on peut aussi y voir une métaphore très riche, notamment dans votre relation avec l’espace, la ville. À un moment, vous évoquez votre démarche : « Passer par les revers, susciter la surprise, chercher les éblouissements ».

La construction en spirale est importante : elle mime bien sûr la démarche de l’enfant, qui procède par compléments circonstanciels : ici, là-bas, maintenant, plus loin, etc. Mais elle a aussi une fonction exploratrice, révélatrice. Découvrir une ville, c’est en suivre les circonvolutions, fonctionner par bifurcations, comme au Scrabble. De ce point de vue, le Scrabble est plus un mécanisme qu’une métaphore. À partir d’une broussaille de sensations, réussir à tracer des pistes inattendues : un jour c’est la balade vers le fleuve, un autre vers le Bololo ou les quartiers excentrés, ou un terrain de foot sur lequel on jouait avec un ballon crevé.

Ma démarche de piéton comme ma démarche narrative, c’est aussi une dé-marche : nous déboîter de la routine, sortir des grands axes, des routes bien tracées, de l’habitude. Faire l’expérience, en somme, de sa liberté.

Le paysage n’est pas un décor.

Non, le paysage n’est pas un « environnement », comme on dit. J’insistais déjà sur ce point dans Fukushima. Récit d’un désastre (Gallimard, 2012) : l’homme n’est pas environné par la nature. Il en fait partie intégrante. L’homme n’est pas « maître et possesseur » de la nature ; il est partie d’un ensemble, il y vit – ou devrait y vivre – en symbiose.

Dans un essai récent, Marc Jeanson et Charlotte Fauve insistent sur la nécessité d’inventorier, pour préserver et d’abord faire connaître la biodiversité. On le sent chez vous aussi, notamment quand vous vous jouez de l’expression « partir d’un principe ». Et puis vous faites l’éloge de Jules Verne et de ses énumérations…

Oui, je trouve essentiel d’observer, de décrire et d’inventorier. Je pense au beau livre de Romain Bertrand, Le détail du monde (Seuil, 2019), où il évoque l’art perdu de la description de la nature. La littérature pense, une simple description peut donner à penser, sans qu’il soit forcément nécessaire de théoriser.

Mais il y a autre chose : comparer. J’ai appris, en Afrique et ailleurs (océan Indien, Guyane, Japon…), à comparer : les animaux, les pratiques, les langues, les lois… Comparer permet d’entrer dans la nuance et la complexité qui m’intéressent. Et dans l’infinie diversité du monde, qui est vraiment époustouflante.

C’est ce que Verne avait magnifiquement compris. Ses inventaires servent à arpenter, mais aussi à s’ajuster à la vibration du monde.

Ce récit était pour vous une nécessité : pourquoi ?

Tous les livres que j’écris répondent à une nécessité. Mais celui-ci met effectivement en place plusieurs fils fondateurs : l’enfance, époque où se noue en grande partie notre rapport au monde ; le Tchad, qui me donne à la fois mon lien ombilical avec l’Afrique et mon goût pour les différentes manières de penser et de vivre ; la guerre enfin, que je ne souhaite à personne mais qui est quand même l’une des expériences les plus fortes et les plus folles que l’on puisse faire – et qui vous munit pour la vie d’un immense savoir très énigmatique. Et puis, il y a l’écriture, l’art d’agencer les mots, les lettres et les phrases – qui est présent tout au long du livre par le Scrabble. De même qu’au Scrabble on cherche à trouver les mots les plus adaptés à la configuration du plateau, il s’agit dans chaque livre de trouver la forme du récit qui rende le mieux justice à la polyphonie du monde : rendre compte à la fois de ses couleurs, infinies, de sa douleur, si cruelle, et de sa douceur, inépuisable.

Propos recueillis par Norbert Czarny

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